Retour
Chapitre 17
Microscopie spéculaire

M. Streho

Introduction
La microscopie spéculaire est un outil diagnostique non invasif, permettant l'évaluation in vivo de l'endothélium cornéen pour le dépistage, le diagnostic et le suivi des patients sains et/ou pathologiques. Dans l'analyse cornéenne, il est primordial de pouvoir réaliser une mesure quantitative et qualitative de l'endothélium cornéen. L'approche est toujours clinique dans un premier temps. En effet, l'examen clinique permettra d'orienter l'exploration ultérieure.
En cas de doute clinique, de terrain à risque et/ou d'antécédents familiaux, une exploration par microscopie spéculaire est demandée. Le principe de l'analyse est de faire une acquisition de la réflectance de l'endothélium cornéen. Cette analyse est réalisée dans les différentes zones de la cornée (centrale et quatre quadrants) pour ensuite permettre une mesure semi-quantitative du nombre de cellules endothéliales et déterminer une densité de cellules (nombre de cellules par unité de surface).
La microscopie spéculaire est un examen optique fiable, précis, reproductible et délégable (nécessite un opérateur formé et entraîné) pouvant être contact ou non contact, permettant l'analyse in vivo de l'endothélium cornéen. Comme toute exploration, il convient de bien connaître le principe de réalisation pour en appréhender les limites. La principale limite est un trouble cornéen empêchant l'analyse fine de l'endothélium cornéen.
Principes et techniques
Principes
Pour bien appréhender l'exploration de la microscopie spéculaire, il convient de rappeler le principe de la réflexion spéculaire [1 , 2]. Celle-ci se définit sur le plan optique lorsque l'angle de réflexion est égal à l'angle d'incidence (fig. 17-1
Fig. 17-1
Réflexion spéculaire.
La microscopie spéculaire est composée d'une source lumineuse orientée à 40 à 45° et d'une caméra pour l'acquisition des clichés de l'endothélium cornéen à fort grossissement.
Source : dessin de Cyrille Martinet.
). Ces conditions optiques particulières permettent la visualisation de l'endothélium cornéen. L'indice de réfraction de la couche endothéliale est supérieur à celui de l'humeur aqueuse (1,336) avec une réflectance de 0,22 % de la lumière projetée, permettant ainsi une bonne visualisation des cellules endothéliales [3]. Un angle de 40 à 45° entre la source lumineuse et le biomicroscope (ou autre caméra) permet la meilleure visualisation de l'endothélium cornéen. Selon le grossissement, nous pouvons analyser de manière macroscopique et microscopique. Tous les appareils dérivent de celui décrit par Maurice en 1968 [4].
Techniques
La microscopie spéculaire est un examen optique non invasif, précis, reproductible et délégable. Il existe deux versions de microscopie spéculaire, la version contact et non contact.
  • La version contact utilisée dans les banques d'yeux a l'avantage de réaliser une aplanation entraînant un aplatissement de l'endothélium et ainsi une analyse d'un champ plus large de l'endothélium cornéen.
  • La microscopie spéculaire non contact est une image automatisée d'acquisition à distance sur une surface restreinte par la courbure cornéenne.
Nous utilisons exclusivement la version non contact actuellement en pratique clinique. Tout appareil de microscopie spéculaire est fondé sur le principe de réflexion spéculaire, avec une source lumineuse orientée selon un angle précis et une caméra permettant l'enregistrement des clichés en fort grossissement de l'endothélium cornéen. Les espaces intercellulaires apparaissent sous forme de lignes sombres qui dessinent les contours cellulaires. Cette image acquise permet ensuite un traitement semi-automatisé de reconnaissance des cellules endothéliales pour ensuite déterminer les paramètres quantitatifs de l'endothélium. Ainsi, nous avons une analyse qualitative et quantitative des cellules (fig. 17-2
Fig. 17-2
Cliché de microscopie spéculaire avec analyse qualitative et quantitative de l'endothélium cornéen.
). L'analyse qualitative permet de voir la taille, la forme, l'agencement des cellules endothéliales entre elles.
Sur le cliché, l'algorithme de l'appareil de microscopie spéculaire va réaliser une reconnaissance semi-automatisée des cellules endothéliales en délimitant le noyau cellulaire et les contours des cellules. Cette partie est dite « semi-automatisée», car il conviendra de revoir les clichés et de vérifier la bonne reconnaissance des noyaux cellulaires ainsi que la bonne délimitation des bords cellulaires. En cas de mauvaise reconnaissance ou de reconnaissance insuffisante, cette correction sera faite manuellement avant de procéder à l'analyse quantitative (fig. 17-3
Fig. 17-3
Cliché de microscopie spéculaire illustrant l'erreur de reconnaissance automatique des cellules endothéliales, entraînant ainsi un risque de sur- ou de sous-estimation cellulaire.
). Cette partie peut être fastidieuse, mais est indispensable pour avoir une analyse quantitative la plus précise possible. La densité endothéliale peut être mesurée et surveillée au fil du temps.
Limites
Les limites de la réalisation d'une microscopie spéculaire sont principalement un trouble de la transparence cornéenne, une absence d'ouverture palpébrale suffisante, une coopération insuffisante et une déformation cornéenne trop importante empêchant la réalisation du principe de réflexion spéculaire.
Comme dans toutes les explorations cornéennes et plus largement ophtalmologiques, l'acquisition se fait à travers les différentes couches rencontrées depuis le film lacrymal jusqu'à l'endothélium cornéen en passant par l'épithélium cornéen et le stroma cornéen. Ainsi, un film lacrymal de mauvaise qualité entraînera inéluctablement des clichés de microscopie spéculaire de mauvaise qualité. Il faut penser à faire bien cligner le patient avant l'acquisition et/ou lubrifier l'œil. De même, une taie cornéenne empêche la réalisation de microscopie spéculaire dans la zone de la cicatrice. Néanmoins, celle-ci peut être réalisée dans les autres secteurs.
Les autres limitations viennent essentiellement de la reconnaissance des cellules endothéliales par l'algorithme de l'appareil. Il existe de nombreuses erreurs de reconnaissance prenant des espaces intercellulaires pour des cellules, entraînant ainsi une surestimation du nombre de cellules endothéliales ou, a contrario, une absence de reconnaissance cellulaire, entraînant ainsi une sous-estimation du nombre de cellules endothéliales.
Pour limiter les sources d'erreurs, il convient de respecter plusieurs règles depuis la réalisation de clichés jusqu'à la reconnaissance des cellules endothéliales. Les conditions d'acquisition doivent être optimales et, si besoin, il convient de refaire les clichés. Il faut impérativement réaliser des clichés centraux et des quatre quadrants pour chaque œil. Ensuite, les clichés doivent être validés et la reconnaissance cellulaire minutieusement vérifiée et, si besoin, corrigée pour obtenir l'analyse quantitative la plus précise possible.
Réalisation et indications
Réalisation
Avant de parler de microscopie spéculaire et d'analyse endothéliale, il convient de rappeler l'anatomie et la particularité de l'endothélium cornéen. Il s'agit d'une couche monocellulaire, avec des cellules de disposition hexagonale. Cette disposition est optimale pour la répartition et le bon fonctionnement cellulaire. Ainsi, chaque cellule se retrouve au contact d'une autre cellule sur ses six côtés. Le capital endothélial est définitif et sa densité décline tout au long de la vie. Pour rappel, la densité endothéliale est de 5000 à 6000 cellules/mm 2 à la naissance pour passer à 2500 cellules/mm 2 à l'âge adulte. La densité cellulaire diminue globalement de 0,6 % par an [5]. Des facteurs intrinsèques et extrinsèques peuvent influer sur la densité cellulaire, comme les facteurs géographiques, ethniques, etc.
Il est également important d'avoir en tête qu'un dommage endothélial provoque un comblement par les cellules résiduelles, entraînant une perte de la densité cellulaire et une modification de la morphologie cellulaire.
Le système d'analyse de la microscopie spéculaire est automatisé mais il est important de garder en tête que ce système est efficace si la qualité de l'image est optimale, et nécessite une analyse manuelle si la qualité est insuffisante, ce qui est souvent le cas. Il est donc impératif de réaliser l'examen de microscopie spéculaire selon un protocole standardisé, en connaissant parfaitement l'appareil, idéalement par un technicien entraîné et qui a l'habitude de réaliser l'examen fréquemment. La variabilité interobservateur est inférieure à 6 % si la qualité de l'acquisition est optimale, et est entre 6 % et 11 % en cas de qualité moyenne [6].
L'analyse de la microscopie spéculaire se fait selon plusieurs critères objectifs, quantitatifs et reproductibles [7]. Nous utilisons principalement quatre paramètres : la surface cellulaire, la densité cellulaire, le polymégathisme et le pléomorphisme (tableau 17-1
Tableau 17-1
Critères d'analyse morphologique des cellules endothéliales en microscopie spéculaire.
CritèresUnitéDéfinition
Surface cellulaireμm2La surface des cellules endothéliales
Densité cellulaireCellules/mm2Le nombre de cellules par unité de surface
PolymégathismeCVLa variation de la surface cellulaire
PléomorphismePourcentage de cellules hexagonalesLa variation du caractère hexagonal des cellules
). La surface cellulaire exprimée en μm 2 est la surface des cellules endothéliales. La densité cellulaire exprimée en cellules/mm 2 est le nombre de cellules par unité de surface. Le polymégathisme est la variation de la surface cellulaire. Le pléomorphisme est la variation du caractère hexagonal des cellules endothéliales.
Indications
Les indications de la microscopie spéculaire sont nombreuses et serviront en dépistage, en diagnostic ou en suivi d'un patient sain et/ou atteint d'une affection cornéenne, et tout particulièrement endothéliale. La principale indication est la dystrophie endothéliale de Fuchs. Il s'agit d'une modification de la membrane de Descemet avec apparition de gouttes (fig. 17-4
Fig. 17-4
Cliché de microscopie spéculaire montrant une variation de la taille et de la forme des cellules endothéliales avec apparition de « gouttes» dans une cornea guttataCorneaguttata modérée.
). Ce changement intervient au début au centre de la cornée. L'indication de la microscopie spéculaire dépend de la symptomatologie fonctionnelle du patient et de l'examen clinique, notamment à la lampe à fente à très fort grossissement. Globalement, il faut retenir que le risque de décompensation de la cornée précoce ou retardée peut intervenir si la densité endothéliale est inférieure à 1000 cellules/mm 2 [8]. Ainsi, la microscopie spéculaire est utilisée pour le suivi et la quantification de la perte cellulaire (fig. 17-5
Fig. 17-5
Suivi d'une cornea guttataCorneaguttata en microscopie spéculaire avec quantification de la perte cellulaire d'un examen à l'autre.
).
Les autres dystrophies nécessitent également une analyse en microscopie spéculaire comme la dystrophie cornéenne postérieure polymorphe ( posterior polymorphous corneal dystrophy [PPCD]), la dystrophie endothéliale congénitale héréditaire, les syndromes ICE (irido-cornéo-endothéliaux), avec les syndromes de Chandler, de Cogan-Reese, ou encore d'atrophie essentielle de l'iris. Il existe une classification de ces dystrophies en microscopie spéculaire selon Hirst [9].
La microscopie spéculaire est également indiquée dans les atteintes secondaires entraînant un risque de réduction cellulaire et une modification de la morphologie endothéliale. Ainsi, toute chirurgie endoculaire, avec la chirurgie de la cataracte au premier plan, peut entraîner une atteinte endothéliale. Les autres situations cliniques sont la pseudo-exfoliation capsulaire, le diabète, l'insuffisance rénale avec hémodialyse, médicamenteuse, inflammation intraoculaire type uvéite, ou le port de lentilles de contact, etc.
La microscopie spéculaire est aussi utilisée de manière systématique dans les banques de cornée. En effet, il existe une procédure routinière d'évaluation endothéliale de tout greffon. L'évaluation se fait en central et en plus large champ avec le système non contact. L'évaluation doit se faire de manière standardisée avec des conditions strictes, notamment la température du greffon à 25 °C. Le critère d'éligibilité du greffon est au minimum de 2000 cellules/mm 2 .
Conclusion
La microscopie spéculaire est un examen indispensable pour l'analyse quantitative et qualitative de l'endothélium cornéen. Elle vient en relais d'un examen clinique complet. Elle peut être réalisée pour le dépistage, le diagnostic et/ou le suivi d'une anomalie endothéliale. L'examen optique est fiable, précis, reproductible, délégable et généralement non contact. Il existe des limitations liées à la l'acquisition et à l'analyse des clichés, qu'il convient de bien connaître pour éviter une surestimation ou une sous-estimation de la densité endothéliale. Il s'agit d'un outil précieux pour déterminer le risque endothélial avant chirurgie de la cataracte. Mais il existe bien d'autres indications, comme le suivi des greffes de cornée ou le dépistage d'autres anomalies endothéliales.
Points forts
  • La microscopie spéculaire est un examen optique fiable, reproductible et délégable pouvant être contact ou non contact, permettant l'analyse in vivo de l'endothélium cornéen.
  • La microscopie spéculaire est l'analyse qualitative et quantitative de l'endothélium cornéen.
  • La microscopie spéculaire est fondée sur le principe de la réflexion spéculaire.
  • La microscopie spéculaire est composée d'une source lumineuse orientée à 40 à 45° et d'une caméra pour l'acquisition des clichés de l'endothélium cornéen à fort grossissement.
  • L'analyse qualitative permet de voir la taille, la forme et l'agencement des cellules endothéliales.
  • L'analyse quantitative permet de mesurer le nombre de cellules et de déterminer une densité endothéliale (nombre de cellules endothéliales par unité de surface).
  • Il faut bien connaître les limites de l'acquisition de la microscopie spéculaire : trouble cornéen, absence d'ouverture palpébrale, pas de fixation, etc.
  • Il faut également avoir en tête les erreurs liées à la reconnaissance cellulaire qui doivent être minutieusement et scrupuleusement vérifiées avant l'analyse quantitative, car il existe un risque de sous-estimer ou de surestimer le nombre de cellules endothéliales.
  • L'analyse se fait sur quatre critères : la surface cellulaire, la densité cellulaire, le polymégathisme et le pléomorphisme.
Bibliographie
[1]
Chiambaretta F, Pilon F, Gerard M, Rigal D. Cornée : méthode d’examen et sémiologie. Encycl Méd Chir (Editions Scientifiques et Médicales Elsevier SAS), Ophtalmologie, 21-200-A-10, 2001, 16 p.
[2]
Sayegh RR, Benetz BA, Lass JH. Specular microscopy. In : Mannis MJ, Holland EJ (Eds.). Cornea. 4th ed. Mosby - Elsevier Health Sciences ; 2017. p. 160-79.
[3]
Laing RA, Sandstorm MM, Leibowitz HM. Clinical specular microscopy. I. Optical principles. Arch Ophthalmol 1979 ; 97 : 1714-9.
[4]
Maurice DM. Cellular membrane activity in the corneal endothelium of intact eye. Experientia 1968 ; 24 : 1094-5.
[5]
Bourne WM. Biology of the corneal endothelium in health and disease. Eye 2003 ; 17 : 912-8.
[6]
Lass JH, Gal RL, Ruedy KJ, et al. Cornea donor study group. An evaluation of image quality and accuracy of eye bank measurement of donor cornea endothelial cell density in the Specular Microscopy Ancillary Study. Ophthalmology 2005 ; 112 : 431-40.
[7]
Chaurasia S, Vanathi M. Specular microscopy in clinical practice. Indian J Ophthalmol 2021 ; 69(3) : 517-24.
[8]
Liesegang TJ, Skuta GL, Cantor LB. External disease and cornea. San Francisco (USA) : American Academy Ophthalmology ; 2005.
[9]
Hirst LW, Quigley HA, Stark WJ, et al. Specular microscopy of irido-corneal endothelial syndrome. Aust J Ophthalmol 1980 ; 8 : 139-46.