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Chapitre 32
Dégénérescences axiales de la cornée

A. Bistour, D. Dedieu, H. Lama, Z. Mahoun, R. Mhenni, C. Bonnet

Dégénérescences lipidiques
Les dégénérescences lipidiques sont des dégénérescences cornéennes secondaires à l'accumulation de dépôts lipidiques, de cholestérol et de phospholipides dans le stroma cornéen et dans le limbe adjacent.
Étiologies – aspect clinique et paraclinique
Il existe deux entités [1 , 2].
Dégénérescence primitive (xanthomatose)
La dégénérescence primitive (xanthomatose), rare, se présente comme une infiltration blanc jaunâtre, granuleuse, fine, le plus souvent bilatérale, sans intervalle libre. Elle se distingue de la forme secondaire par l'absence d'inflammation et de néovaisseaux cornéens. Elle est potentiellement liée à une production excessive de lipides ou à un défaut dans leur métabolisme et doit faire rechercher une dyslipidémie.
Dégénérescence secondaire (kératopathie lipidique)
La dégénérescence secondaire (kératopathie lipidique), plus fréquente, est liée à une néovascularisation cornéenne d'origine infectieuse (le plus souvent post-herpétique ou zostérienne) (fig. 32-1
Fig. 32-1
Kératopathie lipidique secondaire à une néovascularisation cornéenne, compliquant une infection herpétique (a).
Kératopathie lipidique séquellaire post-traitement antiviral et antiangiogénique (b). OCT de cornée : hyperréflectivité prédominant dans le stroma moyen (c).
), inflammatoire ou traumatique. Les dyslipoprotéinémies systémiques (notamment le déficit familial en lécithine-cholestérol acyltransférase, la maladie des yeux de poisson, et la maladie de Tangier) peuvent également entraîner des dépôts lipidiques [3]. À l'examen à la lampe à fente, il s'agit d'une opacité de couleur crème jaunâtre, d'aspect cristallin, au niveau d'une lésion cicatricielle ancienne autour d'un néovaisseau cornéen (superficiel ou profond). Une fine plaque calcaire en forme d'éventail est fréquente dans le cadre d'une kératite active [4].
En microscopie confocale, on retrouve des structures cristallines dans le stroma. Les dépôts dans la kératopathie lipidique secondaire ont également été décrits comme amorphes ou granuleux [5]. En OCT, on retrouve une hyperréflectivité stromale et une augmentation de l'épaisseur stromale dans la zone pathologique [6]. Dans les deux entités, la baisse d'acuité visuelle est liée à des dépôts lipidiques dans l'axe visuel ou à l'irrégularité des néovaisseaux entraînant des aberrations visuelles de haut degré dans le cadre de la kératopathie lipidique secondaire.
Traitement
Le traitement repose sur celui de la pathologie initiale dans les formes secondaires et sur le traitement des néovaisseaux. Il n'existe pas de recommandations codifiées pour le traitement anti-angiogénique. Le choix du traitement peut se porter sur les collyres corticoïdes, la ciclosporine topique, les anti-VEGF ( vascular endothelial growth factors ) en injection sous-conjonctivale ou topique et, récemment, sur l'utilisation compassionnelle de nucléotides anti-sens inhibant l'expression des récepteurs à l'insuline (IRS-1), la photothérapie dynamique cornéenne, le laser Argon, la cautérisation à l'aiguille. Une étude récente montre l'intérêt – à confirmer – de l'injection intravasculaire de mitomycine ( mitomycin intravascular chemoembolization ou MICE procedure ) [7]. Dans les cas d'atteinte centrale, une kératoplastie à visée optique, idéalement lamellaire ou transfixiante, peut être envisagée, après un traitement anti-angiogénique « bien conduit» pour limiter le risque de rejet de greffe [2].
Kératopathie en bandelette
La kératopathie en bandelette est une dégénérescence chronique de la cornée, périphérique puis centrale, liée à des dépôts calcaires (carbonate ou phosphate de calcium) dans la couche de Bowman, puis dans les couches superficielles du stroma au niveau de la fente palpébrale.
Aspect clinique et paraclinique
Cliniquement, la kératopathie en bandelette se présente par une opacité blanchâtre du stroma cornéen antérieur, d'aspect craquelé, en périphérie temporale et nasale (fig. 32-2
Fig. 32-2
Kératopathie en bandelette (a).
OCT de cornée (b). Hyperréflectivité dense sous-épithéliale au niveau de la couche de Bowman et du stroma antérieur. Plaque calcaire pouvant masquer le stroma sous-jacent.
). Elle est séparée du limbe par une zone claire. La rugosité des dépôts peut être responsable de douleur, d'une sensation de corps étranger, d'érosions cornéennes récidivantes et d'une diminution de l'acuité visuelle en cas d'atteinte centrale [8]. À l'imagerie OCT, les dépôts apparaissent hyperréflectifs dans la couche de Bowman et dans le stroma antérieur. En microscopie confocale, les dépôts sont hyperréflectifs, punctiformes ou en mottes [6]. L'évolution se fait de la périphérie vers le centre de la cornée, de façon très progressive, mais peut être très rapide dans les yeux atteints de syndrome sec sévère [9].
Étiologies
Les étiologies des kératopathies en bandelette sont nombreuses et peuvent être réparties en deux groupes [8] :
  • les causes systémiques (primitives), liées à un trouble du métabolisme phosphocalcique : lupus systémique, maladie de Still, polyarthrite rhumatoïde, ichtyose, hyperparathyroïdie, syndrome de Fanconi, hypophosphatémie, hypervitaminose D, sarcoïdose, myélome, maladie de Paget [10 , 11];
  • les causes oculaires (secondaires). Elles sont habituellement associées à une inflammation chronique : uvéite chronique (fig. 32-3
    Fig. 32-3
    Kératopathie en bandelette compliquant une uvéite.
    ) dont l'arthrite juvénile idiopathique, la kératite interstitielle, la phtyse (fig. 32-4
    Fig. 32-4
    Kératopathie en bandelette avec plaques calcaires de surface dans un contexte de phtyse oculaire.
    ), le leucome, la dégénérescence sphéroïde, le syndrome sec sévère; ou liée à la toxicité locale de certains traitements : silicone intraoculaire, utilisation chronique ou excessive de traitements topiques, antiglaucomateux notamment, contenant des conservateurs [12].
Traitement
Le traitement de la kératopathie en bandelette est indiqué en cas d'atteinte centrale ou d'érosions cornéennes douloureuses et/ou récidivantes :
  • application d'acide éthylène diamine tétra-acétique (EDTA) 0,05 mol/l, après abrasion épithéliale, à l'aide d'une éponge, pendant plusieurs minutes. L'EDTA est un chélateur de calcium qui facilite l'élimination de la plaque de calcium après grattage mécanique. Il présente néanmoins un risque de toxicité stromale en cas de surdosage [13];
  • photokératectomie thérapeutique (PKT) au laser Excimer, directement sur la surface ou après grattage mécanique des plaques calcaires, permettant d'obtenir des zones d'ablation lisses [14]. L'utilisation d'EDTA au préalable peut être envisagée. La zone d'ablation est généralement de 6 à 7 mm ou plus en fonction de l'épaisseur de la plaque. La complication la plus fréquente réside dans le shift hypermétropique qui peut être induit en cas d'ablation excessive. La photoablation initiale est souvent de l'ordre de 20 μm, de l'épaisseur de la couche de Bowman. Il convient d'être conservateur en prévision de photoablations ultérieures, en cas de récidives. L'OCT peut aider à guider la profondeur de photoablation.
Dans les deux cas, une lentille thérapeutique et/ou une membrane amniotique peuvent être utilisées pour aider à la cicatrisation [15]. La récidive, dans un délai plus ou moins rapide, est en revanche fréquente.
Dégénérescence sphéroïde
La dégénérescence sphéroïde, ou kératopathie climatique en goutte ou kératite du Labrador, est une pathologie cornéenne dégénérative caractérisée par une accumulation de matériel translucide dans le stroma antérieur, au niveau de la zone interpalpébrale. Elle apparaît généralement après 60 ans.
Aspect clinique et étiologies
La dégénérescence sphéroïde se manifeste par de fines opacités en forme de gouttelettes jaunâtres et dorées, débutant classiquement au limbe et évoluant de façon centripète [16]. Une accumulation progressive centrale des dépôts peut donc conduire à une baisse de l'acuité visuelle. L'exposition aux ultraviolets, surtout réfléchis, a été initialement identifiée comme le principal facteur de survenue de cette kératopathie. Les personnes menant une vie à l'extérieur et les patients atteints de xeroderma pigmentosum présentent un risque augmenté de présenter la maladie [16]. Des études récentes ont mis en évidence le caractère multiple des facteurs environnementaux [17]. L'âge, un régime alimentaire peu varié [18], le stress oxydant et les pathologies inflammatoires oculaires peuvent être retrouvés et doivent faire préférer le terme de dégénérescence sphéroïde à celui de kératopathie climatique.
Histologie
Les lésions consistent en des dépôts globulaires amyloïdes [16 , 19] au niveau de la couche de Bowman et du stroma antérieur. La nature exacte du matériel contenu dans les gouttelettes n'est pas connue.
Traitement
La prise en charge de cette kératopathie dépend de son intensité : la PKT [20] est le traitement de choix. Une kératoplastie est rarement indiquée – dans un second temps, en cas d'atteinte centrale sévère [16]. La prévention consiste classiquement en la protection contre les ultraviolets [21].
Crocodile shagreen
La dégénérescence en crocodile shagreen est une dégénérescence cornéenne stromale bénigne, asymptomatique. Décrite pour la première fois par Weizenblatt en 1927, elle doit son appellation de crocodile shagreen à Vogt en 1930, en raison de l'aspect « en peau de crocodile».
Étiologies
La dégénérescence en crocodile shagreen est principalement liée à l'âge, mais peut également s'associer à une kératopathie en bandelette, à des traumatismes oculaires ou à une phtyse. Bien que quelques rares formes familiales aient été décrites, il n'y a pas d'étiologie connue de cette dégénérescence. Elle peut être cliniquement confondue avec la dystrophie centrale nuageuse de François, également asymptomatique et qui est beaucoup moins fréquente que la dégénérescence en crocodile shagreen . Sa physiopathologie n'est pas non plus élucidée.
Aspect clinique et paraclinique
Il s'agit d'une dégénérescence cornéenne stromale classiquement bilatérale qui se manifeste par des opacités cornéennes polygonales grisâtres séparées par des espaces clairs au niveau du stroma postérieur de la partie centrale de la cornée (fig. 32-5
Fig. 32-5
Crocodile shagreen.
) [22]. Elle ne cause pas d'altération de la vision. On observe également des opacités stromales filamenteuses obliques de taille croissante en progressant vers le stroma postérieur.
Aucun examen complémentaire n'est nécessaire pour le diagnostic de cette pathologie. L'OCT retrouve une zone hyperréflective stromale prédominant au centre de la cornée. La microscopie confocale montre la présence de zones hyperréflectives ponctuées dans le stroma antérieur et des lacunes hyporéflectives acellulaires en bandes dans le stroma profond.
Traitement
Cette pathologie ne nécessite aucun traitement.
Cornea farinata
La cornea farinata est une modification du stroma profond se manifestant par un grand nombre d'opacités punctiformes grises, de petite taille, en avant de la membrane de Descemet [23], d'aspect « farineux» (fig. 32-6
Fig. 32-6
Cornea farinata.
). L'acuité visuelle est conservée. À ce jour, peu de recherches physiopathologiques ont porté sur la cornea farinata . Celle-ci est parfois cliniquement confondue avec la dystrophie cornéenne stromale prédescemétique; l'atteinte dystrophique présente en général des dépôts profonds punctiformes plus larges et polychromes que dans la forme dégénérative [24].
En microscopie confocale, on observe la présence de particules hyperréflectives dans le cytoplasme des kératocytes du stroma profond, adjacent à la couche endothéliale [23]. Ces particules contiennent un matériel fibrillogranulaire et des corps lamellaires « électron-denses». La nature exacte du matériel contenu dans le cytoplasme n'est pas connue. La cornea farinata est parfois confondue cliniquement avec la cornea guttata de la dystrophie endothéliale de Fuchs, mais la densité cellulaire endothéliale en microscopie spéculaire est normale dans la cornea farinata . Cette dégénérescence ne requiert aucun traitement.
Dégénérescence amyloïde secondaire
La dégénérescence amyloïde secondaire de la cornée est une affection peu fréquente qui se produit lorsque des protéines autologues normalement solubles se déposent dans les tissus cornéens sous forme de fibrilles insolubles anormales appelées dépôts amyloïdes. Elle survient souvent sur une cornée cicatricielle, suite à un traumatisme oculaire, une kératite phlycténulaire, un trachome, une kératite interstitielle, un trichiasis, ou après une inflammation chronique [25]. Il s'agit d'infiltrats gris, blancs ou jaune-orangé sous-épithéliaux. L'aspect clinique des dépôts est variable et peut se manifester sous forme d'un haze stromal, de nodules, ou de plaques sous-épithéliales [26].
En histologie, les dépôts sont colorés par le rouge Congo et la thioflavine T. Ils sont fluorescents en lumière polarisée. Ils ont un aspect microfilamentaire en microscopie électronique à transmission [27 , 28]. Une kératoplastie, lamellaire profonde ou transfixiante, peut être indiquée en cas de baisse de vision importante.
Dégénérescence urique
La dégénérescence urique complique la goutte et se manifeste par une accumulation d'acide urique pouvant atteindre l'épithélium et les différentes couches du stroma [29]. Elle se présente comme une opacité jaune sous-épithéliale progressant du limbe vers le centre de la cornée. Ces dépôts sont composés de cristaux d'urate de sodium. Plus rarement, ont été décrits des ulcères cornéens associés à des crises de goutte aiguës qui disparaissent avec un traitement anti-urique. La réduction de la transparence de la cornée chez les patients atteints de goutte peut également être le résultat d'un dysfonctionnement endothélial.
Kératopathies des dysprotéinémies
Les kératopathies des dysprotéinémies peuvent mimer une dystrophie de cornée. Leur caractère unilatéral ou asymétrique, l'apparition tardive, ou l'absence d'histoire familiale doivent faire évoquer une kératopathie associée aux dysprotéinémies.
Étiologies
Les kératopathies des dysprotéinémies se rencontrent dans les cryoglobulinémies, les myélomes, les gammapathies monoclonales bénignes et les lymphomes [30].
Aspect clinique
Les kératopathies des dysprotéinémies se présentent sous forme de dépôts cristallins bilatéraux au sein de plaques ou d'îlots amorphes (fig. 32-7
Fig. 32-7
Kératopathie cristalline secondaire à une gammapathie monoclonale de signification indéterminée (MGUS) avec pic monoclonal IgG kappa.
Plaques amorphes (a) et dépôts cristallins (b, c).
). Elles sont responsables d'opacités cornéennes hétérogènes d'aspect blanc-grisâtre siégeant souvent dans le stroma moyen, mais pouvant intéresser toutes les couches du stroma. Les dépôts ont une topographie périphérique ou moyenne respectant une zone périlimbique et centrale. Il n'y a pas ou peu de retentissement fonctionnel initialement. Au fil du temps, une progression centrale impliquant l'axe visuel peut être responsable d'une altération de l'acuité visuelle [31].
Histologie
Il s'agit de dépôts d'immunoglobulines de même nature que l'immunoglobuline monoclonale présente dans le sang. En microscopie électronique à transmission, les dépôts sont extracellulaires, situés dans le stroma, d'architecture cristalline géométrique [32].
Traitement
Il n'existe actuellement aucun consensus sur la prise en charge médicale des dépôts cornéens secondaires aux dysprotéinémies, en dehors de la prise en charge étiologique. L'opacification cornéenne peut continuer à progresser malgré une amélioration sérologique [33].
Syndrome irido-cornéo-endothélial
Le syndrome irido-cornéo-endothélial (ICE) regroupe un ensemble de pathologies oculaires rares ayant sur le plan clinique trois caractéristiques communes : une atteinte endothéliale, une altération de l'iris ainsi que des synéchies de l'angle iridocornéen. Ces anomalies sont secondaires à une métaplasie des cellules endothéliales, alors dotées d'une capacité anormale de prolifération et de migration au sein de la chambre antérieure. Le pronostic dépend des complications : décompensation œdémateuse cornéenne et glaucome réfractaire.
Épidémiologie
Le syndrome ICE est rare et sporadique. Aucune forme héréditaire n'a été mise en évidence. Il n'existe pas de mutation génétique associée connue à ce jour. Le syndrome ICE survient le plus souvent chez la femme entre la troisième et cinquième décennie. Il est unilatéral dans la très grande majorité des cas [34]. Le syndrome de Chandler serait le plus fréquent dans les populations caucasiennes [34 , 35]; le syndrome de Cogan-Reese dans les populations asiatiques [36 , 37]. Le syndrome ICE n'est associé à aucune atteinte générale spécifique.
Physiopathologie
Les cellules endothéliales jouent un rôle central dans le maintien d'une transparence cornéenne normale grâce à leur fonction de barrière et de pompe, régulant ainsi l'hydratation du stroma cornéen. Elles ont comme caractéristiques une capacité de prolifération quasi nulle in situ ainsi qu'une organisation monocouche [38]. La physiopathologie du syndrome ICE résulte d'une dysfonction des cellules endothéliales qui subissent une métaplasie, acquérant des caractéristiques proches des cellules épithéliales, avec une augmentation de leur taille, l'apparition de microvillosités et une organisation pluristratifiée [39]. Cette épithélialisation se traduit par l'obtention d'une capacité de prolifération et de migration, à l'origine d'un remaniement de la structure endothéliale entraînant sa dysfonction.
Sur le plan histologique, cette métaplasie endothéliale conduit à une migration postérieure des cellules altérées qui vont traverser la ligne de Schwalbe et atteindre le réseau trabéculaire ainsi que l'iris pour former des dépôts ainsi que des structures membranaires [40].
La contraction de ce tissu dans l'angle et sur l'iris est à l'origine des synéchies antérieures périphériques et d'anomalies iriennes à type de corectopie, d'atrophie ou de prolifération nodulaire suivant les formes cliniques. L'obstruction du système trabéculaire provoque une augmentation de la pression intraoculaire et le développement d'un glaucome secondaire [41].
Étiologies
L'origine du syndrome ICE reste indéterminée. Une hypothèse incrimine les virus herpès simplex (HSV) [42] et d'Epstein-Barr (EBV) [43] sur la base d'ADN retrouvé après amplification PCR dans des échantillons cornéens provenant de patients porteurs de syndrome ICE, comparativement à un groupe contrôle [42]; et sur la base de sérologies positives [43], mais sans établir un rôle certain de ces virus. Une autre hypothèse plus ancienne serait une anomalie des cellules de la crête neurale dont sont issues les cellules endothéliales, avec une capacité de prolifération anormalement conservée [44].
Aspect clinique
Le syndrome ICE se différencie en trois entités distinctes qui partagent des caractéristiques cliniques communes.
  • au niveau cornéen : une dysfonction endothéliale progressive entraînant un œdème de cornée;
  • au niveau trabéculaire : une ou de multiples synéchies iridocornéennes, souvent larges, en regard de zones de traction irienne;
  • au niveau irien : différentes atteintes telles qu'une corectopie, un ectropion de l'uvée, des zones d'atrophie voire des trous de pleine épaisseur, ainsi que des formations nodulaires.
Syndrome de Chandler
Il s'agit du syndrome le plus fréquent en Europe (fig. 32-8,
Fig. 32-8
Syndrome de Chandler.
a. Corectopie avec une zone d'atrophie de l'iris (carré blanc). b. Microscopie spéculaire : cellules épithélioïdes avec un contenu hétérogène et une perte de la forme hexagonale des cellules endothéliales.
fig. 32-9
Fig. 32-9
Syndrome de Chandler.
a. Aspect « en argent battu» avec œdème cornéen par décompensation endothéliale. b. À l'OCT, épaississement localisé de la couche endothélio-descemétique remplacée par des cellules épithélioïdes stratifiées et une néomembrane basale.
). L'atteinte cornéenne est prédominante et la plus susceptible d'évoluer vers une décompensation œdémateuse. Typiquement, l'endothélium présente un aspect irrégulier en « argent battu» lorsqu'il est observé en réflexion spéculaire à la lampe à fente (voir fig. 32-9a
Fig. 32-9
Syndrome de Chandler.
a. Aspect « en argent battu» avec œdème cornéen par décompensation endothéliale. b. À l'OCT, épaississement localisé de la couche endothélio-descemétique remplacée par des cellules épithélioïdes stratifiées et une néomembrane basale.
). Cet aspect peut être localisé sur une partie ou sur toute la surface postérieure de la cornée. L'atteinte irienne est peu présente et se résume le plus souvent à une corectopie en regard d'une volumineuse synéchie périphérique ou à des zones d'atrophie, sans perforation (voir fig. 32-8a
Fig. 32-8
Syndrome de Chandler.
a. Corectopie avec une zone d'atrophie de l'iris (carré blanc). b. Microscopie spéculaire : cellules épithélioïdes avec un contenu hétérogène et une perte de la forme hexagonale des cellules endothéliales.
). Le risque d'hypertonie oculaire est moindre par rapport aux autres formes.
Syndrome de Cogan-Reese (ou de l'iris nævus)
Ce syndrome se caractérise par l'apparition de nombreux nodules sur l'iris, avec une perte des cryptes iriennes adjacentes (fig. 32-10a
Fig. 32-10
Syndrome de Cogan-Reese.
a. Corectopie. Nombreux nodules iriens inférieurs. b, c. Synéchies iridocornéennes. d, e. Neuropathie optique glaucomateuse secondaire.
). Ceux-ci ont initialement un aspect jaunâtre avant de devenir plus sombres et volumineux au cours de l'histoire de la maladie. Il s'agit de la forme présentant le plus souvent un glaucome associé (fig. 32-10b-e
Fig. 32-10
Syndrome de Cogan-Reese.
a. Corectopie. Nombreux nodules iriens inférieurs. b, c. Synéchies iridocornéennes. d, e. Neuropathie optique glaucomateuse secondaire.
).
Atrophie essentielle de l'iris
L'atteinte irienne est très marquée avec une déformation pupillaire importante et l'apparition de volumineux trous de pleine épaisseur au sein de l'iris dans les formes évoluées, jusqu'à former une pseudopolycorie (fig. 32-11a, b
Fig. 32-11
Atrophie essentielle de l'iris.
a. Pseudopolycorie. Effusion uvéale. b. Atrophie irienne en transillumination. c. Volumineuse synéchie périphérique à l'OCT, s'insérant en avant de la ligne de Schwalbe.
). Le diagnostic peut être rendu difficile dans les formes débutantes, où de simples hétérochromie et corectopie sont présentes. Les synéchies iridocornéennes sont par ailleurs extensives (fig. 32-11c
Fig. 32-11
Atrophie essentielle de l'iris.
a. Pseudopolycorie. Effusion uvéale. b. Atrophie irienne en transillumination. c. Volumineuse synéchie périphérique à l'OCT, s'insérant en avant de la ligne de Schwalbe.
), l'hypertonie oculaire qui en résulte étant souvent précoce et sévère.
Aspect paraclinique
Microscopie spéculaire et confocale
Les cellules endothéliales métaplasiques sont de tailles variables, hétérogènes. Elles sont généralement plus larges que la normale et présentent une perte de leur forme hexagonale habituelle (voir fig. 32-8b
Fig. 32-8
Syndrome de Chandler.
a. Corectopie avec une zone d'atrophie de l'iris (carré blanc). b. Microscopie spéculaire : cellules épithélioïdes avec un contenu hétérogène et une perte de la forme hexagonale des cellules endothéliales.
). Les cellules épithélioïdes présentent par ailleurs un contenu hétérogène avec un cytoplasme hyporéflectif et un noyau hyperréflectif, témoignant d'une activité mitotique (voir fig. 19-6f). Certaines cellules peuvent avoir un noyau plus volumineux; d'autres sont multinucléées [45]. La microscopie confocale a de plus permis d'objectiver plusieurs schémas de dissémination des cellules ICE au sein de la cornée, les cellules métaplasiques pouvant disséminer au sein de la mosaïque endothéliale normale, remplacer des portions variables d'endothélium sain voire le remplacer totalement. Les cellules peuvent être disposées en mono- ou multicouche, stratifiées. Les risques d'hypertonie oculaire ou d'œdème de cornée varient suivant ces schémas de dissémination [46].
Échographie en mode UBM
L'échographie en mode UBM permet de faire le bilan de l'angle iridocornéen dans le syndrome ICE, notamment lorsqu'un œdème de cornée rend l'examen à la lampe à fente difficile. Cet examen a permis de mesurer que les yeux atteints présentaient une chambre antérieure significativement plus étroite que des yeux sains (2,25 ± 0,32 mm versus 2,76 ± 0,32 mm). L'échographie en mode UBM permet également de documenter la présence et l'aspect des synéchies périphériques, la présence ou non d'un tissu membranaire tapissant le trabéculum et le pourcentage d'angle ouvert résiduel [47].
OCT de segment antérieur
Tout comme l'échographie en mode UBM, l'OCT de segment antérieur renseigne sur la présence de goniosynéchies et sur l'état angulaire (voir fig. 32-11c
Fig. 32-11
Atrophie essentielle de l'iris.
a. Pseudopolycorie. Effusion uvéale. b. Atrophie irienne en transillumination. c. Volumineuse synéchie périphérique à l'OCT, s'insérant en avant de la ligne de Schwalbe.
), mais permet également de quantifier les zones de métaplasies endothéliales, visualisées sous la forme d'un épaississement localisé de la couche endothélio-descemétique (cellules épithélioïdes stratifiées et néomembrane basale; voir fig. 32-9b
Fig. 32-9
Syndrome de Chandler.
a. Aspect « en argent battu» avec œdème cornéen par décompensation endothéliale. b. À l'OCT, épaississement localisé de la couche endothélio-descemétique remplacée par des cellules épithélioïdes stratifiées et une néomembrane basale.
). Il permet par ailleurs de suivre l'œdème cornéen et le niveau de décompensation endothéliale grâce aux cartes pachymétriques.
OCT du pôle postérieur et champs visuels
Le diagnostic d'un syndrome ICE doit faire réaliser un OCT de la couche des cellules ganglionnaires (GCL) et de la couche des fibres nerveuses rétiniennes ( retinal nerve fiber layer [RNFL]), afin de dépister une éventuelle neuropathie glaucomateuse secondaire (voir fig. 32-10d,e
Fig. 32-10
Syndrome de Cogan-Reese.
a. Corectopie. Nombreux nodules iriens inférieurs. b, c. Synéchies iridocornéennes. d, e. Neuropathie optique glaucomateuse secondaire.
). Un champ visuel peut venir compléter le bilan. Ces examens seront à répéter régulièrement au cours du suivi afin de dépister toute survenue ou aggravation d'un glaucome.
Complications
Deux types de complications peuvent survenir au cours de l'histoire de la maladie, à l'origine du pronostic péjoratif de ces syndromes. L'œdème de cornée est lié à la dysfonction de la pompe endothéliale. La prévalence d'une décompensation œdémateuse varie entre 38 % et 50 % et est plus fréquente dans le syndrome de Chandler que dans les autres formes [35 , 37]. La deuxième complication est le glaucome, secondaire à l'atteinte angulaire. La prévalence de cette complication dans le syndrome ICE varie entre 50 % et 77 % [35-36-37 , 48 , 49] et serait plus fréquente lorsqu'il existe sur le plan histologique une forme disséminée des cellules métaplasiques sur toute la surface postérieure de la cornée par rapport aux formes localisées [49]. Par ordre de fréquence, le syndrome de Cogan-Reese est le plus souvent associé à la survenue d'un glaucome, suivi de l'atrophie essentielle de l'iris et, dans une moindre mesure, du syndrome de Chandler [35-36-37].
Diagnostics différentiels
Différents diagnostics différentiels peuvent être évoqués devant un syndrome ICE :
  • la dystrophie postérieure polymorphe : cette dystrophie présente une transmission autosomique dominante. Une histoire familiale est ainsi souvent retrouvée. Par ailleurs, l'atteinte, bien que parfois très asymétrique, est bilatérale, ce qui la différencie d'un syndrome ICE, sporadique et unilatéral;
  • le syndrome d'Axenfeld-Rieger : il s'agit d'une anomalie congénitale et sans évolutivité dans le temps, avec une transmission également majoritairement autosomique dominante. L'atteinte est bilatérale;
  • l'aniridie : l'atteinte est également bilatérale et congénitale. Bien qu'un glaucome soit souvent associé, il existe des signes cliniques supplémentaires tels qu'une hypoplasie fovéolaire, un strabisme ou un nystagmus, absents en cas de syndrome ICE.
Traitement
Il n'existe pas de traitement étiologique d'un syndrome ICE. Le traitement repose sur celui des complications. Étant donné la rareté de ces pathologies, les études disponibles ont un faible niveau de preuve et concernent pour la plupart d'entre elles de petites séries de cas rétrospectifs.
Œdème cornéen
La prise en charge de l'œdème cornéen, secondaire à la dysfonction endothéliale, repose sur les greffes de cornées transfixiantes (kératoplastie transfixiante [KT]) ou endothéliales ( Descemet stripping automated endothelial keratoplasty [DSAEK]) et ( Descemet membrane endothelial keratoplasty [DMEK]). Dans tous les cas, le taux de survie des greffons est inférieur dans le syndrome ICE à celui d'autres indications de décompensation œdémateuse endothéliale [50-51-52]. À 1 an, le taux d'échec a été rapporté à 14,4 % après DMEK [51]. La perte en cellules endothéliales est également plus importante en cas de syndrome ICE qu'en cas de dystrophie de Fuchs (66 % versus 40 % respectivement à 1 an) [51]. À 4 ans, le taux d'échec est de 37,6 % après DSAEK ou KT sans différence entre les deux techniques [50]. Un remplacement de greffons est fréquent dans cette indication, diminuant le pronostic fonctionnel avec le nombre de greffes. Un traitement antiglaucomateux associé doit également être augmenté dans plus d'un tiers des cas [50].
Si une greffe endothéliale semble préférable par rapport à la fréquence de remplacement des greffons, une atrophie irienne, l'étroitesse de la chambre antérieure ou la présence de membranes ou synéchies antérieures étendues peuvent gêner le déploiement d'un greffon endothélial et ainsi faire préférer dans certains cas une KT.
Neuropathie optique glaucomateuse
La prise en charge initiale de la neuropathie optique glaucomateuse repose sur le traitement médical à l'aide de collyres hypotonisants. Le mécanisme d'apparition du glaucome étant lié à une atteinte angulaire (synéchies périphériques et membrane prétrabéculaire), les collyres diminuant la sécrétion d'humeur aqueuse sont initialement à privilégier par rapport à ceux augmentant la filtration trabéculaire (prostaglandines) [53].
En cas de pression intraoculaire cible non atteinte au cours du suivi, un traitement chirurgical peut être proposé. Il serait nécessaire dans la moitié des cas [37]. Du fait de l'obstacle prétrabéculaire, une chirurgie non perforante (sclérectomies profondes) est à éviter. La chirurgie repose en première intention sur la trabéculectomie avec application d'antimétabolite, ou sur un dispositif de drainage de l'humeur aqueuse avec plateau. Le taux de succès après trabéculectomie avec antimétabolite est moindre en cas de syndrome ICE que dans d'autres indications de glaucome [54]. Le taux de succès varie ainsi entre 64 % et 73 % à 1 an et est inférieur à 33 % à 5 ans [55 , 56]. Le taux de kératoplastie 7 ans après la procédure est de 25 % [56]. Concernant les dispositifs de drainage de l'humeur aqueuse avec plateau ou « tube», le taux de succès complet varie de 71 % à 1 an à 53 % à 5 ans [55]. Les révisions sont nécessaires dans 26 % à 50 % des cas suivant les séries [55-56-57]. Ce taux de succès faible s'explique par un risque d'enkystement plus important et par la constitution d'une membrane pouvant occlure la lumière des tubes. Une kératoplastie est nécessaire dans 50 % des cas au bout de 4,5 ans après la pose d'un dispositif de drainage [57].
Afin de diminuer les risques d'occlusion des tubes des dispositifs de drainage et de décompensation endothéliale, certains auteurs recommandent d'insérer le tube des dispositifs de drainage au niveau du sulcus, en rétro-irien, chez les patients pseudophaques, et non devant l'iris [53]. Un cyclo-affaiblissement peut être proposé à visée antalgique dans le cadre de glaucome réfractaire pour des yeux avec un pronostic visuel moindre. Aucune série ne rapporte à ce jour son taux d'efficacité.
Modifications iriennes
Les modifications iriennes telles que l'atrophie, la corectopie ou la pseudo-polycorie, avec un iris qui apparaît comme déchiqueté, peuvent être responsables d'une photophobie handicapante. Les sutures iriennes sont compliquées et le plus souvent impossibles à réaliser étant donné la friabilité de l'iris dans ces pathologies [58]. L'implantation d'iris prothétiques a été rapportée dans la littérature, avec cependant le risque de majorer une décompensation endothéliale ou un glaucome [58 , 59]. La kératopigmentation réalisée au laser femtoseconde est une alternative afin d'éviter une chirurgie endoculaire [60].
Conclusion
Le syndrome ICE constitue une entité à part dans les pathologies cornéennes, dont le pronostic reste souvent péjoratif étant donné le risque important de décompensation cornéenne et de glaucome associé, souvent réfractaire. Des chirurgies itératives sont souvent nécessaires pour prendre en charge ces complications. Bien que rare, l'association de modifications iriennes, d'un œdème de cornée et d'une hypertonie oculaire doit faire évoquer ce syndrome.
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