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Chapitre 44
Épidémiologie du kératocône

44.1. Incidence et prévalence

G. Brousset, P. Fournié

Introduction
Bien qu'elles renvoient toutes deux à la façon dont le kératocône (KC) touche une population, l'incidence correspond au nombre de nouveaux diagnostics de KC au sein de cette population durant une période donnée; alors que la prévalence renvoie au nombre total de personnes présentant un KC parmi cette population. La prévalence est le plus souvent rapportée. Elle est un cliché instantané qui permet de savoir à quel point le KC est répandu au sein d'une population à un moment donné.
La détermination exacte des taux d'incidence et de prévalence du KC reste un défi pour deux raisons. Il n'existe pas de consensus international sur la définition du KC, ce qui rend les mailles du tamis de détection plus ou moins fines. Ces deux dernières décennies, les progrès des moyens de diagnostic, topo-, tomographiques et OCT notamment, ainsi que les progrès des algorithmes de dépistage du KC, augmentent notablement la « fréquence du KC». La deuxième raison réside dans les cohortes étudiées, hospitalières ou de population générale, pouvant donner lieu à des estimations des taux d'incidence et de prévalence très différents.
Définitions du kératocône
Kératocône
Le diagnostic de kératocône (KC) selon le consensus publié en 2015 [1] et établi selon la méthode Delphi, fondée sur un panel d'experts, repose sur trois critères :
  • une ectasie cornéenne postérieure anormale;
  • une anomalie de distribution de l'épaisseur cornéenne;
  • et un amincissement cornéen non inflammatoire.
Le manque de consensus réside surtout dans les formes de « KC précoces» pour lesquelles les définitions et paramètres détaillés ci-dessous sont les plus utilisés et publiés [2-3-4]. À noter qu'une révision du consensus d'experts devrait aboutir à une nouvelle publication en 2025 qui devrait répondre à ce besoin d'uniformiser les terminologies.
Kératocône fruste (forme fruste keratoconus [FFKC]) et kératocône infraclinique (subclinical keratoconus [SCKC])
Le KC est classiquement bilatéral, mais parfois très asymétrique. Dans ces deux cas, FFKC et SCKC, il s'agit de la cornée controlatérale d'un KC avéré. Le kératocône fruste ne présente pas d'anomalies topographiques, ni d'anomalies à la lampe à fente (fig. 44-1,
Fig. 44-1
Cartes réfractives en imagerie Scheimpflug (Oculus, Pentacam®) d'un patient avec un kératocône fruste de l'œil droit (OD).
Pachymétrie normale à 553 μm au point le plus fin, cartes spéculaire et en élévation normales; et un kératocône avéré de l'œil gauche (OS) avec une pachymétrie à 490 μm, un bombement inférieur en carte axiale et en élévation.
fig. 44-2
Fig. 44-2
BAD (Belin/Ambrosio Display – Oculus, Pentacam®) du patient de la fig. 44-1 avec une valeur D (déviation) normale (inférieure à 1,6) à droite (OD) et anormale (supérieure à 2,6) à gauche (OS).
). Le KC infraclinique ne présente pas d'anomalies à la lampe à fente, mais présente des anomalies topo- et tomographiques suspectes de KC (« mais pas assez pour le définir comme un KC») (tableau 44-1
Tableau 44-1
Combinaisons de critères les plus fréquemment utilisées pour définir un kératocône infraclinique (SCKC) et un kératocône fruste (FFKC) (adapté d'après Henriquez et al. [3]).
Association fréquemment citée comprenant 3 paramètres Études utilisant cette association
Pour définir un KC infraclinique (SCKC)
Cornée d'apparence normale en biomicroscopie à la lampe à fente, kératométrie, rétinoscopie et ophtalmoscopie
Asymétrie inférosupérieure et/ou pattern en nœud papillon avec angulation des deux hémiméridiens
Kératocône controlatéral
21,71 % (7/33)
Asymétrie inférosupérieure et/ou pattern en nœud papillon avec angulation des deux hémiméridiens
Pas d'antécédents de port de lentilles de contact, de chirurgie oculaire ou de traumatisme
Kératocône controlatéral
12,12 % (4/33)
Cornée d'apparence normale en biomicroscopie à la lampe à fente, kératométrie, rétinoscopie et ophtalmoscopie
Bombement anormal sectoriel ou bombement central/inférieur ou pattern en nœud papillon asymétrique ou pattern en pinces de crabe sur la topographie
Kératocône controlatéral
12,12 % (4/33)
Pour définir un KC fruste (FFKC)
Topographie normale
Examen à la lampe à fente normal
Kératocône controlatéral
31,81 % (7/22)
Examen à la lampe à fente normal
Valeurs KISA % comprises entre 60 % et 100 %
Kératocône controlatéral
9,09 % (2/22)

KISA % : indice de pourcentage de kératocône.


).
Kératocône suspect (KC suspect) ou anomalies topographiques suspectes de kératocône
Il s'agit de toutes les anomalies topo- et tomographiques suspectes de KC (« mais pas assez pour définir une cornée comme un KC») (fig. 44-3,
Fig. 44-3
Kératocône suspect bilatéral.
Anomalies topographiques suspectes de kératocône sur imagerie Scheimpflug (Oculus, Pentacam®), avec une asymétrie des deux hémiméridiens supérieur-inférieur avec un bombement inférieur. Pas de bombement net de la face postérieure : +5 à gauche en BFTE (best fit toric ellipsoid). Pachymétrie conservée à 523 μm au point le plus fin.
fig. 44-4,
Fig. 44-4
Même patient qu'à la fig. 44-3 . Valeurs D du score BAD suspectes (Oculus, Pentacam®), comprises entre 1,6 et 2,6.
fig. 44-5
Fig. 44-5
Même patient qu'aux fig. 44-3 et 44-4 . Cartes pachymétriques OCT (Optovue, RTVue®) totales (en haut) homogènes, sans amincissement et symétriques : 510 μm au point le plus fin des deux côtés.
Cartographie épithéliale bilatérale homogène (en bas) sans l'amincissement épithélial qui est souvent retrouvé au sommet d'un kératocône.
). Cette définition est plus vague et concerne un œil ou les deux yeux. Contrairement au SCKC, il n'y a pas de KC controlatéral. L'inclusion de ces anomalies topo- et tomographiques suspectes de KC dans les études épidémiologiques augmente les taux d'incidence et de prévalence. La plupart de ces anomalies topographiques, si elles contre-indiquent une chirurgie réfractive soustractive photoablative ou lamellaire, n'évolueront jamais vers un KC avéré.
Paramètres de détection des « kératocônes précoces» (FFKC, SCKC, KC suspect)
Le tableau 44-2
Tableau 44-2
Les meilleurs paramètres (AUC ROC le plus élevé) permettant de différencier les kératocônes non avérés (FFKC, SCKC, KC suspect) des yeux normaux, ainsi que l'AUC ROC, la sensibilité, la spécificité et les valeurs seuils (d'après Al Bdour et al. [5]) *.
AuteurAnnéeExplorationParamètre avec l'AUC ROC le plus discriminantAUC ROC (%)Valeur seuilSensibilité (%)Spécificité (%)
FFKC versus normal
Temstet2015AS-OCT (RTVue®)Épaisseur de l'épithélium dans la zone cornéenne la plus fine79,55288,959,5
Naderan2018Aberrométrie (OPD-Scan II)HOA totales œil entier90,80,30691,795,3
Itoi2020AS-OCT (CASIA®)As/Ps980,999296
Thulasides2020Scheimpflug (Pentacam®)BAD-D85,90,83593,332,4
Elkitkat2021Scheimpflug (Pentacam®)Élévation postérieure/BFTE98,9> 4 9696,15
Topkrat2021AS-OCT (MS-39®)Rapport épaisseur Épith./stromaNANA7594,3
Sedaghat2023NCT/Scheimpflug (Corvis ST®) TBI96,6NANANA
Gharieb2024Scheimpflug (Sirius®)KVf83,1NANANA
SCKC versus normal
Li2016AS-OCT (RTVue®)Épithélial PSD98,5> 0,041 96100
Xu2016UHR-OCT (construit sur-mesure)EEI-MAX et BEI-MAX97NA9193
Shetty2017Scheimpflug (Pentacam®)BAD-D88,7> 1,6 83,886
Golan2018Scheimpflug (Galilei®)MPE/BFTA87,711,579,584,8
Koc2018Scheimpflug (Pentacam®)Densitométrie cornéenne88,319,77590
Castro-Luna2020Scheimpflug (Pentacam®)MCT, coma verticale antérieure et postérieure92NA7596,34
Heidari2020Scheimpflug (Sirius®)BCVf87,7NA87,783
Heidari2021Scheimpflug (Sirius®)Slb90,8NA86,284,9
Toprak2021AS-OCT (MS-39®)Rapport épaisseur épith./stromaNANA9498,5
Peyman2023NCT/Scheimpflug (Corvis ST®) TBI85,8> 0,33 78,0876,81
Heidari2024AS-OCT (Spectralis®)Épaisseur cornéenne centrale78,25487564,1
Suspect KC versus normal
Scuderi2021OCT-AS (RTVue®)CA-C298,5NA94,7494
Salman2022Scheimpflug (Sirius®)Slb860,12NA84,66
Salman2022Scheimpflug (Sirius®)RMS coma (3 ± 1) 92,2> 0,2 95,2475
*L'aire sous la courbe ROC (AUC ROC) mesure de façon globale la performance d'un test à travers deux indicateurs : sensibilité et spécificité. Plus la valeur est élevée, plus le test est efficace.

AS-OCT : anterior segment optical coherence tomography; As/Ps : anterior/posterior corneal surface areas ratio; AUC : area under the curve; BAD-D : Belin-Ambrósio enhanced ectasia display deviation; BCVf : Baiocchi Calossi Versaci front; BEI-MAX : maximum Bowman's layer ectasia index; BFTA : best-fit toric aspheric surface; BFTE : best-fit toric ellipsoid; EEI-MAX : maximum epithelium ectasia index; FFKC : forme fruste keratoconus; HOA : higher-order aberrations; KC : kératocône; KVf : keratoconus vertex front; MCT : minimal corneal thickness; MPE : maximum posterior elevation; MT : motion tracking; NCT : non-contact tonometry; PSD : pattern standard deviation; RMS : root mean square; SCKC : subclinical keratoconus; SIb : symmetry index back; TBI : tomographic/biomechanical index.


[5] indique les paramètres les plus discriminants rapportés dans la littérature pour différencier un KC fruste, infraclinique ou suspect d'une cornée normale.
Incidence et prévalence
Les études épidémiologiques à partir de cohortes hospitalières ont tendance à sous-estimer la prévalence du KC (tableau 44-3
Tableau 44-3
Études épidémiologiques à partir de cohortes hospitalières (adapté de Santodomingo-Rubido et al. [4]).
AuteurAnnéePaysTaille de l'échantillonÂge (ans)Durée de l'étude (ans)Incidence/100000Prévalence/100000Méthodes de diagnostic
Ihalainen1986Finlande26000015–69201,530 (1/3 333)Kératométrie + rétinoscopie
Kennedy1986Minnesota, États-UnisNA (recensement)12–7648254,5 (1/1 835)Kératométrie + rétinoscopie
Gorskova et Sevost'ianov1998Oural, RussieNANANANA0,2–0,4NA
Pearson2000Midlands, Royaume-Uni90000010–44104,5 (Caucasiens)
19,6 (Asiatiques)
57 (1/1 754) (Caucasiens)
229 (1/437) (Asiatiques)
Diagnostic par un ophtalmologiste
Ota2002Tokyo, Japon245640615–3419NANA
Georgiou2004Royaume-Uni17677413–3663,3 (Caucasiens)
25 (Asiatiques)
NAExamen clinique
Assiri2005Asir, Arabie Saoudite6541638–28120NAKératométrie
Ljubic2009Skope, Macédoine2 millions NA8NA6,8 (1/14 706)Kératométrie ≥ 48 D
Valdez-García2014Monterrey, Mexique50010–20NANA1800 (1/56)NA
Torres Netto2018Riyad/Arabie Saoudite5226–21NANA4790 (1/21)Topographie
), les formes minimes ou débutantes n'étant souvent pas prises en charge et donc pas incluses. Une des études les plus citées est celle de Kennedy et al. [4 , 6 , 7] qui rapporte en 1986 une prévalence au Minnesota (États-Unis) proche de 1/2000 (0,054 %). Les études de population générale, inversement, peuvent reposer sur le dépistage et donc l'inclusion de formes minimes ou débutantes de KC (tableau 44-4
Tableau 44-4
Études épidémiologiques de population générale (adapté de Santodomingo-Rubido et al. [4]).
AuteurAnnéePaysTaille de l'échantillonÂge (ans)Durée de l'étude (ans)Incidence/100000Prévalence/100000Méthodes de diagnostic
Hofstetter1959Indianapolis, États-Unis133951–780,03NA120 (1/833)Disque Placido
Tanabe1985Japon853900025–2921NA9 (1/11 111)NA
Santiago1995France67018–22NANA750 (1/133)Topographie
Jonas2009Maharashtra, Inde467730–100NANA2737 (1/37)Kératométrie
Millodot2011Jérusalem, Israël98118–541,33NA2340 (1/43)Topographie
Waked2012Beyrouth, Liban9222–260,33NA3261 (1/31)Topographie
Xu2012Pékin, Chine346850–93NANA900 (1/111)Réflectométrie optique à basse cohérence
Ziaei2012Yazd, Iran990818NA122,3NATopographie
Hashemi2013Shahroud, Iran459240–64NANA760 (1/132)Topographie
Hashemi2013Téhéran, Iran42614–80NANA3300 (1/30)Topographie
Hashemi2014Machhad, Iran102720–34NANA2500 (1/40)Topographie
Shneor2014Haïfa, Israël31419–280,42NA3180 (1/31)Topographie
Sheadeh2015Naplouse, Palestine62017–27NANA1500 (1/67)Topographie
Godefrooij2017Pays-Bas1635517 (incidence)
4357044 (prévalence)
10–40113,3265 (1/377)Diagnostic par un ophtalmologiste
Hwang2018Corée du Sud4799076
(incidence)
47986173 (prévalence)
0– > 85 5 (incidence)
6 (prévalence)
5,6637,36 (1/2 677)Diagnostic par un ophtalmologiste
Bak-Nielsen2019Danemark28020 82
(incidence)
5707251 (prévalence)
NA5 (incidence)
38 (prévalence)
3,644 (1/2 273)NA
Papali'i-Curtin2019Wellington, Nouvelle-Zélande191612,7–16,1NANA520 (1/192) (cohorte entière)
2250 (1/44) (Maori)
Topographie
Armstrong2020Abu Dhabi, Émirats Arabes Unis33910-190,25NA1500 (1/67)Topographie
Hashemi2020Méta-analyse 15 pays 7158241NANANA138 (1/725)Topographie
Özalp2021Eskisehir, Turquie58518–30NANA2393 (1/42)Topographie
Chan2021–2023Perth, Australie1259 (prévalence)
677 (incidence)
20–2820 (prévalence) 8 (incidence)2711200 (1/84)Topographie (Scheimpflug, BAD-D > 2,6)
Hartan2024Chicago, États-Unis20073–18NANA448 (1/223)Topographie
Singh2024États-Unis69502000 (Medicaid and Children's Health Insurance Program) 0– > 85 4NA40 (1/2500)NA
). Une étude récente australienne [8 , 9] fait état d'une prévalence de 1/84 (1,2 %) en incluant les anomalies topographiques suspectes de KC. D'autres études, notamment pédiatriques, font état de prévalences également très élevées en incluant ces formes topographiques, avec des prévalences publiées de 1/21 (4,79 %) à Ryad (Arabie Saoudite) [10] et de 1/223 (0,45 %) à Chicago (États-Unis) [11]. Les différences retrouvées peuvent être dues à des causes génétiques, des cohortes différentes, et des définitions différentes des KC inclus ou pas. Une méta-analyse, regroupant plus de 7 millions de patients de 15 pays différents, rapporte en 2020 une prévalence de 1/725 (0,14 %) [2].
Enfin, une étude récente américaine a été publiée en 2024, à partir des renseignements tirés de la facturation de soins de santé ( Medicaid et Children's Health Insurance Program ) [12]. Il s'agit ainsi d'un recueil de KC avérés, plus sévères, qui ont nécessité une prise en charge spécialisée. Cette étude porte sur 20 % de la population américaine et rapporte une prévalence en augmentation de 0,03 % en 2016 à 0,04 % (1/2500) en 2019. Le coût moyen du traitement du KC pour un patient tout au long de sa vie est estimée dans cette étude à 28766,69 dollars [12].
Si la prévalence du KC est difficile à établir, elle se situe autour de 1/2000 à 1/2500 pour les KC les plus sévères qui nécessitent une expertise et le recours à un spécialiste, à une prévalence beaucoup plus élevée de 1/100 à plus encore – la prévalence maximale rapportée est de 1/21 (4,79 %) jusqu'à présent [10] – si l'on inclut les anomalies topographiques suspectes de KC.
Facteurs de risque environnementaux et familiaux du kératocône
Plusieurs facteurs environnementaux et familiaux sont associés à un risque accru de KC (tableau 44-5
Tableau 44-5
Effet des facteurs de risque sur le kératocône (adapté de Hashemi et al. [2]) *.
FacteurRisque relatifIntervalle de confiance 95 %
Antécédents familiaux de KC6,422,59–10,24
Frottements oculaires3,092,17–4,00
Eczéma2,951,30–4,59
Asthme1,941,30–2,58
Allergie1,421,06–1,79
Atopie1,120,40–1,85
Sexe masculin1,010,69–1,33
Diabète de type I 0,730,26–2,06
Diabète de type II 0,770,50–1,21
*D'après une méta-analyse récente, dans laquelle 29 articles ont été analysés, incluant 7158241 participants de 15 pays.
) [2]. Les antécédents familiaux ont été identifiés comme le facteur de risque le plus important (tableau 44-6
Tableau 44-6
Prévalence familiale du kératocône chez les apparentés de premier degré (adapté de Wang et al. [13]).
AuteurAnnéePaysNombre d'apparentésDegré de parentéÂgeMéthodes de diagnosticPrévalence (%)
Ihalainen1986Finlande––––19
Zadnik1998États-Unis–1 er degré et autres –Déclaratif13,5
Wang2000États-Unis12261 er degré 45,4 ± 18,6 (13–93) Topographie (TMS-1)3,3
Owens2003Nouvelle-Zélande–––Déclaratif23,5
Assiri2005Arabie Saoudite–––Déclaratif16
Kaya2008Turquie721 er degré –Topographie (Orbscan-II®)11,1
Szczotka-Flynn2008États-Unis–1 er degré et autres –Déclaratif17,8
Karimian2008Iran1501 er degré et autres 32,4 ± 15 (16–83) Topographie (CSO)14
Steele2008Australie901 er degré et autres 42,96 ± 18,50 Topographie (Orbscan-II®)14,67
Besharati2010Iran1501 er degré (fratrie) 21 (15-39)Topographie12,3
Jordan2011Nouvelle-Zélande–1 er degré et autres –Déclaratif12,4
Shneor2013Israël–1 er degré et autres –Déclaratif27,9
Kriszt2014Hongrie1451 er degré et autres –Topographie (TMS-4)7,6
Awwad2019Liban1771 er degré 12,9 ± 4,5 (6–18) Topographie (Galilei®)17,5
Li2020Chine481 er degré (parents) 44,14 ± 1,70 Topographie (Pentacam®)2,08
Shneor2020Israël561 er degré 21,9 (6–63)Topographie (Sirius®)3,6
Lapeyre2020France2211 er degré 30,5Topographie (Galilei®)9,05
Wang2022Chine6611 er degré 37,81 ± 13,59 Topographie (Pentacam®)8,77
) [13]. L'investigation des familles peut avoir un effet considérable sur les résultats, selon qu'elle s'effectue par enquête ou déclaration, ou au contraire à l'aide de moyens modernes topographiques. La prévalence familiale du KC chez les apparentés de premier degré varie dans la littérature de 2,08 % à 27,9 % (tableau 44-6
Tableau 44-6
Prévalence familiale du kératocône chez les apparentés de premier degré (adapté de Wang et al. [13]).
AuteurAnnéePaysNombre d'apparentésDegré de parentéÂgeMéthodes de diagnosticPrévalence (%)
Ihalainen1986Finlande––––19
Zadnik1998États-Unis–1 er degré et autres –Déclaratif13,5
Wang2000États-Unis12261 er degré 45,4 ± 18,6 (13–93) Topographie (TMS-1)3,3
Owens2003Nouvelle-Zélande–––Déclaratif23,5
Assiri2005Arabie Saoudite–––Déclaratif16
Kaya2008Turquie721 er degré –Topographie (Orbscan-II®)11,1
Szczotka-Flynn2008États-Unis–1 er degré et autres –Déclaratif17,8
Karimian2008Iran1501 er degré et autres 32,4 ± 15 (16–83) Topographie (CSO)14
Steele2008Australie901 er degré et autres 42,96 ± 18,50 Topographie (Orbscan-II®)14,67
Besharati2010Iran1501 er degré (fratrie) 21 (15-39)Topographie12,3
Jordan2011Nouvelle-Zélande–1 er degré et autres –Déclaratif12,4
Shneor2013Israël–1 er degré et autres –Déclaratif27,9
Kriszt2014Hongrie1451 er degré et autres –Topographie (TMS-4)7,6
Awwad2019Liban1771 er degré 12,9 ± 4,5 (6–18) Topographie (Galilei®)17,5
Li2020Chine481 er degré (parents) 44,14 ± 1,70 Topographie (Pentacam®)2,08
Shneor2020Israël561 er degré 21,9 (6–63)Topographie (Sirius®)3,6
Lapeyre2020France2211 er degré 30,5Topographie (Galilei®)9,05
Wang2022Chine6611 er degré 37,81 ± 13,59 Topographie (Pentacam®)8,77
) [13]. Une étude française récente rapporte la présence de 9,05 % de KC chez les apparentés de premier degré (parents et fratrie) de patients porteurs de KC et 14,03 % d'anomalies topographiques suspectes de KC [14].
Le frottement des yeux est l'un des principaux facteurs de risque de KC. L'eczéma , l'asthme et l'allergie ont tous été identifiés comme des facteurs de risque de KC avec un rôle controversé, mécanique par frottements oculaires ou inflammatoire. Même si les résultats de certaines études concernant le genre sont contradictoires, il ne semble pas y avoir d'association supérieure entre KC et sexe masculin ou féminin.
Conclusion
La prise en compte, dans les études épidémiologiques récentes, des anomalies topographiques suspectes de kératocône (KC) contribue à augmenter la prévalence de la maladie. L'enjeu dans les années à venir repose sur la discrimination des anomalies topographiques isolées non évolutives, fréquentes, des formes de KC débutants, plus rares, à risque d'aggravation. La présence de facteurs de risque associés au KC, tels qu'un antécédent familial, des frottements oculaires, un eczéma, ou la présence d'un asthme ou d'une allergie doivent inciter à une éducation thérapeutique, par arrêt des frottements oculaires, et à une surveillance plus rapprochée.
Points forts
  • Un kératocône (KC) fruste est une cornée normale à la lampe à fente et en topographie. Il est associé à un KC controlatéral.
  • Un KC infraclinique est une cornée normale à la lampe à fente, avec des anomalies suspectes de KC en topographie. Il est associé à un KC controlatéral.
  • Un KC suspect présente, d'un ou des deux côtés, des anomalies topographiques suspectes de KC (mais pas assez pour définir un KC).
  • Ces définitions sujettes à controverse devraient faire l'objet d'une révision à l'occasion de la publication en 2025 du deuxième consensus d'experts.
  • La prévalence du KC est très variable d'une étude à l'autre en raison notamment de causes génétiques possibles, mais aussi de l'inclusion ou pas d'anomalies topographiques suspectes de KC.
  • La présence d'un KC chez les apparentés de premier degré, les frottements oculaires, l'eczéma, l'asthme et l'allergie sont associés à un risque accru de KC.
44.2. Terrain génétique du kératocône

S. Galiacy, V. Soler, P. Fournié

Introduction
Le kératocône (KC) peut se manifester de manière sporadique, mais environ 10 % des cas présentent une forme familiale, suggérant une forte composante héréditaire [15 , 16]. Les études familiales et épidémiologiques ont révélé différents modes de transmission incluant des modèles autosomiques dominants avec pénétrance incomplète et des modèles autosomiques récessifs [16]. Plusieurs travaux suggèrent l'existence de formes infracliniques, sans KC confirmé, mais présentant des « anomalies topographiques suspectes de KC» parmi les apparentés de patients porteurs d'un KC [17 , 18]. Les jumeaux homozygotes montrent une concordance élevée de KC avec une grande similitude phénotypique, suggérant un rôle fort de la composante génétique [19].
La complexité du KC réside également dans son étiologie multifactorielle. Outre les facteurs génétiques, des facteurs environnementaux comme les frottements oculaires excessifs et l'atopie sont reconnus comme des contributeurs significatifs au développement de la maladie [16 , 20]. Les mécanismes épigénétiques pourraient jouer un rôle crucial en modifiant l'expression des gènes en réponse à des influences environnementales, ce qui pourrait expliquer les variations dans l'expressivité de la maladie [21]. Ainsi, bien que l'origine multifactorielle ne soit pas remise en cause, la composante génétique joue indiscutablement un rôle majeur [22 , 23].
Études familiales
Approche par gènes candidats
L'approche par l'étude de gènes candidats est fondée sur la connaissance de la biochimie et de la physiopathologie de la maladie, et consiste à rechercher des mutations dans les gènes d'intérêt codant des protéines impliquées dans le tissu atteint. Ces études ont longtemps occupé les recherches qui espéraient trouver dans ces raisonnements une réponse simple à la maladie. Malheureusement, elles ont souvent détourné longtemps des moyens financiers qui auraient pu être dédiés plus tôt aux analyses sans a priori. VSX1 , qui est décrit plus bas, en est la parfaite illustration. Les premiers efforts se sont naturellement tournés vers l'étude des collagènes, puisqu'ils jouent un rôle crucial dans la structure et la fonction de la cornée. Plusieurs types de collagènes sont présents dans la cornée, notamment les collagènes de types I, III, IV, V, VI, VII et VIII.
  • Parmi ceux-ci, le gène COL6A1 a été l'un des premiers à être étudié en tant que candidat potentiel pour le KC. Cependant, aucune liaison génétique significative n'a été mise en évidence avec ce gène [24]. De même, les responsabilités des autres gènes codant pour les collagènes exprimés dans la cornée ont été éliminées au fil des études [25]. Malgré ces résultats négatifs, l'hétérogénéité génétique du KC suggère que des mutations dans ces gènes pourraient encore être responsables de certains cas spécifiques. Par exemple, des études plus récentes ont identifié des variants dans le gène COL5A1 associés à des cas de KC, indiquant un lien possible entre l'amincissement cornéen et cette maladie [16 , 26]. D'autres techniques sans a priori ont depuis aussi identifié des variants potentiels, notamment dans le gène COL4A4 (voir plus loin).
  • Le gène VSX1 , qui code pour un facteur de transcription impliqué dans le développement oculaire, a donc également été étudié comme un candidat potentiel pour le KC. Initialement, il a été proposé comme gène causal de certaines dystrophies cornéennes. En effet, des analyses de liaison avaient associé sa région avec ces pathologies et son expression avait été validée dans la cornée. Néanmoins, il ne fut finalement pas confirmé comme associé à ces pathologies. Comme il était parfois retrouvé associé chez certains patients porteurs à la fois de dystrophie polymorphe postérieure et de KC, il fut proposé comme gène candidat potentiel dès 2002 [16 , 26]. Cependant, l'importance de ce gène dans la physiopathologie du KC semble limitée, car il ne serait impliqué que dans environ 1 % à 4 % des cas familiaux [27]. Après presque 20 ans de travaux allant jusqu'aux études d'association pangénomique ( genome-wide association study [GWAS]) et aux modèles murins d'extinction de gène, le consensus est maintenant de penser que VSX1 ne contribue pas à la susceptibilité au KC.
  • SOD1 était aussi un bon candidat, car cette enzyme intervient dans la neutralisation des radicaux libres dont on pense depuis longtemps qu'ils auraient un rôle à jouer dans l'apparition du KC. Cela était renforcé par le fait que SOD1 est porté par le chromosome 21 et que l'on observe une augmentation de la prévalence du KC chez les patients porteurs de trisomie 21 (voir plus loin). Ainsi, plusieurs études ont rapporté des variants avec des délétions introniques par exemple, mais finalement, après plus d'une quinzaine d'années de recherche, aucun variant causal n'a pu être identifié [16 , 20], alors que, paradoxalement, il a été confirmé in vivo des défauts dans l'expression de nombreux gènes impliqués dans la gestion des espèces réactives de l'oxygène [28].
Analyses de liaison
Contrairement aux études par gènes candidats, les analyses de liaison ne nécessitent pas de connaissances préalables sur les mécanismes physiopathologiques de la maladie, ce qui permet une exploration impartiale du génome. À ce jour, les analyses de liaison génétique ont permis d'identifier 17 régions chromosomiques distinctes potentiellement associées au KC [16 , 26], mais elles n'ont pas conduit à l'implication précise de gènes ou de leurs variants. Ainsi, ont été identifiés comme significativement associés au KC six loci : 5q32-33, deux régions sur le chromosome 9, 14q24.3, 16q22.3-23.1 et une région du chromosome 17 [16]. Plusieurs autres régions ont des liens suggérés avec le KC [16 , 26].
De ces régions, plusieurs positions ont mis en évidence des gènes putatifs potentiels dont les plus pertinents vont être décris ci-dessous.
  • MIR184 : ce gène aurait un rôle dans la régulation de l'angiogenèse cornéenne en agissant sur le vascular endothelial growth factor (VEGF) et la voie de signalisation Akt. Des variants (MIR1184r57c>u) ont d'abord été retrouvés dans des familles (irlandaises, puis caucasiennes-américaines) avant que des études plus larges n'en retrouvent d'autres dans plusieurs populations (MiR-184(+3A>G) et MiR-184(+8C>A). L'implication de ces variants semble pour le moment limitée à des formes isolées d'amincissement stromal cornéen, associé à une dystrophie endothéliale, une hypoplasie irienne et une cataracte congénitale (syndrome EDICT). Certains variants semblent impliqués dans de rares causes de dysgénésies du segment antérieur incluant un KC [16]. Son rôle complexe dans de nombreux types cellulaires oculaires ne permet pas encore d'exclure totalement une implication dans la pathogenèse du KC [16].
  • DOCK9 : ce gène code pour un activateur de GTPase impliqué dans l'adhérence et la migration cellulaires. Des variants de ce gène ont été identifiés dans une famille équatorienne (c.2262A>C). Des travaux in vitro ont montré que celui-ci aboutissait à un épissage alternatif aberrant et une extinction de l'ARN porteur. D'autres études sont nécessaires pour valider ces résultats et confirmer son implication dans le KC [2 , 6 , 12].
  • LOX : ce gène code pour une enzyme importante pour la maturation des fibres de collagène. Les premières études ont montré des associations de variants de LOX avec le KC dans différentes familles (Chine, Italie, hispanique, etc.). Néanmoins, il n'y a pas actuellement de démonstration fonctionnelle du rôle de LOX dans le KC. Le consensus actuel implique plus le locus où est situé LOX et des études complémentaires sont encore nécessaires pour comprendre le rôle exact de cette partie du génome [16].
Malgré les avancées significatives apportées par les analyses de liaison, cette approche présente certaines limites. Les loci identifiés couvrent souvent de larges segments chromosomiques contenant de nombreux gènes, rendant difficile l'identification précise du ou des gènes responsables. De plus, les résultats peuvent varier considérablement entre les études en raison de la diversité génétique des populations étudiées et des différences méthodologiques [29].
Transmission et modèles héréditaires
Des études épidémiologiques et familiales ont révélé divers modèles de transmission génétique pour le KC. Une transmission autosomique dominante avec une pénétrance réduite, ainsi qu'une transmission autosomique récessive ont été décrites [16 , 20 , 30]. Les premières études sur la transmission génétique du KC ont montré qu'environ 6 % à 10 % des patients avaient des antécédents familiaux de la maladie [11]. Les modèles de transmission autosomique dominante avec pénétrance réduite ont été documentés, où le KC peut sauter des générations et ne pas se manifester chez tous les porteurs du gène mutant [16 , 20]. Cela signifie que, bien que le gène responsable puisse être présent, tous les individus porteurs ne développeront pas nécessairement la maladie, suggérant l'influence de facteurs modulateurs environnementaux ou épigénétiques.
En revanche, des cas de transmission autosomique récessive ont également été décrits, où deux copies du gène muté, une de chaque parent, sont nécessaires pour que la maladie se manifeste. Ce modèle de transmission est souvent observé dans des populations où les mariages consanguins sont plus fréquents, augmentant la probabilité que les deux parents soient porteurs du même gène mutant [22]. Les études sur les jumeaux, en particulier les jumeaux monozygotes, ont fourni des preuves supplémentaires de la composante génétique du KC. Une étude a rapporté une forte concordance du KC chez les jumeaux monozygotes, avec des taux atteignant jusqu'à 100 %, alors que les jumeaux dizygotes montrent des taux de concordance beaucoup plus faibles [19].
Outre les modèles de transmission, il existe une reconnaissance croissante de l'hétérogénéité phénotypique du KC, même parmi les membres d'une même famille. Des formes infracliniques ou d'« anomalies topographiques suspectes de KC» ont été observées chez les parents de patients atteints, indiquant que des manifestations plus subtiles de la maladie peuvent passer inaperçues sans des techniques de diagnostic avancées [17 , 18].
Facteurs ethniques et environnementaux – épigénétique
Le KC est une maladie multifactorielle influencée par des interactions complexes entre des facteurs génétiques, ethniques et environnementaux. Les études épidémiologiques montrent des variations significatives dans la prévalence et la sévérité du KC selon les origines ethniques et les conditions environnementales [16] (voir chapitre 44.1 ). Ainsi, une étude menée au Royaume-Uni a révélé que la prévalence du KC était significativement plus élevée chez les individus d'origine asiatique que chez les Caucasiens vivant dans la même région géographique, avec une incidence et une prévalence environ quatre fois plus élevées chez les Asiatiques [31]. De même, des études menées dans d'autres régions ont rapporté des différences de prévalence et de sévérité de la maladie en fonction de l'origine ethnique, renforçant l'hypothèse d'une composante génétique forte influencée par des facteurs ethniques [32 , 33].
Une étude de cas menée en Israël a identifié plusieurs facteurs de risques environnementaux et génétiques associés au KC. Il a été montré que les individus d'origine juive avaient une prévalence plus élevée de KC par rapport aux autres groupes ethniques vivant dans le même environnement [16 , 20]. Cette étude a également souligné l'importance des facteurs environnementaux tels que l'exposition au soleil, les frottements oculaires et les allergies, qui pourraient interagir avec les prédispositions génétiques pour augmenter le risque de développer un KC [34].
Cette étude qui soulignait l'importance des facteurs environnementaux dans la pathogenèse du KC a depuis été complétée par d'autres observations. Ainsi, il a été rapporté une association significative entre les frottements oculaires excessifs et l'atopie (dont les allergies) [16 , 20 , 21 , 35]. Les frottements oculaires peuvent entraîner des microtraumatismes répétés, contribuant à l'affaiblissement de la cornée et à sa déformation progressive [21 , 35]. De plus, il est maintenant admis que l'inflammation est également impliquée dans la progression du KC. Des études ont montré que les niveaux de cytokines pro-inflammatoires sont élevés dans les larmes des patients atteints de KC, indiquant une inflammation locale chronique [36].
Les mécanismes épigénétiques pourraient jouer un rôle crucial dans la manière dont les facteurs environnementaux influencent la prédisposition génétique au KC. Les modifications épigénétiques, telles que la méthylation de l'ADN et les modifications des histones, peuvent réguler l'expression des gènes en réponse à des stimuli environnementaux sans altérer la séquence de l'ADN [21]. Ces modifications pourraient expliquer pourquoi certains individus génétiquement prédisposés développent le KC alors que d'autres, exposés aux mêmes facteurs environnementaux, ne le font pas. Ainsi, une étude [37] a pu montrer qu'il existait une méthylation différentielle de régions de l'ADN chez les patients atteints de KC, mais, en plus, que ces régions avaient pour certaines déjà été identifiées auparavant dans les analyses de liaison. Parmi les gènes d'intérêt proches de ces régions, on retrouve des membres de la voie Wnt ( WNT3 et WNT5A ). Les mécanismes épigénétiques font aussi intervenir d'autres molécules telles que les ARN longs non codants (ARNlnc), plus de 200000 existant chez l'homme; 16331 ont été retrouvés associés au transcriptome de cornée humaine avec des fonctions cellulaires telles que la régulation de l'épissage alternatif pour 789 d'entre eux; 996 ont été associés à l'expression de gènes et notamment le TGF-β (voies Wnt et Hippo : SMAD9 , SMAD6 , TGFB3 , TGFBR1 ) [26].
Associations syndromiques
Le KC est souvent associé à diverses maladies génétiques et syndromes, ce qui suggère des liens pathogéniques sous-jacents partagés. Ces associations syndromiques mettent en évidence l'influence potentielle de mutations génétiques spécifiques et de mécanismes biologiques communs.
Trisomie 21
La trisomie 21, ou syndrome de Down, est fortement associée au KC, avec une prévalence estimée entre 5 % et 15 % chez les individus atteints de cette pathologie, soit 10 à 300 fois celle observée dans la population générale [38 , 39] (voir tableau 44-9
Tableau 44-9
Proportion de kératocône (KC) chez les personnes atteintes de trisomie 21 (T21) (d'après Kristianslund et al. [53]).
AuteurAnnéePaysNombre de T21Nombre de KC (%)TopographeCohorte (âges)
Walsh1981Suisse917 (8 %) NonPersonnes en institution avec retard mental (5-60 ans)
Wong1997Hong Kong 1400 (0 %) NonEnfants (3 mois–13 ans) hospitalisés
Van Allen1999États-Unis386 (15,8 %) NonAdultes en institution (30–68 ans)
Haugen2001Norvège475 (10,6 %) OuiÉtude cas-contrôles (tous âges)
Kim2002Corée1230 (0 %) NonEnfants (6 moins–14 ans)
Van Splunder2004Pays-Bas40936 (9 %) NonAdultes (≥ 18 ans)
Liza-Sharmini2006Malaisie600 (0 %) NonEnfants hospitalisés (1 mois–17 ans)
Fimiani2007Italie1570 (0 %) NonEnfants hospitalisés (1 mois–18 ans)
Karlica2011Croatie1532 (1,3 %) NonEnfants (0–18 ans)
Fong2013Hong Kong911 (1 %) NonAdultes (≥ 18 ans)
Aslan2013Helsinki2711 (21,1 %) OuiEnfants (5–12 ans). Étude clinique visant à diagnostiquer précocement les KC infracliniques
Li2014Hong Kong2012 (36,3 %) OuiAdultes bénéficiant d'une consultation en vue de cataracte
Real de Asua2015Espagne14410 (7 %) NAÉtude rétrospective sur dossiers. Adultes (17–65 ans)
Alio2018Espagne et Égypte11242 (71,3 %) OuiÉtude cas-contrôles multicentriques (3 mois–60 ans)
Marsack2019États-Unis14011,8 %–20,8 % (26-46 yeux) OuiÉtude cas-contrôles (8–55 ans)
Hashemi2020Iran22628 (12,4 %) OuiÉtude de cohorte (10–30 ans)
Imbornoni2020États-Unis3110 (32 %) OuiEnfants/jeunes adultes (4–24 ans) à l'hôpital
Mathan2020Nouvelle-Zélande9830 (30,6 %) OuiDépistage des sportifs paralympiques (15–53 ans)
Bermudez2020Brésil1207331 (27,2 %) OuiÉtude rétrospective sur dossiers, adultes (tous âges)
Kristianslund2021Norvège4342238 (5,5 %) OuiÉtude rétrospective sur registre national (tous âges)
). Cette forte association suggère une possible implication de gènes situés sur le chromosome 21 dans la pathogenèse du KC (voir plus haut, sur le gène SOD1 ). Cependant, cette association peut également être partiellement attribuée à des facteurs environnementaux, tels que les frottements oculaires, qui sont fréquents chez les individus atteints de trisomie 21 [39].
Amaurose congénitale de Leber
L'amaurose congénitale de Leber est une maladie génétique souvent associée au KC. Il s'agit d'une forme sévère de dégénérescence rétinienne qui conduit à une perte de vision précoce. La co-occurrence de l'amaurose congénitale de Leber et du KC suggère des mécanismes pathogéniques communs, potentiellement liés à des mutations dans des gènes affectant à la fois la cornée et la rétine [22].
Syndrome de Marfan
Le syndrome de Marfan, une maladie du tissu conjonctif causée par des mutations dans le gène FBN1 codant pour la fibrilline 1, est également rapporté comme associé au KC. Les patients atteints du syndrome de Marfan présentent souvent des anomalies oculaires, y compris l'ectopie du cristallin. Cette association avec le KC, bien que mal étayée, souligne cependant le rôle potentiel des mutations du collagène dans la survenue d'anomalies du tissu conjonctif [22].
Autres maladies du tissu conjonctif
Le KC est parfois observé chez les patients atteints d'autres maladies du collagène, telles que le syndrome d'Ehlers-Danlos ainsi que l'ostéogenèse imparfaite . Celle-ci, caractérisée par une fragilité osseuse, serait due à des mutations dans les gènes codant pour le collagène de type V et parfois de type I [40]. Ces mutations incluent un grand nombre de types de mutations (non-sens, décalage du cadre de lecture, épissage alternatif, etc.) et l'une d'entre elles (rs1536482) a été retrouvée comme significativement associée au KC (voir plus loin) lors des études d'association pangénomique [26].
Des études ont finalement aussi montré une prévalence accrue du KC chez les patients atteints de prolapsus de la valve mitrale, une valvulopathie où les feuillets de la valve mitrale ne se ferment pas correctement, souvent en raison de défauts du tissu conjonctif. Bien que la relation exacte entre ces deux atteintes ne soit pas entièrement comprise, il est possible que les anomalies du tissu conjonctif, communes aux deux atteintes, puissent jouer un rôle clé [41 , 42].
Études d'association pangénomique (GWAS)
Face aux limitations des analyses de liaison, les technologies plus récentes, telles que les analyses par séquençage à haut débit ( next-generation sequencing [NGS] ou séquençage de nouvelle génération) et les études d'association pangénomique ( genome-wide association study [GWAS]), ont permis une exploration plus exhaustive du génome et une identification plus précise des variants génétiques associés au KC [16 , 43].
Plusieurs loci génétiques ont été identifiés par GWAS comme étant associés au KC, fournissant des informations précieuses sur les bases génétiques de la maladie. Parmi ces loci, le gène LOX a été identifié comme un gène candidat prometteur pour le KC (voir plus haut) [44 , 45]. Le gène ZNF469 , impliqué dans la régulation de l'épaisseur cornéenne, a aussi été identifié comme un facteur contributif [16 , 20 , 26], mais finalement non déterminant à ce jour. Les GWAS ont également permis d'identifier des variants dans d'autres gènes, tels que BANP , qui sont associés à des anomalies du collagène et à la susceptibilité au KC [16 , 26]. Ainsi, sur ces dix dernières années, au moins 8 loci contenant des variants de gènes ont été identifiés avec une robustesse statistique suffisante : RAB3GAP1 (rs4954218), COL4A4 (rs2229813), LOX (rs2956540), PNPLA2 (rs61876744) pour le KC, et MPDZ-NFIB (rs1324183), FOXO1 (rs2721051), FNDC3B (rs4894535), RXRA-COL5 A1 (rs1536482) pour l'épaisseur cornéenne [16].
Néanmoins toutes ces études souffrent des mêmes défauts : un nombre peu élevé de patients et une diversité ethnique faible, ce qui complique la validation finale des variants identifiés. Une des dernières études majeures, essayant de lever ces verrous, a réuni une cohorte internationale de 4669 cas contre 116547 contrôles [43]. Elle a ainsi identifié 36 loci (retrouvant les anciens déjà identifiés) avec une association significative, impliquant notamment deux voies biologiques, l'une liée à l'intégrité de la matrice extracellulaire du collagène et l'autre à la différenciation cellulaire. Cette étude a également révélé l'association du KC avec d'autres traits, dont notamment l'équivalent sphérique et l'épaisseur de la cornée centrale, ainsi que l'asthme et la rectocolite hémorragique. Ces traits partagent un lien entre la teneur en collagène des tissus concernés et la composante inflammatoire sous-jacente.
Conclusion
Les études d'association pangénomique ont apporté des contributions significatives à la compréhension de la génétique du kératocône (KC). En identifiant de nouveaux loci et en éclairant les voies biologiques sous-jacentes, les GWAS ont ouvert la voie aux recherches futures pour élucider les mécanismes moléculaires de cette maladie complexe. Parmi ces axes nouveaux émergent notamment des tests génétiques à valeur prédictive donnant un score de risque polygénique [43]. La valeur prédictive de ces tests est aujourd'hui faible (fig. 44-6
Fig. 44-6
Une analyse de régression a révélé que les marqueurs génétiques associés au kératocône (KC) dans une méta-analyse de 4669 KC [43] contribuent à expliquer 12,5 % de l'héritabilité globale du KC parmi les mêmes populations d'ascendance européenne.
Un modèle prédictif testé sur un panel restreint mais indépendant de patients et de témoins d'origine européenne atteints de KC a révélé que ces marqueurs avaient une valeur prédictive modérée (area under curve ou AUC = 0,737, SE = 0,017) pour le KC. Plus la courbe est proche du coin haut-gauche, meilleure est l'AUC et meilleures sont les performances du test.
) [43 , 46]. L'ajout de variants rares, dans de futures études, serait susceptible d'augmenter encore la valeur prédictive des tests génétiques. La validité clinique et l'utilité de tels tests restent cependant aujourd'hui questionnées, leur rôle dans le dépistage du KC ou dans l'évaluation du risque de progression de la maladie ne devant pas être restreint aux formes génétiques. Notre connaissance dans la survenue d'un KC reste à ce jour trop parcellaire concernant l'intrication de la génétique, en termes de susceptibilité, mais également de l'épigénétique et des facteurs environnementaux (frottements oculaires notamment), en termes de déclencheur.
Points forts
  • Des analyses de liaison ont permis d'identifier de potentiels gènes impliqués dans le kératocône (KC) familial.
  • Des études d'association pangénomique ont identifié de nouveaux gènes et des voies biologiques sous-jacentes, l'une liée à l'intégrité de la matrice extracellulaire du collagène et l'autre à la différenciation cellulaire.
  • Des études complémentaires sont encore nécessaires pour appréhender la complexité du terrain génétique du KC, puisque, à ce jour, aucun évènement causal n'a pu être identifié, ce qui nous amène à la conclusion qu'il n'existe pas un KC type, mais un spectre très large d'atteintes aboutissant à la même maladie.
44.3. Maladies associées au kératocône

J. Bordais, P. Fournié

Introduction
De nombreuses maladies ont été rapportées dans la littérature en association avec un kératocône (KC) (tableau 44-7
Tableau 44-7
Maladies rapportées dans la littérature en association avec le kératocône (d'après Unni et al. [47]).
Atopie
Conjonctivite allergiqueEczéma
AsthmeRhume des foins
Maladies du tissu conjonctif
Maladie vasculaire du collagèneSyndrome de Marfan
Syndrome d'Ehlers-DanlosProlapsus de la valve mitrale
Hyperlaxité articulaireOstéogenèse imparfaite
Maladies oculaires
AniridieIridoschisis
AnkyloblépharonDystrophie grillagée
Kératoconjonctivite atopiqueAmaurose congénitale de Leber
Dystrophie cornéenne d'AvellinoNeuropathie optique héréditaire de Leber
Syndrome d'Axenfeld-RiegerRétinopathie rougeoleuse
Colobome maculaire bilatéralMicrocornée
Sclère bleueHypertension oculaire
Syndrome de BrittleDégénérescence marginale pellucide
CataracteMembrane pupillaire persistante
Syndrome de ChandlerLenticône postérieur
Ophtalmoplégie externe progressive chroniqueDystrophie postérieure polymorphe
Cataractes congénitalesGlaucome pseudo-exfoliatif
Amylose cornéenneRétinopathie pigmentaire
Dystrophie cornéenne prédescemétiqueRétinopathie des prématurés
Ectopie cristallinienneFibroplasie rétrolentale
Atrophie essentielleDégénérescence tapotorétinienne
Dystrophie cornéenne de FleckDégénérescence marginale de Terrien
Floppy eyelid syndromeKératoconjonctivite vernale
Maladies systémiques
Syndrome d'AlagilleSyndrome de Martsolf
Maladie d'Albers-SchonbergSyndrome de Mulvihill-Smith
AnétodermieSyndrome ongles-rotule
Syndrome d'AngelmanAngiomatose neurocutanée
Syndrome d'ApertNeurofibromatose
Trouble du spectre de l'autismeHydrocéphalie récessive autosomique non syndromique
AutographismeSyndrome de Noonan
Syndrome de Bardet-BiedlObésité
Dysplasie congénitale de la hancheSyndrome d'apnée du sommeil
Hydrocéphalie congénitaleDysplasie oculo-dento-digitale
Syndrome de CostelloPseudoxanthome élastique
Syndrome de CrouzonSyndrome de Raynaud
DiabèteSyndrome de Rieger
Trisomie 21 Polyarthrite rhumatoïde
Syndrome EDICTSyndrome de Rothmund
Faux cordages tendineuxSyndrome de Rubinstein-Taybi
Fièvre méditerranéenne familialeScoliose
Hypoplasie dermique focaleSyndactylie
Syndrome GAPOMaladie thyroïdienne
Syndrome de Goltz-GorlinSyndrome de Gilles de La Tourette
IchtyosesSyndrome de Turner
Maladies inflammatoires intestinalesSyndrome micro-Warburg
Déficience intellectuelleXeroderma pigmentosum
Syndrome de Laurence-Moon-Bardet-BiedlDysplasie ectodermique hypohidrotique
Maladie de LittleSyndrome de délétion 22q11.2

Les termes en gras indiquent les maladies développées dans ce sous-chapitre.


) [47]. La plupart de ces associations peuvent être fortuites, d'autres à risque de survenue de KC, voire protectrices. La mauvaise connaissance de la physiopathologie du KC, nos connaissances génétiques parcellaires, ainsi que la possible coexistence de mécanismes différents d'entrée dans la « maladie kératocône» rendent certaines associations plus « séduisantes» que d'autres. Peu de liens formels de causalité sont cependant retrouvés. Les maladies associées au KC répondent aujourd'hui à trois grandes situations, avec de possibles raisons qui peuvent favoriser la survenue d'un KC :
  • l'atopie, avec en premier lieu l'eczéma, et un lien possible avec l'inflammation ou les frottements oculaires;
  • les maladies du tissu conjonctif, et un lien possible avec une anomalie de l'élasticité tissulaire;
  • certaines causes de déficience visuelle ou de déficience mentale, et un lien possible avec une stimulation oculodigitale déclenchant des phosphènes.
Atopie et kératocône
Prévalence de l'atopie en cas de kératocône
La plupart des études cas-témoins retrouvent une association entre atopie et KC (tableau 44-8
Tableau 44-8
Résultats d'études cas-témoins comparant la prévalence de l'atopie dans le kératocône (KC) à celle de contrôles (adapté d'Unni et al. [47]).
AuteurAnnéePaysKC avec atopieContrôles avec atopieSignificativité
Rahi1977Royaume-Uni35 % (n = 182) 12 % (n = 100) Oui (p < 0,001)
Wachtmeister1982Suède40 % (n = 30) 23 % (n = 30) Non (p > 0,1)
Bawazeer2000Canada20 % (n = 49) 4 % (n = 71) Oui (p = 0,01)
Millodot2011Israël40 % (n = 22) 19 % (n = 949) Oui (p = 0,01)
Lee2020Corée20 % (n = 575) 19 % (n = 1875) Non (p = 0,498)
Ahmed2021Égypte35 % (n = 34) 12 % (n = 66) Oui (p = 0,005)
Météoukki2021Algérie69 % (n = 70) 16 % (n = 70) Oui (p < 0,001)
Moura2021Brésil73 % (n = 30) 11 % (n = 18) Oui (p < 0,001)
Regueiro2021Espagne60 % (n = 60) 47 % (n = 36) Non (p = 0,228)
Yang2022Chine16 % (n = 330) 5 % (n = 330) Oui (p < 0,001)
). Une méta-analyse récente dans laquelle 29 articles ont été analysés, incluant 7158241 participants de 15 pays, retrouve comme principaux facteurs de risque l'eczéma (fig. 44-7
Fig. 44-7
a–d. Eczéma palpébral dans un contexte de dermatite atopique compliquée de kératocône bilatéral.
), l'asthme et l'allergie (voir tableau 44-5
Tableau 44-5
Effet des facteurs de risque sur le kératocône (adapté de Hashemi et al. [2]) *.
FacteurRisque relatifIntervalle de confiance 95 %
Antécédents familiaux de KC6,422,59–10,24
Frottements oculaires3,092,17–4,00
Eczéma2,951,30–4,59
Asthme1,941,30–2,58
Allergie1,421,06–1,79
Atopie1,120,40–1,85
Sexe masculin1,010,69–1,33
Diabète de type I 0,730,26–2,06
Diabète de type II 0,770,50–1,21
*D'après une méta-analyse récente, dans laquelle 29 articles ont été analysés, incluant 7158241 participants de 15 pays.
) [48]. L'atopie, listée séparément dans cette étude des trois précédents facteurs de risque, est retrouvée mais de façon non significative [48]. Cela peut expliquer, selon la définition donnée à l'atopie, les différences observées entre les études.
Inflammation ou frottements oculaires?
Si le KC est souvent considéré cliniquement comme non inflammatoire, un certain nombre de médiateurs de l'inflammation sont retrouvés dans les larmes ou dans les tissus cornéens de KC. Il est ainsi difficile de conclure à un lien de causalité entre le KC et l'inflammation atopique ou les frottements oculaires , fréquemment associés aux maladies atopiques, allergies et eczéma notamment.
Progression du kératocône et survenue de complications en cas d'atopie
Malgré l'association significative entre atopie et KC, l'effet de l'atopie sur la progression de ce dernier reste incertain [47]. Il en est de même pour les complications après greffe de cornée avec des risques différents selon le type de manifestations atopiques. Une manifestation oculaire ou péri-oculaire de l'atopie (eczéma palpébral, kératoconjonctivite atopique, allergies oculaires) est ainsi plus à risque de complications [47] (fig. 44-8,
Fig. 44-8
Néovascularisation cornéenne périphérique longeant l'anneau limitant, fibreux.
Œdème cornéen stromal inférieur. Contexte de dermatite atopique avec kératoconjonctivite atopique et risque accru de rejet de greffe.
fig. 44-9
Fig. 44-9
a. Rejet stromal de greffe lamellaire antérieure profonde dans un cas de dermatite atopique. b. Séquelles après traitement par corticoïdes, avec fibrose stromale profonde prédescemétique (flèches) limitant l'acuité visuelle à 5-6/10 es.
).
Syndrome d'apnée du sommeil
Le floppy eyelid syndrome , ou syndrome de flaccidité palpébrale, peut accompagner un syndrome d'apnée du sommeil. Il touche le plus souvent l'homme obèse et correspond à une laxité importante du tarse des paupières supérieures (voir e-fig. 6-6). Cette hyperlaxité palpébrale est à l'origine d'une éversion palpébrale nocturne avec un conflit entre la paupière supérieure et la surface oculaire. Il en résulte une conjonctivite papillaire chronique et une kératite ponctuée superficielle (fig. 44-10
Fig. 44-10
a. Diastasis oculopalpébral pathologique à la traction par hyperlaxité, avec un aspect de conjonctivite bulbaire. b. Conjonctivite palpébrale papillaire au retournement de la paupière supérieure. c. Kératite ponctuée superficielle.
).
Le floppy eyelid syndrome a tendance à se compliquer d'un larmoiement prédominant le matin au réveil, et s'accompagne parfois de sécrétions matinales, de rougeurs localisées ou de conjonctivites à répétition. Il peut être uni- ou bilatéral asymétrique, et a un lien connu avec le KC [49]. Il faut y penser devant un KC d'apparition tardive, asymétrique. Le côté affecté est, dans la majorité des cas, celui contre lequel le patient dort. Un frottement oculaire associé est fréquent. Une surexpression de métalloprotéases est retrouvée, secondaire aux microtraumatismes, et pourrait être le lien physiopathologique entre KC et floppy eyelid syndrome [49].
Le traitement repose sur la prise en charge de l'apnée du sommeil par ventilation nocturne en pression positive continue; localement, par l'utilisation de lubrifiants oculaires, et parfois par une chirurgie palpébrale. Il convient d'adresser le patient pour recherche d'apnées du sommeil devant la découverte d'un floppy eyelid syndrome , notamment en raison d'un risque cardiovasculaire accru.
Maladies du tissu conjonctif
L'association entre ces maladies et le KC a très tôt été évoquée en raison de l'atteinte du tissu conjonctif dans les deux cas. Les preuves d'association se sont cependant révélées faibles et très variables selon les études [47].
Syndrome de Marfan
De transmission autosomique dominante, dû à une mutation du gène de la fibrilline 1, le syndrome de Marfan concerne environ 1 personne sur 4000. L'association entre KC et syndrome de Marfan n'est que très peu étayée, bien que le syndrome de Marfan soit largement cité en association avec le KC. Les ectopies cristalliniennes et les myopies axiles sont plus fortement associées à ce syndrome.
Ostéogenèse imparfaite
L'ostéogenèse imparfaite, ou maladie de Lobstein ou maladie des « os de verre», rare, touche 1 personne sur 10000. Elle est de transmission le plus souvent autosomique dominante, secondaire à une anomalie du collagène I, et se manifeste très différemment d'un malade à l'autre. Les preuves d'association avec le KC sont faibles.
Syndrome d'Ehlers-Danlos
Caractérisé par une élasticité cutanée, une cicatrisation atrophique et une hyperlaxité articulaire, le syndrome d'Ehlers-Danlos touche 1 personne sur 20000 environ. La transmission est autosomique dominante avec une anomalie des collagènes de types V et I. Si l'association avec le KC est également non confirmée, il a été rapporté récemment des marqueurs génétiques que le KC et le syndrome d'Ehlers-Danlos pourraient avoir en commun. Une étude récente en séquençage de l'exome entier a identifié 34 gènes liés au KC et a noté des variations génétiques pour plusieurs gènes communs avec le syndrome d'Ehlers-Danlos, notamment COL5A1 , TNXB , ZNF469 et COL12A1 [50]. Ces deux atteintes pourraient partager un lien génétique commun avec des répercussions sur l'épaisseur cornéenne. Le syndrome d'Ehlers-Danlos peut d'ailleurs s'accompagner d'un amincissement cornéen, mais plus diffus, de limbe à limbe, sans ectasie.
Prolapsus de la valve mitrale
Parmi les maladies du tissu conjonctif, l'association entre prolapsus de la valve mitrale et KC est sans doute la plus solidement étayée. Une méta-analyse de six études rapportant la prévalence du prolapsus de la valve mitrale en cas de KC, et de deux études rapportant la prévalence du KC en cas de prolapsus de la valve mitrale, a révélé une association significative entre ces deux atteintes [51]. Par ailleurs, une étude de cohorte appariée rétrospective à l'échelle nationale menée à Taïwan sur 4488 patients atteints de KC a proposé des recommandations de dépistage du prolapsus de la valve mitrale chez les patients atteints de KC après avoir constaté une incidence 1,77 fois plus élevée du prolapsus de la valve mitrale chez les patients atteints de KC âgés de plus de 40 ans par rapport aux témoins [52].
Trisomie 21 et autres déficiences mentales
Trisomie 21
La prévalence du KC dans la trisomie 21 (syndrome de Down) est variable dans la littérature, rapportée entre 0 % et 71 % (tableau 44-9
Tableau 44-9
Proportion de kératocône (KC) chez les personnes atteintes de trisomie 21 (T21) (d'après Kristianslund et al. [53]).
AuteurAnnéePaysNombre de T21Nombre de KC (%)TopographeCohorte (âges)
Walsh1981Suisse917 (8 %) NonPersonnes en institution avec retard mental (5-60 ans)
Wong1997Hong Kong 1400 (0 %) NonEnfants (3 mois–13 ans) hospitalisés
Van Allen1999États-Unis386 (15,8 %) NonAdultes en institution (30–68 ans)
Haugen2001Norvège475 (10,6 %) OuiÉtude cas-contrôles (tous âges)
Kim2002Corée1230 (0 %) NonEnfants (6 moins–14 ans)
Van Splunder2004Pays-Bas40936 (9 %) NonAdultes (≥ 18 ans)
Liza-Sharmini2006Malaisie600 (0 %) NonEnfants hospitalisés (1 mois–17 ans)
Fimiani2007Italie1570 (0 %) NonEnfants hospitalisés (1 mois–18 ans)
Karlica2011Croatie1532 (1,3 %) NonEnfants (0–18 ans)
Fong2013Hong Kong911 (1 %) NonAdultes (≥ 18 ans)
Aslan2013Helsinki2711 (21,1 %) OuiEnfants (5–12 ans). Étude clinique visant à diagnostiquer précocement les KC infracliniques
Li2014Hong Kong2012 (36,3 %) OuiAdultes bénéficiant d'une consultation en vue de cataracte
Real de Asua2015Espagne14410 (7 %) NAÉtude rétrospective sur dossiers. Adultes (17–65 ans)
Alio2018Espagne et Égypte11242 (71,3 %) OuiÉtude cas-contrôles multicentriques (3 mois–60 ans)
Marsack2019États-Unis14011,8 %–20,8 % (26-46 yeux) OuiÉtude cas-contrôles (8–55 ans)
Hashemi2020Iran22628 (12,4 %) OuiÉtude de cohorte (10–30 ans)
Imbornoni2020États-Unis3110 (32 %) OuiEnfants/jeunes adultes (4–24 ans) à l'hôpital
Mathan2020Nouvelle-Zélande9830 (30,6 %) OuiDépistage des sportifs paralympiques (15–53 ans)
Bermudez2020Brésil1207331 (27,2 %) OuiÉtude rétrospective sur dossiers, adultes (tous âges)
Kristianslund2021Norvège4342238 (5,5 %) OuiÉtude rétrospective sur registre national (tous âges)
) [47 , 53 , 54]. La plupart des études avec une grande cohorte et qui utilisent des moyens modernes de diagnostic, dans la mesure où ils sont applicables, font état de prévalences comprises entre 5 % et 20 %. Si l'association génétique n'a pas été retrouvée, les frottements oculaires pourraient avoir un rôle dans la survenue du KC. Une étude récente compare les caractéristiques morphovolumétriques, par modélisation tridimensionnelle, de cornées atteintes de KC chez des patients porteurs ou pas d'une trisomie 21 [55]. Cette étude rapporte un bombement de l'apex cornéen antérieur plus important, mais un bombement de l'apex cornéen postérieur moindre en cas de trisomie 21. Cela soutient la diversité de phénotypes cornéens dans le KC et de probables différences physiopathologiques.
Autres déficiences mentales
Certaines autres déficiences mentales sévères, le syndrome de Turner , l'autisme ou les troubles de la sphère autistique, peuvent également se compliquer de KC avec un rôle possible des frottements oculaires, voire des stimulations oculodigitales. La survenue d'un KC aigu (ou hydrops cornéen) pourrait se révéler plus fréquente également dans ce cas.
Le diagnostic et le traitement par cross-linking cornéen du KC aux premiers stades de sa manifestation sont essentiels pour ralentir la progression de la maladie et préserver la vue. C'est d'autant plus le cas qu'une greffe de cornée peut s'avérer beaucoup plus difficile dans ce contexte et à risque d'échec de greffe, voire de complications sévères en cas de déhiscence du greffon par contact oculodigital ou traumatisme [56].
Amaurose congénitale de Leber
L'amaurose congénitale de Leber est une dystrophie rétinienne héréditaire congénitale précoce, qui entraîne une malvoyance ou une cécité dès les premiers mois de vie. Sa prévalence est d'environ 1 pour 50000. Sa transmission est autosomique récessive. Une étude menée en 1994 rapporte la présence d'un KC chez 10 enfants sur 35 atteints d'une amaurose congénitale de Leber. L'hypothèse repose sur le fait que ces jeunes patients appuient énormément sur leurs yeux pour provoquer la vision de phosphènes (signe oculodigital de Franceschetti) et développeraient un KC secondaire aux contraintes mécaniques exercées [57].
Diabète
Le rôle protecteur du diabète dans la survenue et la progression d'un KC est débattu [47]. L'hypothèse repose sur un « cross-linking cornéen naturel» dans le diabète médié par les produits de glycation avancée ( advanced glycation end-product [AGE]). Les résultats de différentes études sont cependant contradictoires, avec assez peu encore d'études séparant diabètes de types 1 et 2, qui pourraient avoir un rôle différent, notamment en raison de leurs mécanisme et âge de début différents.
Conclusion
Si de nombreuses maladies ont été associées au kératocône (KC; voir), peu ont un lien physiopathologique clairement défini avec le KC. Un point important non résolu est de savoir si la maladie associée est un facteur de risque de KC ou partage un déterminant commun, ou si les comportements liés à la maladie associée (frottements oculaires et stimulation oculodigitale) constituent le principal facteur de risque de KC.
Points forts
  • Les preuves d'association les plus solides ont été trouvées entre l'atopie (eczéma, asthme, rhinite allergique et allergie oculaire) et le kératocône (KC).
  • Parmi les maladies du tissu conjonctif, souvent citées, le prolapsus de la valve mitrale est la maladie pour laquelle l'association avec le KC est la plus étayée.
  • Le lien entre KC et trisomie 21 n'est pas non plus tout à fait clair, la prévalence étant extrêmement variable d'une population à l'autre.
  • Le lien de causalité pour la plupart des maladies associées est difficile à établir entre le KC et la maladie elle-même ou ses conséquences, comme les frottements oculaires ou les stimulations oculodigitales.
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