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Chapitre 33
Kératopathies métaboliques dans les maladies systémiques

A. Rousseau, H. Liang, S. Doan, A. Labbé, M. Labetoulle, M. Robert

Introduction
Les maladies du métabolisme des carbohydrates, des lipides, des lipoprotéines et des acides aminés, parfois causées par des dysfonctions lysosomales, peuvent entraîner une accumulation de dépôts intracornéens à l'origine d'altérations de la transparence et de l'homéostasie cornéenne. Dans ces contextes, la kératopathie peut être révélatrice de la maladie de système et est le plus souvent associée à d'autres atteintes oculaires. Dans ce chapitre, sont traitées les causes les plus fréquentes de kératopathies métaboliques dans le cadre de maladies génétiques systémiques.
Cystinose
Généralités
La cystinose est une maladie métabolique héréditaire rare à transmission autosomique récessive, causée par des mutations du gène CTNS (prévalence : 1/200000 naissances), et caractérisée par l'accumulation de cristaux de cystine dans les lysosomes. Dans la forme infantile (la plus fréquente), les premiers signes cliniques apparaissent entre 3 et 6 mois, avec un syndrome polyuro-polydipsique et un retard de croissance marqué, secondaire à une dysfonction tubulaire proximale généralisée avec perturbations hydroélectrolytiques sévères (syndrome de Fanconi). Un rachitisme hypophosphatémique entraînant des déformations osseuses peut également être observé [1]. Le traitement repose sur l'administration d'électrolytes, des alcalins, des phosphates et des suppléments de vitamine D, de l'indométacine et de la cystéamine, qui diminue la teneur en cystine dans les lysosomes. Ces mesures permettent de ralentir, voire d'arrêter, la progression vers l'insuffisance rénale et le développement de manifestations extrarénales.
Atteinte oculaire
L'œil est l'organe le plus touché après le rein. L'ensemble des tissus oculaires, en particulier la cornée, la conjonctive, l'iris, le cristallin et la rétine, produisent des cristaux de cystine dès le plus jeune âge [2 , 3]. La maladie peut être révélée par l'atteinte oculaire, qui est présente chez tous les malades. La symptomatologie est généralement bilatérale, apparaît vers l'âge de 3 ans, et se caractérise par une photophobie, un larmoiement, une irritation oculaire et une sensation de corps étranger [4]. Les cas les plus sévères peuvent s'accompagner de douleurs oculaires, d'un blépharospasme et d'une baisse parfois profonde de l'acuité visuelle [2].
Atteinte cornéenne
L'atteinte cornéenne se caractérise par la présence de cristaux au niveau de toutes les couches cornéennes. L'accumulation de cristaux commence dès l'enfance, augmente avec l'âge et s'accompagne d'une photophobie évolutive, majorée par l'inflammation cornéenne et l'altération de nerfs cornéens [4]. Le diagnostic repose essentiellement sur la mise en évidence des cristaux en lampe à fente (fig. 33-1a
Fig. 33-1
Atteinte cornéenne de la cystinose.
a. Examen en lampe à fente : présence d'opacités cristallines dans toutes les couches de la cornée, retrouvées en microscopie confocale in vivo (b). c. OCT de cornée : hyperréflectivité prédominant dans le stroma antérieur.
Source : Hong Liang.
). La densité des cristaux de cystine est quantifiée à l'aide du score de Gahl, qui s'échelonne de 0,00 à 3,00 par paliers de 0,25 [2].
Le diagnostic clinique peut être complété par l'examen en microscopie confocale in vivo (MCIV) et l'OCT de segment antérieur (OCT-SA) [3 , 4]. La MCIV retrouve les cristaux dans les différentes couches de la cornée (fig. 33-1b
Fig. 33-1
Atteinte cornéenne de la cystinose.
a. Examen en lampe à fente : présence d'opacités cristallines dans toutes les couches de la cornée, retrouvées en microscopie confocale in vivo (b). c. OCT de cornée : hyperréflectivité prédominant dans le stroma antérieur.
Source : Hong Liang.
). En OCT-SA, les cristaux hyperréflectifs sont surtout visibles au niveau du stroma antérieur (fig. 33-1c
Fig. 33-1
Atteinte cornéenne de la cystinose.
a. Examen en lampe à fente : présence d'opacités cristallines dans toutes les couches de la cornée, retrouvées en microscopie confocale in vivo (b). c. OCT de cornée : hyperréflectivité prédominant dans le stroma antérieur.
Source : Hong Liang.
). En l'absence de traitement approprié, l'atteinte évolue vers la survenue récurrente d'érosions et d'ulcères, le développement d'une kératopathie en bandelette sévère, d'une kératopathie neurotrophique, d'une néovascularisation et finalement d'une opacification totale de la cornée.
Autres atteintes oculaires
La cystinose est associée à d'autres anomalies telles que le glaucome par fermeture de l'angle, l'amincissement et l'atrophie de l'iris, la survenue de rétinopathie pigmentaire et d'atrophie rétinienne, l'œdème papillaire [2].
Traitement de l'atteinte oculaire
Le traitement repose sur l'instillation de collyre à la cystéamine à 0,5 %, qui a prouvé son efficacité pour dissoudre les cristaux cornéens [5 , 6], notamment dans les cas où le traitement général est insuffisant. L'efficacité et la tolérance du traitement essentiel sont évalués par l'ophtalmologiste. Une collaboration étroite entre néphrologue et ophtalmologiste est primordiale.
Mucopolysaccharidoses
Généralités
Les mucopolysaccharidoses (MPS) résultent d'un déficit en enzymes lysosomales participant à la dégradation des glycosaminoglycanes (GAG), anciennement mucopolysaccharides, dont la surcharge progressive dans de nombreux tissus de l'organisme (cœur, poumons, squelette, articulations, cerveau, foie, etc.) caractérise la maladie. Les MPS sont de transmission récessive autosomique, sauf la MPS II, liée à l'X. Le diagnostic est le plus souvent évoqué sur une régression ou un retard psychomoteur, un retard de croissance, ou une dysmorphie faciale (tableau 33-1
Tableau 33-1
Caractéristiques cliniques des différentes mucopolysaccharidoses.
Type de MPSMPS I MPS II MPS III MPS IV MPS VI MPS VII
Maladie de HurlerMaladie de SheieMaladie de HunterMaladie de SanfilippoMaladie de MorquioMaladie de Maroteaux-LamyMaladie de Sly
HéréditéARARLiée à l'XARARARAR
Âge de début6 à 8 mois AdulteVariable2 à 6 ans 2 ans Dès la naissance dans les formes sévèresDe la période anténatale à l'adolescence
Dysmorphie faciale+++ (modérée)Non++
SquelettePetite taille
Dysostoses multiples
Dysplasie de l'odontoïde
Raideur articulaire
Syndrome du canal carpien
Limitations articulaires
Dysostoses
Petite taille
Atteinte tardive
Contractures articulaires
Dysplasie spondylo-épiphyso-métaphysaire
Hyperlaxité ligamentaire
Petite taille
Dysostoses multiples
Petite taille
Dysostoses
Déficience intellectuel+Non+++++ avec agressivité et hyperkinésieNonNon+
Troubles neurologiquesHydrocéphalie
Compression médullaire
Épilepsie
Compression médullaire
Régression psychomotrice
Épilepsie
Compression médullaire cervicaleCompression médullaire ++ Sténose canalaire
Hydrocéphalie
Hypotonie
Hydrocéphalie
Atteinte cardiaque+++Tardive++
Atteinte respiratoire++++++
AutresOrganomégalie
Hirsutisme
Hernies
Surdité
HerniesAnomalies cutanées
Troubles digestifs
Troubles du sommeil
Surdité
Hernies
Surdité
Hernies
Surdité
Hernies
Organomégalie
Surdité
Hernie
Espérance de vie sans traitementAdolescenceNormale20 ans dans les formes sévères 20 à 40 ans selon le sous-type 50 ans 20 à 30 ans
50 ans pour les formes lentement progressives
Variable selon la sévérité de la forme

AR : autosomique récessive.


).
Atteinte oculaire
Atteinte cornéenne
L'atteinte cornéenne consiste en une opacification stromale progressive (pouvant parfois conduire au diagnostic, notamment dans les MPS I), par infiltration diffuse de GAG au sein des kératocytes et de la matrice extracellulaire du stroma. Celle-ci entraîne une perte de l'organisation régulière des fibres de collagène. Elle est quasi systématique dans les types I H (Hurler) et VI. Ni la greffe de moelle, ni l'enzymothérapie ne semblent prévenir l'opacification cornéenne progressive [7] (fig. 33-2a
Fig. 33-2
a. Infiltration stromale diffuse dans un cas de mucopolysaccharidose de type 1. b. Aspect de la cornée post-kératoplastie lamellaire antérieure profonde dans une mucopolysaccharidose.
Source : Matthieu Robert.
). Les manifestations sont une photophobie (inconstante, et pouvant aussi résulter de la dystrophie bâtonnets-cônes souvent associée) et une baisse très progressive de l'acuité visuelle. Une autre conséquence cliniquement notable de l'infiltration de GAG dans les lysosomes des kératocytes est un épaississement de la cornée et une diminution de l'élasticité cornéenne, toutes deux entraînant une augmentation artéfactuelle des mesures de pression intraoculaire [8].
Le traitement repose sur la kératoplastie (transfixiante ou lamellaire antérieure profonde (fig. 33-2b
Fig. 33-2
a. Infiltration stromale diffuse dans un cas de mucopolysaccharidose de type 1. b. Aspect de la cornée post-kératoplastie lamellaire antérieure profonde dans une mucopolysaccharidose.
Source : Matthieu Robert.
) [9 , 10]. Il faut savoir ne pas opérer trop tôt en raison du risque de récidive sur greffon, ni attribuer à la cornée la part de la mauvaise fonction visuelle résultant de la dysfonction rétinienne très souvent associée.
Autres atteintes oculaires
Les autres atteintes oculaires sont résumées dans le tableau 33-2
Tableau 33-2
Récapitulatif synoptique des différentes atteintes oculaires des mucopolysaccharidoses.
MPSAtteintes oculaires
Opacité cornéenneGlaucomeRétinopathieAnomalies du nerf optique
MPS I H+++++++++
MPS I H/S+++++++
MPS I S++++
MPS II (Hunter)(+)+++++
MPS III (Sanfilippo)(+)+++++
MPS IV A (Morquio A)(+)++++
MPS VI (Maroteaux-Lamy)++++(+)++
MPS VII (Sly)++??++
MPS IX (Natowicz)????
. Le glaucome est toujours rare – les élévations mesurées de la pression intraoculaire sont souvent artéfactuelles. Les dystrophies rétiniennes sont la règle dans les MPS I H et doivent impérativement être prises en charge.
Déficit en lécithine-cholestérol acyltransférase (LCAT)
Généralités
Les déficits en LCAT, de transmission autosomique récessive, sont à l'origine de deux syndromes distincts et tous deux très rares : le déficit en LCAT familial classique d'une part, et la maladie dite « des yeux de poisson» d'autre part. Le premier est la formesévère, systémique de la maladie (avec une atteinte cornéenne majeure); la seconde en est la forme partielle, oculaire (avec une atteinte cornéenne moins sévère, mais qui résume la maladie).
Les atteintes extraoculaires du déficit en LCAT classique comportent une anémie hémolytique normochrome et une néphropathie par accumulation de lipides dans la membrane basale glomérulaire, pouvant progresser vers l'insuffisance rénale terminale [11].
Dans le déficit en LCAT classique, le déficit enzymatique est complet; les dosages de tous les lipides sériques sont altérés. Dans la maladie des yeux de poisson, seule l'activité de la LCAT alpha est altérée, alors que celle de la LCAT bêta est préservée. Seuls les niveaux de HDL sont effondrés.
Atteinte cornéenne
L'atteinte cornéenne se caractérise par une opacification stromale progressive, moindre au centre, majeure en périphérie, formant un anneau blanchâtre périphérique. La MCIV montre des stries sombres et des dépôts hyperréflectifs stromaux, correspondant aux dépôts extracellulaires de cholestérol [12].
Maladie de Wilson
Généralités
La maladie de Wilson est une affection génétique autosomique récessive caractérisée par une accumulation tissulaire de cuivre libre, essentiellement hépatique, cérébrale et cornéenne. Elle résulte de mutations bi-alléliques dans le gène ATP7B , codant pour la protéine homonyme, qui assure le transport du cuivre au sein de l'hépatocyte [13 , 14]. La prévalence de la maladie a été estimée à 15 cas par million en France, soit environ 1000 patients [15]. La maladie de Wilson se distingue par une importante variabilité phénotypique. Elle se révèle le plus souvent par une atteinte hépatique, dans environ un tiers des cas par des signes neurologiques et chez 10 % des patients par des troubles psychiatriques [13]. Dans les autres cas, les premières manifestations sont hématologiques, rénales ou ostéoarticulaires. Chez la femme, les premiers symptômes sont souvent une aménorrhée ou des avortements spontanés répétés. Dans la grande majorité des cas, les symptômes apparaissent entre 5 et 35 ans [13 , 14].
Le diagnostic, parfois difficile, repose sur l'association de signes cliniques systémiques, d'anomalies biologiques spécifiques (diminution de la céruloplasminémie, augmentation de la cuprurie des 24 heures, du cuivre échangeable, du ratio cuivre échangeable/cuivre sérique total), de la présence d'un anneau de Kayser-Fleischer et d'anomalies évocatrices sur l'IRM cérébrale [13]. La confirmation diagnostique repose sur l'analyse en biologie moléculaire du gène ATP7B voire du dosage du cuivre sur la biopsie hépatique.
L'évolution de la maladie de Wilson est constamment létale en l'absence de prise en charge. Le traitement repose sur l'utilisation de chélateurs du cuivre, tels que la D-pénicillamine ou les sels de trientine, éliminant le cuivre dans les urines, ou du zinc qui permet une diminution de l'absorption du cuivre [13]. La transplantation hépatique peut être indiquée dans les atteintes hépatiques fulminantes, les cirrhoses décompensées, ou pour les formes neurologiques ne répondant pas au traitement médical [13]. Un régime alimentaire pauvre en cuivre est toujours associé au traitement médical.
Atteinte oculaire
Atteinte cornéenne
L'anneau de Kayser-Fleischer constitue l'un des critères diagnostiques de la maladie. Il s'agit d'un dépôt de cuivre annulaire dans la membrane de Descemet, au niveau de l'anneau de Schwalbe. En lampe à fente, il apparaît comme un anneau limbique presque toujours bilatéral qui peut avoir des teintes variables : brun-doré, vert-doré, jaunâtre, bronze, ou rougeoyant, se développant d'abord à la partie supérieure de la périphérie cornéenne (fig. 33-3
Fig. 33-3
Maladie de Wilson.
Anneau de Kayser-Fleischer supérieur (a) dont la localisation descemétique est plus facilement mise en évidence au fort grossissement (b).
Source : Damien Guindolet.
), puis inférieure, et enfin sur les parties latérales [16], un anneau circonférentiel témoignant d'une longue durée d'évolution de la maladie. Loin d'être constant, l'anneau de Kayser-Fleischer est plus fréquent dans les formes neurologiques de la maladie (environ 80 %) que dans les formes hépatiques (36 % à 62 %) ou que chez les patients asymptomatiques (10 % à 30 %) [16]. La prévalence de l'anneau de Kayser-Fleischer augmente avec l'âge : il est rare avant 10 ans et beaucoup plus fréquent chez l'adulte [16 , 17].
L'anneau de Kayser-Fleischer disparaît progressivement sous traitement efficace, initialement sur les parties latérales de la cornée, puis finalement aux pôles inférieur et supérieur, permettant une surveillance de l'observance du traitement. Toutefois, sa disparition complète n'est pas corrélée avec une résolution des autres manifestations de la maladie [16].
La faible sensibilité de l'examen clinique pour la détection de l'anneau de Kayser-Fleischer (environ 50 %) par des ophtalmologistes non entraînés a conduit au développement de l'utilisation d'outils d'imagerie dans cette indication. Citons en particulier l'OCT-SA, où l'anneau de Kayser-Fleischer apparaît comme une hyperréflectivité de la membrane de Descemet, qui bénéficierait d'une meilleure sensibilité que l'examen clinique [18], et faciliterait la tâche pour les patients (notamment les enfants), dont la coopération n'est pas toujours optimale lors de l'examen biomicroscopique. En revanche, l'OCT-SA peut manquer de spécificité, notamment en cas de dépôts périphériques d'autre nature ou d'arc sénile. La place de cet examen pour le suivi sous traitement n'a pas été évaluée [16]. L'imagerie de la cornée périphérique par caméra Scheimpflug (Pentacam® HR) permet des observations comparables. L'examen par MCIV permet de visualiser les dépôts cupriques sous la forme de dépôts granulaires hyperréflectifs descemétiques, mais n'a pas d'intérêt en pratique clinique.
Autres atteintes oculaires
  • Une cataracte en fleur de tournesol est classiquement associée à la maladie de Wilson, et correspond à des dépôts de cuivre et de protéines de liaison de ce dernier dans la capsule antérieure du cristallin (sans atteinte corticale ou nucléaire). Cette atteinte, rarement présente au diagnostic, n'a généralement pas de conséquence visuelle et régresse sous traitement chélateur [16].
  • Une diminution de l'épaisseur des fibres optiques péripapillaires et de l'épaisseur maculaire mesurée par OCT a été détectée chez les patients neurologiques, notamment en cas d'atteinte patente à l'IRM cérébrale.
  • Des anomalies des mouvements oculaires , telles qu'un ralentissement des saccades verticales, des anomalies de la poursuite verticale ainsi qu'une augmentation de la latence et du taux d'erreurs des antisaccades, sont retrouvées chez 90 % des patients porteurs d'atteintes neurologiques en électro-oculographie [19].
Maladie de Fabry
Généralités
La maladie de Fabry est une maladie métabolique héréditaire transmise par le chromosome X, causée par des mutations pathogènes du gène GLA responsables d'un déficit en alpha-galactosidase A, une enzyme lysosomale. Ce déficit entraîne l'accumulation de glycosphingolipides dans l'organisme [20]. L'incidence de la maladie à la naissance avoisinerait 1/10000 [20].
Le diagnostic est difficile en raison de la nature polymorphe des manifestations. Il peut être évoqué dès l'enfance, chez les garçons et les filles, devant un ou plusieurs des signes cliniques suivants : douleurs des extrémités, syndrome douloureux général inexpliqué, difficultés d'adaptation à l'exposition solaire, la chaleur et à l'exercice physique, angiokératomes (maculopapules kératosiques violacées de topographie variable volontiers situées dans la zone génitale et les muqueuses), fatigue inexpliquée, symptômes gastro-intestinaux (douleurs abdominales, nausées, diarrhée, etc.) [20] et cornée verticillée . Après la deuxième décennie, la maladie de Fabry est susceptible de se compliquer d'une atteinte rénale, d'accident ischémique transitoire (AIT) ou d'accident vasculaire cérébral (AVC) sans facteur de risque particulier, d'une cardiomyopathie, d'une atteinte cochléovestibulaire (surdité, vertiges, acouphènes) uni- ou bilatérale. Le diagnostic est confirmé par des examens biochimiques (dosage sanguin de l'activité alpha-galactosidase) et génétiques (génotypage GLA ) réalisés en laboratoire spécialisé.
Le traitement spécifique repose sur la thérapie enzymatique substitutive (agalsidase alfa ou bêta) ou sur une molécule chaperon (migalastat) permettant la stabilisation de certaines protéines mutantes.
Atteinte oculaire
Bien que les manifestations oculaires de la maladie de Fabry n'aient le plus souvent pas de retentissement visuel, elles constituent un signe précoce de la maladie et peuvent être facilement détectées lors d'un examen de routine. L'ophtalmologiste est donc au premier plan pour réaliser un diagnostic précoce, qui peut changer le pronostic général de la maladie.
Atteinte cornéenne
La cornée verticillée est présente chez 95 % des patients et près de 90 % des patientes [21]. Elle correspond à une accumulation de sphingolipides amphiphiles dans les lysosomes des cellules basales de l'épithélium cornéen [21]. Les lésions débutent dans l'enfance (dès l'âge de 2 ans chez les garçons, environ 6 ans chez les filles) sous la forme d'un haze diffus et progressent vers l'aspect typique, avec disposition tourbillonnante à partir d'un axe unique situé sur la ligne médiane au tiers inférieur de la cornée, et diffusant dans toutes les directions (fig. 33-4a
Fig. 33-4
Maladie de Fabry.
a. Cornée verticillée. b. Cataracte avec opacités cristalliniennes linéaires périphériques.
Source : Serge Doan.
) [22]. Les lignes radiaires sont souvent de couleur crème, mais peuvent varier du blanc au brun. À noter que le diagnostic différentiel de cornée verticillée le plus fréquent (prise d'amiodarone) n'exclut pas celui de maladie de Fabry, dans la mesure où cette dernière peut provoquer des troubles du rythme et conduire à la prescription d'amiodarone.
Autres atteintes oculaires
  • Les anomalies conjonctivales vasculaires (tortuosités et télangiectasies) [21] et lymphatiques (lymphangiectasies) [23] sont fréquentes, précoces et peuvent constituer un indice supplémentaire.
  • Les opacités cristalliniennes , plus facilement visibles en rétro-illumination, sont retrouvées chez environ deux tiers des garçons et un tiers des filles au diagnostic (fig. 33-4b
    Fig. 33-4
    Maladie de Fabry.
    a. Cornée verticillée. b. Cataracte avec opacités cristalliniennes linéaires périphériques.
    Source : Serge Doan.
    ). D'apparition précoce, elles prennent classiquement un aspect linéaire, blanchâtre ou translucide, et sont le plus souvent postérieures [21].
  • Une tortuosité veineuse rétinienne , touchant près de 80 % des patients et 20 % des patientes, a été rapportée dès l'âge de 11 ans.
  • Une tendance à la sécheresse oculaire est fréquente chez les patients atteints de maladie de Fabry. Pour cette raison, et compte tenu des interactions potentielles entre les procédures de chirurgie réfractive et les dépôts cornéens de sphingolipides, la chirurgie réfractive cornéenne est déconseillée chez ces patients [24].
Tyrosinémie
Généralités
La tyrosine est un acide aminé semi-essentiel qui constitue le point de départ de la synthèse des catécholamines, des hormones thyroïdiennes et de la mélanogenèse [25]. L'hypertyrosinémie peut être secondaire à des déficits congénitaux en enzymes du catabolisme de la tyrosine (fig. 33-5
Fig. 33-5
Métabolisme de la tyrosine.
), mais également apparaître dans d'autres situations, notamment en cas d'insuffisance hépatique. Les atteintes cornéennes secondaires à l'hypertyrosinémie surviennent dans deux contextes : spontanément dans la tyrosinémie héréditaire de type 2, ou déclenchées par le traitement médicamenteux dans la tyrosinémie héréditaire de type 1.
Tyrosinémie héréditaire de type 2 (TH2 ou syndrome de Richner-Hanhart)
C'est une pathologie autosomique récessive rarissime (environ 150 cas rapportés dans la littérature) qui semble plus fréquente dans les populations arabes et méditerranéennes. Elle est causée par un déficit en tyrosine aminotransférase responsable, en l'absence de traitement, d'une hypertyrosinémie qui se complique de lésions cornéennes (75 % des cas), d'une hyperkératose palmoplantaire (80 % des cas) et d'un retard mental (60 % des cas) [26]. Le diagnostic repose sur les signes cliniques et sur la détection d'un taux élevé de tyrosine, plasmatique et urinaire, ainsi que des métabolites urinaires de la tyrosine. Le traitement repose sur un régime hypoprotidique, pauvre en tyrosine et en phénylalanine (précurseur de la tyrosine).
Tyrosinémie héréditaire de type 1 (TH1)
C'est une maladie autosomique récessive rare secondaire à un déficit de l'enzyme du catabolisme de la tyrosine, la fumaryl-acétoacétate hydrolase (FAAH) (voir fig. 33-5
Fig. 33-5
Métabolisme de la tyrosine.
). Elle se manifeste par l'association d'atteintes hépatiques, rénales et cérébrales pouvant coexister chez un même patient. Le dépistage néonatal de la TH1, proposé à tous les nouveau-nés, est fondé sur le dosage d'un des dérivés toxiques de la tyrosine : la succinylacétone. La confirmation diagnostique repose sur la chromatographie des acides aminés plasmatiques et des acides organiques urinaires, la quantification de la succinylacétone urinaire (laboratoire spécialisé), ainsi que sur la recherche de mutations bi-alléliques sur le gène de la FAAH [27].
Le traitement repose sur la nitisinone (ou NTBC), un inhibiteur compétitif de la 4-hydroxyphénylpyruvate dioxygénase, une enzyme en amont de la FAAH (voir fig. 33-5
Fig. 33-5
Métabolisme de la tyrosine.
). Il permet d'éviter l'accumulation des métabolites toxiques responsables des manifestations de la maladie. Cependant, cette inhibition entraîne à terme une hypertyrosinémie responsable de manifestations similaires à celles de la TH2. Le traitement par nitisinone doit donc être associé à un régime alimentaire pauvre en tyrosine et en phénylalanine pour maintenir la tyrosinémie à des valeurs acceptables.
Atteintes cornéennes
Les patients atteints de TH2 peuvent présenter spontanément, dès les premiers mois de vie, des symptômes à type de photophobie, de blépharospasme, d'épiphora [26]. À l'opposé, dans les rares cas d'atteintes oculaires rapportées dans le contexte de TH1, les manifestations oculaires apparaissaient chez des patients traités par nitisinone [28-29-30]. L'examen biomicroscopique retrouve dans les deux cas des lésions dendritiformes (fig. 33-6
Fig. 33-6
Tyrosinémie de type 2 (syndrome de Richner-Hanhart).
Lésion épithéliale typique, centrale, dendritiforme.
Source : Matthieu Robert.
), volontiers bilatérales, liées à l'accumulation épithéliale de cristaux de tyrosine (bien visibles en MCIV [29]) et à la réaction inflammatoire qu'ils suscitent. Des plaques cornéennes et conjonctivales ont été rapportées dans la TH2 [26].
Le problème de ces atteintes est l'errance diagnostique : ces lésions sont volontiers confondues avec des kératites herpétiques ou amibiennes [25 , 31], d'autant plus que les traitements topiques (notamment sous forme de pommade) peuvent avoir un effet bénéfique transitoire sur les atteintes épithéliales [26]. Si le diagnostic n'est pas redressé, l'évolution peut se faire vers une cicatrisation, avec le développement d'opacités, voire de néovascularisation.
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