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Chapitre 37
Génétique des dystrophies cornéennes

V. Borderie

Modes de transmission des dystrophies cornéennes
Les dystrophies cornéennes sont le plus souvent des maladies génétiques qui suivent les lois de Mendel. Dans la majorité des cas, ce sont des maladies héréditaires autosomiques; les gènes impliqués sont situés sur des autosomes. Les hommes et les femmes sont atteints dans les mêmes proportions.
Transmission autosomique dominante
Le mode de transmission des dystrophies cornéennes le plus fréquent est le mode autosomique dominant. Cela signifie que la maladie se déclare chez des patients hétérozygotes pour le gène muté. Sur l'arbre généalogique, on retrouve des patients porteurs de la dystrophie à chaque génération. Lorsqu'un enfant naît d'un parent atteint hétérozygote et d'un autre sain, il a une chance sur deux de développer la maladie. Un enfant qui naît de deux parents atteints – cas rare car les dystrophies cornéennes sont des maladies rares – a une probabilité de 50 % d'avoir la dystrophie en étant lui-même hétérozygote, de 25 % d'avoir la dystrophie en étant homozygote avec habituellement une forme plus sévère de la maladie, et de 25 % d'être sain non porteur de la mutation. La pénétrance peut être incomplète lorsqu'un patient porteur d'une mutation associée à une dystrophie cornéenne ne développe pas la dystrophie. L'expressivité peut être variable lorsque la gravité de la dystrophie varie chez des sujets porteurs de la même mutation.
Une néomutation ou mutation de novo peut survenir dans un des gamètes des parents. Dans ce cas, le patient atteint n'a pas d'ascendant atteint et il peut transmettre la dystrophie à sa descendance. Pour poser le diagnostic moléculaire d'une mutation autosomique dominante de novo , il est nécessaire de tester les deux parents et le patient. Le test des deux parents doit être négatif pour la mutation.
Lorsque l'expressivité est variable et la pénétrance incomplète, les deux parents d'un patient porteur d'une dystrophie autosomique dominante peuvent être phénotypiquement sains et pourtant un des deux parents est porteur de la mutation. L'effet fondateur est l'introduction d'une nouvelle mutation qui devient plus fréquente au fil des générations, pour des raisons géographiques, avec une diminution de la diversité génétique.
Transmission autosomique récessive
De rares dystrophies peuvent se transmettre sur le mode autosomique récessif. Il s'agit de la dystrophie cornéenne gélatineuse en gouttelettes, de la dystrophie cornéenne maculaire et de la dystrophie cornéenne endothéliale héréditaire congénitale. Dans ce cas, la dystrophie se développe uniquement si les deux allèles du gène sont porteurs de la mutation (patient homozygote). Cela implique que les deux parents sont porteurs de la mutation, habituellement hétérozygotes sains. S'agissant de maladies rares, une consanguinité entre les parents est nécessaire pour voir apparaître la dystrophie dans la descendance. Un enfant qui naît de deux parents hétérozygotes sains a une probabilité de 25 % d'avoir la dystrophie en étant lui-même homozygote, de 50 % d'être porteur de la mutation en étant hétérozygote sain, et de 25 % d'être sain non porteur de la mutation. Un enfant qui naît d'un parent atteint (homozygote) et d'un parent sain porteur de la mutation (hétérozygote) – cas rare – a une probabilité de 50 % de développer la dystrophie (homozygote) et de 50 % d'être porteur sain de la mutation (hétérozygote). Un enfant qui naît de deux parents porteurs de la dystrophie a une probabilité de 100 % d'être atteint lui-même. Le nombre de mutations possibles pouvant être grand, un patient atteint peut être hétérozygote composite (mutation différente sur chacun des deux autosomes) et non homozygote.
Transmission dominante liée à l'X
Le mode de transmission dominante lié au chromosome X ne se voit que dans la dystrophie cornéenne endothéliale liée à l'X qui est une pathologie exceptionnelle. Chez la femme, une inactivation d'un des deux chromosomes X se produit à un stade précoce de la vie embryonnaire. Un enfant qui naît d'une femme atteinte et d'un homme sain a une probabilité de 50 % d'être atteint et de 50 % d'être sain. Un enfant qui naît d'une femme saine et d'un homme atteint a une probabilité de 100 % d'être atteint si c'est une fille et de 100 % d'être sain si c'est un garçon. La pénétrance peut être incomplète et l'expressivité variable.
Dystrophies multifactorielles
Typiquement, une dystrophie cornéenne donnée résulte de la mutation d'un seul gène. Néanmoins, dans la dystrophie de Fuchs, qui est la plus fréquente des dystrophies cornéennes – si l'on exclut la dystrophie de la membrane basale épithéliale qui n'est en fait pas une dystrophie mais une dégénérescence –, un grand nombre de gènes différents ont été identifiés comme associés au développement de la dystrophie. Un de ces gènes, le gène du facteur de transcription TCF4, est impliqué dans les trois quart des cas. De plus, les facteurs non génétiques (vieillissement, hormones féminines et tabagisme) jouent un rôle important dans le développement de la dystrophie. La dystrophie de Fuchs n'est donc pas une maladie purement génétique, mais une maladie multifactorielle [1].
Diversité des anomalies génétiques associées aux dystrophies cornéennes
Si la mutation consistant en un remplacement d'une base nucléotidique dans la séquence d'ADN résultant en la substitution d'un acide aminé par un autre dans la protéine est l'anomalie génétique habituelle des dystrophies cornéennes, une délétion de nucléotides est possible. Dans la dystrophie cornéenne amorphe postérieure, des délétions de plusieurs gènes, kératocan ( KERA ), lumican ( LUM ), décorine ( DCN ) et épiphycan ( EPYC ) sont observées. Des délétions ont été rapportées dans la dystrophie cornéenne granulaire de type 1 et la dystrophie cornéenne maculaire. Dans la dystrophie de Fuchs, l'anomalie génétique la plus fréquente est la répétition d'un triplet CTG dans le 3 e intron du gène TCF4 . Des mutations différentes d'un même gène peuvent être à l'origine de dystrophies différentes. C'est le cas des dystrophies épithéliostromales qui sont dues à des mutations différentes du gène TGFβI .
Conséquences des anomalies génétiques des dystrophies cornéennes
Les mécanismes à l'origine des dystrophies cornéennes peuvent être :
  • une diminution de la synthèse de la protéine correspondant au gène muté;
  • une augmentation de la synthèse de la protéine correspondant au gène muté;
  • une perte de fonction de la protéine;
  • une nouvelle fonction de la protéine.
Les mutations non sens ou les insertions et délétions introduisent un codon stop qui aboutit à la synthèse d'une protéine tronquée ou très différente. Une mutation faux sens aboutit à un changement d'un acide aminé dans la structure de la protéine avec des conséquences fonctionnelles très variables.
Bases de données des dystrophies cornéennes
Pour le clinicien, le répertoire le plus utile des dystrophies cornéennes est celui fourni par l'International Committee for Classification of Corneal Dystrophies (IC3D) [2]. Il fournit une classification des dystrophies, avec un résumé des caractéristiques cliniques, le phénotype en imagerie, le mode de transmission, la localisation dans le génome et les données de génétique moléculaire incluant le gène, la protéine mutée et les principales anomalies génétiques décrites. Le tableau 37-1
Tableau 37-1
Classification de l'International Committee for Classification of Corneal Dystrophies (IC3D) et génétique moléculaire des dystrophies cornéennes.
DystrophieCatégorie (C)
Mode de transmission
LocusGèneMutations connues
1. Dystrophies épithéliales et sous-épithéliales
Dystrophies épithéliales érosives récurrentes (epithelial recurrent erosion dystrophies [ERED])
Dystrophie épithéliale érosive récurrente (ERED)C1
Autosomique dominante
10q25.1COL17A1 (collagène type XVIIα1)
Dystrophie de la membrane basale épithéliale (epithelial basement membrane dystrophy [EBMD])C3TGFβI
(Publication isolée de 2 familles avec peu de membres présentant des signes cliniques positifs et des tests génétiques, sans histopathologie)
L509R, R666S
Dystrophie cornéenne de Franceschetti (Franceschetti corneal dystrophy [FRCD])C4
Dystrophie Smolandiensis (DS)C4
Dystrophia Helsinglandica (DH)C4
Dystrophie cornéenne mucineuse sous-épithéliale (subepithelial mucinous corneal dystrophy [SMCD])C4
Dystrophie cornéenne de Meesmann (Meesmann corneal dystrophy [MECD])C1
Autosomique dominante
12q13 (MIM 148043)
17q12 (MIM 601687)
KRT3 (kératine K3)
KRT12 (kératine K12)
M129T, Q130P, N133K, R135T, R135 Gly, R135 Ile, L140R, V143L, T429D
Dystrophie cornéenne épithéliale de Lisch (Lisch epithelial corneal dystrophy [LECD])C1
Autosomique dominante
19p13.2MCOLN1 (Mucolipine1)
Dystrophie cornéenne gélatineuse en gouttelettes (gelatinous drop-like corneal dystrophy [GDLD])C1
Autosomique récessive
1p32TACSTD2 (tumor-associated calcium signal transducer 2), auparavant M1S1Q118X
2. Dystrophies épithélio-stromales liées à TGFβI
Dystrophie cornéenne de Reis-Bücklers (Reis-Bücklers corneal dystrophy [RBCD])C1
Autosomique dominante
5q31TGFβI (transforming growth-factor beta-induced)R124L
Dystrophie cornéenne de Thiel-Behnke (Thiel-Behnke corneal dystrophy [TBCD])C1
Autosomique dominante
5q31TGFβIR555Q
Dystrophies cornéennes grillagées (lattice corneal dystrophies [LCD])C1
Autosomique dominante
5q31TGFβI
– LCD classique
– Variants de la LCD
R124C
R496W, P501T, M502V, V505D, L509P, L509R, L518P, L518R, I522N, L527R, T538P, T538R, V539D, F540S, P542R, N544S, A546T, A546D, F547S, R548P, L550P, L558P, L558R, L565H, L565P, L569Q, L569R, H572R, S591F, G594V, V613G, M619K, A620P, A620D, T621P, N622H, N622K, G623R, G623D, V624M, V625D, H626P, H626R, V631D
Dystrophie cornéenne granulaire de type 1 (granular corneal dystrophy, type 1 [GCD1])C1
Autosomique dominante
5q31TGFβIR555W
R124S, R124L+delT125-E126, D123H,
del T125E126
Dystrophie cornéenne granulaire de type 2 (granular corneal dystrophy, type 2 [GCD2])C1
Autosomique dominante
5q31TGFβIR124H
3. Dystrophies stromales
Dystrophie cornéenne maculaire (macular corneal dystrophy [MCD])C1
Autosomique récessive
16q22.1CHST6 (carbohydrate sulfotransferase 6)Del 5', 708-732del, 786-792del, 872delC, 890delC, 1067-1068 ins, 1279insACG, 1304-1306del3insAT, 1348insCTG, 1752dupCTGCTG, Q18X, P31S, R50C, S51L, G52D, S53L, L59P, V66L, P72S, Q71D, V76M, W77C, Q82X, R93S, S98W, C102G, M104V, F107S, Y110C, F121L, Q122P, W123X, C153X, C162G, K174R, R177H, V198E, L200R, R202S, D203E, P204Q, R205L, A206V, S210F, R211Q, R211W, A217T, D221Y, D221E, W232X, Y268C, E274K, L276P, G309X, Q331X, E347X
Dystrophie cornéenne de Schnyder (Schnyder corneal dystrophy [SCD])C1
Autosomique dominante
1p36UBIAD1
(UbiA prenyl-transferase domain containing 1)
Dystrophie cornéenne stromale congénitale (congenital stromal corneal dystrophy [CSCD])C1
Autosomique dominante
12q21.33DCN
(Décorine)
Dystrophie cornéenne tachetée (fleck corneal dystrophy [FCD])C1
Autosomique dominante
2q34PIKFYVE (phosphoinositide kinase, FYVE finger)Mutation par décalage et variation du nombre de copies
Dystrophie cornéenne amorphe postérieure (posterior amorphous corneal dystrophy [PACD])C1
Autosomique dominante
12q21.33KERA (kératocan)
LUM (lumican)
DCN (décorine)
EPYC (épiphycan)
Délétions dans les gènes KERA, LUM, DCN et/ou EPYC
Dystrophie cornéenne prédescemétique punctiforme et polychromatique (punctiform and polychromatic pre-Descemet corneal dystrophy [PPPCD])C1
Autosomique dominante
10q26.11PRDX3 (peroxiredoxine 3)
Dystrophie nuageuse centrale de François (central cloudy dystrophy of François [CCDF])C4
Dystrophie cornéenne prédescemétique (pre-Descemet corneal dystrophies [PDCD])C4
4. Dystrophies endothéliales
Dystrophie cornéenne endothéliale de Fuchs (Fuchs endothelial corneal dystrophy [FECD])Autosomique dominante à expressivité variable et pénétrance incomplète
FECD à début précoce :
– FECD1C11p34.3COL8A2 (collagène de type VIIIα2)Q455K, L450W, Q455V
FECD d'apparition tardive :
– FECD2C2, patients avec locus identifiés13pter-q12.13Inconnu
– FECD3C3, patients sans hérédité connue18q21.2TCF4 (transcription factor 4)Triplet CTG répété dans le 3e intron
Polymorphisme d'un seul nucléotide (Rs613872, rs17595731, Rs9954153, rs2286812, Rs784257)
– FECD420p13SLC4A11 (solute carrier family 4, sodium borate cotransporter, member 11)E399K, G709E, T754M, c.99-100delTC, E167D
R282P, Y526C, V575M
G583D, G742R, G834S
W240S, V507I, T434I
– FECD55q33.1-q35.2InconnuN696S, N78T, Q810P, Q840P, A905G, P649A, Rs77516068, rs149166539
– FECD610p11.22ZEB1 (zinc finger E-box binding homeobox 1)IVS2+276, S234S, E733K, A818V, L947Stop
Polymorphisme d'un seul nucléotide
– FECD79p24.1-p22.1Inconnu
– FECD815q25.3AGBL1 (ATP/GTP-binding protein-like 1)CTG répété
– DiversDMPK (myotonic dystrophy protein kinase)R547C, Rs450997
LOXHD1 (polycystin/lipoxygenase/α-toxin domains)R1028Stop, C990S, c.2969G>C
AGBL1 (cytosolic glutamate decarboxylase)rs1022114
LINC00970/ATP1B1 (sous-unité β de l'ATPase Na+-/K+)Rs1801321, c.-61G>T, c.-98G>C, C allele
RAD51 (homologous recombination and repair of double-strand breaks)Rs4246215, rs174538
FEN1 (DNA repair enzyme Flap endonuclease 1)c.1196A>G
XRCC1 (DNA base-excision repair protein)g.46438521G>C
NEIL1 (DNA glycosylases)
LIG3 (DNA ligase III)
Rs1052536, Rs3135967
one haplotype
TGFβIRs17466684
R304Q, R434H
CLU (clusterin)
COL8A2 (collagène de type VIIIα2)
Rs79742895
Rs3768617, R490W
KANK4
LAMC1 (extracellular matrix glycoprotein)
A10398G
TSPOAP1 (peripheral-type benzodiazepine receptor-associated protein 1)
G137V, IVS2+8delCinsGTT, g.20913G>T
PITX2 (transcription regulation)Rs7640737, rs10490775
PTPRG (protein tyrosine phosphatase)c.-671A>G
FASLG (FAS ligand)
KCNJ13 (Kir7.1 inward rectifying potassium channel)
R162W
Dystrophie cornéenne polymorphe postérieure (posterior polymorphous corneal dystrophy [PPCD])C1
Autosomique dominante
– PPCD120p11.2OVOL2 (ovo like zinc finger 2)
– PPCD310p11.22ZEB1 (zinc finger E box-binding homeobox 1)
– PPCD48q22.3GRHL2 (grainyhead like transcription factor 2)
Dystrophie endothéliale héréditaire congénitale (congenital hereditary endothelial dystrophy [CHED])C1
Autosomique récessive


C3
Autosomique récessive
20p12SLC4A11 (Solute carrier family 4, sodium borate transporter, member 11)
Dystrophie cornéenne endothéliale liée à l'X (X-linked endothelial corneal dystrophy [XECD])C2
Dominante liée au chromosome X
Xq25Inconnu
Dystrophies déclassifiées
Dystrophie cornéenne de Grayson et Wilbrandt (Grayson-Wilbrandt corneal dystrophy [GWCD])C4
Source : Weiss JS, Rapuano CJ, Seitz B, et al. IC3D classification of corneal dystrophies-Edition 3. Cornea 2024; 43 : 466-527.
présente la classification IC3D avec les mutations identifiées pour les divers gènes des dystrophies cornéennes [1 , 3-4-5-6-7-8-9-10-11-12-13-14-15-16-17-18].
Il existe diverses bases de données accessibles sur Internet qui recensent les maladies génétiques avec leurs caractéristiques moléculaires et cliniques. La base de données OMIM (https://www.omim.org/) répertorie les dystrophies cornéennes en leur attribuant un numéro (par exemple, la dystrophie maculaire est répertoriée sous le numéro 2178000). Elle fournit des informations provenant de publications répertoriées dans Medline (et référencées dans OMIM) qui incluent une description générale de la dystrophie, ses caractéristiques cliniques et physiopathologiques, son mode de transmission, sa localisation dans le génome et la génétique moléculaire.
Il faut noter que sont incluses dans les dystrophies cornéennes les maladies génétiques systémiques avec un retentissement cornéen (que le comité IC3D ne considère pas comme des dystrophies cornéennes) ainsi que des entités considérées préalablement comme des dystrophies et qui sont actuellement classées comme des dégénérescences. La recherche peut se faire à partir du nom de la dystrophie (fondé sur les publications qui la décrivent) ou sur le gène lui-même.
Diagnostic des dystrophies cornéennes en génétique moléculaire
La génétique moléculaire est la méthode de référence pour le diagnostic précis des dystrophies cornéennes. Elle pose néanmoins des problèmes pratiques pour le clinicien, car les laboratoires disposant des techniques de génétique moléculaire sont peu nombreux, disséminés à travers tous l'Hexagone, et ils peuvent être compétents pour un gène donné et moins pour un autre gène. De plus, les examens ont un coût financier important et le diagnostic génétique moléculaire n'est pas pris en charge par l'assurance maladie. Il est donc encore nécessaire de passer par un centre de référence maladies rares (CRMR) ou un centre de compétence d'un CRMR pour que les patients puissent accéder à ce diagnostic. Des financements hors remboursement par l'assurance maladie peuvent permettre la réalisation des examens.
Deux CRMR prennent en charge ces diagnostics pour la cornée, OPHTARA et le Centre de Référence National des Kératopathies rares (CRNK). Néanmoins, les enveloppes budgétaires ne permettent pas actuellement de diagnostiquer tous les patients potentiels et le rendu des résultats génétiques est souvent long.
Principes du diagnostic moléculaire
Le diagnostic en génétique moléculaire des dystrophies cornéennes suppose, comme pour toute maladie génétique, un conseil génétique et un consentement éclairé du patient. La recherche de mutations dans le génome (ADN) est effectuée à partir de cellules sanguines ou de cellules de la muqueuse buccale. C'est la base du diagnostic génétique moléculaire des dystrophies cornéennes. L'étude de l'ARN messager (transcriptome) ou de la protéine (protéome) est plus utilisée en recherche qu'en clinique. Après prélèvement des cellules (prise de sang, frottis buccal), l'ADN doit être extrait des cellules avant son analyse en génétique moléculaire.
Le diagnostic génétique moléculaire utilise divers principes et techniques qui, combinés, permettent de localiser ou d'identifier une anomalie génétique. La dénaturation de l'ADN (séparation des deux brins de la molécule) se fait par chauffage. Lorsque la température est diminuée progressivement, survient une renaturation ou hybridation (réassociation des deux brins de la molécule d'ADN). Les enzymes de restriction permettent de détruire tout ADN étranger qui pourrait infecter une cellule en clivant la molécule d'ADN au niveau de sites spécifiques. Cette propriété est utilisée en génétique moléculaire pour cliver la molécule d'ADN à des endroits précis du génome. Les ADN polymérases permettent de synthétiser un ADN simple brin complémentaire à partir d'une région double brin (amorce) de l'ADN matrice, dans le sens 5′ → 3′. L'électrophorèse permet de séparer des fragments d'ADN de tailles différentes. Le marquage de l'ADN peut se faire à l'aide de sondes radioactives ou non radioactives (révélées par des anticorps) ou de ribo-sondes.
La PCR ( polymerase chain reaction ) permet d'amplifier une séquence d'ADN en utilisant des amorces spécifiques de la région du génome à amplifier. Elle consiste en des cycles répétés de dénaturation, d'hybridation, d'extension, permettant d'obtenir plusieurs millions de copies de la séquence d'ADN à étudier. L'amplification d'une séquence expose au risque de contamination par de l'ADN extérieur au prélèvement étudié. Les laboratoires doivent donc utiliser des règles très strictes pour éviter ces contaminations qui peuvent générer des erreurs diagnostiques.
Techniques du diagnostic moléculaire
L'amplification réfractaire par PCR permet d'identifier des mutations. La technique Southern permet d'identifier une séquence d'ADN par hybridation. La technique FISH ( fluorescence in situ hybridization ) permet une hybridation sur des chromosomes entiers avec une révélation en fluorescence. Ces techniques favorisent l'identification directe de l'anomalie génétique recherchée. Cette identification directe n'est pas toujours possible et des techniques indirectes (analyse de liaison) peuvent être nécessaires, telles que le polymorphisme de conformation simple brin ( single-strand conformation polymorphism [SSCP]), l'électrophorèse en gradient dénaturant ( denaturing gradient gel electrophoresis [DGGE]), le clivage chimique des mésappariements, la chromatographie liquide à haute performance dénaturante ( denaturing high-performance liquid chromatography [DHPLC]).
L'analyse de liaison nécessite un prélèvement chez plusieurs membres de la famille. Diverses techniques ( restriction fragment length polymorphism [RFLP], single-nucleotide polymorphism [SNP], microsatellites) permettent de déterminer si un segment d'ADN provient du père ou de la mère. La technique RFLP (polymorphismes de restriction) utilise des variations d'un seul nucléotide à l'intérieur d'une séquence reconnue par une enzyme de restriction. Une analyse statistique complexe est nécessaire pour savoir si la transmission du marqueur est dépendante ou indépendante de la transmission de la dystrophie. Ainsi, des biostatisticiens sont nécessaires au sein des laboratoires de génétique moléculaire pour l'analyse des résultats des techniques réalisées par les biologistes moléculaires.
Un test commercialisé (Avellino® Labs USA, Menlo Park, États-Unis) permet de détecter cinq des plus fréquentes mutations associées aux dystrophies épithéliostromales ( R124H , R124C , R124L , R555W et R555Q ). Il repose sur une amplification de l'ADN en utilisant des PCR amorces et sondes spécifiques pour chaque mutation [19].
Les méthodes de séquençage permettent de diagnostiquer les anomalies génétiques d'un gène. La méthode Sanger favorise un petit séquençage ponctuel. Le séquençage par hybridation repose sur l'utilisation de puces à ADN contenant de plusieurs centaines (pour les puces de première génération) à plusieurs milliers d'oligonucléotides. Le séquençage à haut débit ou NGS ( next-generation sequencing ) permet le séquençage rapide de milliers à des millions de molécules d'ADN simultanément, en déterminant l'ordre unique et spécifique des bases des acides nucléiques. Cela favorise le séquençage de plusieurs gènes simultanément, en comparant la séquence du patient à une séquence de référence, et l'identification des mutations ponctuelles ainsi que les petites insertions, duplications et délétions. Le NGS est actuellement la technique de référence pour le diagnostic génétique moléculaire. Il intéresse essentiellement les parties codantes des gènes, dans lesquelles les deux tiers des mutations sont décrites.
Le séquençage de l'ARN unicellulaire ou scRNA-seq ( single-cell RNA sequencing ) a permis d'identifier de nouvelles signatures génétiques et l'hétérogénéité cellulaire. Il peut être intéressant dans la dystrophie de Fuchs qui présente cette hétérogénéité [20].
Globalement, les techniques de diagnostic génétique moléculaire évoluent rapidement. Elles requièrent des équipements dont le coût financier reste important. Leur diffusion est limitée à des laboratoires hospitaliers universitaires et des plateformes privées de biologie moléculaire. Il paraît néanmoins probable que les progrès techniques et la généralisation du diagnostic génétique moléculaire permettront dans l'avenir de diminuer les coûts, cette méthode diagnostique pouvant ainsi être intégrée dans la pratique clinique courante.
Transmission des résultats du diagnostic moléculaire
La transmission des résultats doit être faite avec des précautions, car des erreurs diagnostiques liées à l'identification du prélèvement, à la technique moléculaire utilisée et à l'interprétation des résultats de cette technique sont possibles. Des équipes de généticiens sont spécialement formées à la prise en charge clinique des dépistages, à leur encadrement légal et psychologique.
Points forts
  • Tous les modes de transmission sont possibles pour les dystrophies de cornée; cependant, le mode dominant mendélien prédomine largement.
  • Toutes les dystrophies n'ont pas de mutation formellement identifiée; il existe un catalogue international en perpétuel enrichissement.
  • Tous les patients ne bénéficient pas de l'analyse génétique, car l'investissement est très coûteux et chronophage.
  • Le conseil génétique est une option pour certaines familles porteuses de mutations bien identifiées. Le cadre légal et la prise en charge clinique sont très codifiés.
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