Retour
Chapitre 45
Diagnostic du kératocône

45.1. Circonstances de découverte du kératocône

M. Dubois, F. Fabro, A. Saad

Introduction
Le kératocône (KC) est une déformation cornéenne pathologique d'évolution progressive, survenant le plus souvent dans un contexte de contraintes mécaniques oculaires répétées associées à une « micro-inflammation» de la surface oculaire, sur un terrain fréquemment prédisposé [1]. Une méta-analyse récente établit la prévalence mondiale à 1,38/1000 sans préférence de sexe et affectant toutes les origines ethniques [2]. C'est donc une pathologie relativement fréquente et son diagnostic relève ainsi de la pratique courante. Sa physiopathologie est multifactorielle, associant génétique, environnement et inflammation. Elle reste encore mal comprise, mais sa description a bien changé depuis les articles princeps la décrivant [3]. À cette complexité s'associent des facteurs socio-économiques et d'accessibilité aux soins inégaux suivant les patients [4]. On constate donc une importante hétérogénéité des circonstances de découverte, concernant l'âge, la sévérité au moment du diagnostic et le profil évolutif.
Découvertes symptomatiques
Évolution lente
Le KC est le plus fréquemment diagnostiqué chez un adulte jeune consultant pour baisse d'acuité visuelle (BAV), éblouissements ou photophobie, parfois au décours d'un bilan en vue de chirurgie réfractive. Ces critères sont souvent associés à une distorsion des images et des halos, de manière uni- ou bilatérale. La période à risque de survenue et d'évolution se situe classiquement entre 10 et 40 ans avec un âge moyen au diagnostic de 28,3 ans en Europe et une légère surreprésentation masculine [5]. La BAV est en rapport avec l'apparition d'une myopisation avec un astigmatisme irrégulier évolutif, puis avec l'apparition d'opacités cornéennes centrales.
La déformation du reflet spéculaire, la réfraction aberrante, l'asymétrie entre les deux yeux, des valeurs kératométriques cambrées, l'aspect évolutif de l'astigmatisme, l'absence de récupération avec la correction optique mesurée et la constatation d'un anneau de Kayser-Fleischer (premier signe en lampe à fente, mieux vu en lumière bleue) permettent d'établir le diagnostic assez facilement. Une règle d'or pour la réfraction est de considérer que tout astigmatisme évolutif dans un contexte de myopisation chez le sujet jeune, en particulier dans la plage d'âge classique d'aggravation (15 à 25 ans) doit conduire assez rapidement à la réalisation d'une topographie cornéenne.
Le KC est plus fréquemment identifié sur un terrain propice. On constate une prévalence accrue en cas de patients originaires d'Asie, d'Afrique ou du Moyen-Orient. Une récente méta-analyse, incluant 7 millions de patients issus de 15 pays différents, a pu quantifier les circonstances cliniques statistiquement associées au KC : le frottement oculaire ( odds ratio [OR]) : 3,09) l'allergie (OR : 1,42), l'asthme (OR = 1,94), l'eczéma (OR = 2,95) et l'hérédité (OR = 6,42) [2].
Évolution rapide ou subaiguë
Les formes pédiatriques sont moins fréquentes, mais sont plus à risque d'évolution rapide vers des formes sévères nécessitant une greffe de cornée, en particulier pour l'œil le plus touché au moment du diagnostic [6]. Un dépistage de la descendance et des fratries des patients est à proposer systématiquement au moment de ce type de diagnostic.
L'hydrops cornéen peut aussi rarement être l'occasion, pour un petit nombre de patients, de rentrer dans la maladie. Ce dernier correspond à un œdème cornéen aigu et massif relié à la rupture brutale des lamelles postérieures de la cornée. C'est le cas dans certains pays où l'offre de soins est limitée, ou pour des patients dont le terrain est source d'inobservance ou d'absence d'expression des troubles (trisomie 21 ou troubles psychiatriques par exemple). Le patient consulte alors pour BAV brutale, dans un contexte de rougeur, de photophobie et de douleurs, le plus souvent unilatérale. Il s'agit de la seule urgence chirurgicale associée à l'évolution de la pathologie. Des sutures compressives pour le drainage de l'œdème stromal et pour le rapprochement des lamelles du stroma profond sont nécessaires. L'injection d'air en intracamérulaire est souvent associée pour assurer un tamponnement interne de la brèche.
Découvertes fortuites ou paucisymptomatiques
Les KC infracliniques , si la topographie est quasi normale, dits aussi formes « frustes», si la topographie est atypique, sont les formes majoritaires dans la population générale de patients porteurs de KC avérés sur au moins un œil. Avec l'essor de la chirurgie réfractive et la démocratisation de la topographie en cabinet, il n'est pas rare de déceler des cornées suspectes, dites non opérables avec un amincissement central sur le profil pachymétrique (à la différence d'une cornée strictement mince), un décentrement du point le plus fin, un début de déformation postérieur ou une cambrure inférieure asymétrique ou irrégulière vis-à-vis de la cambrure opposée (indice I/S > 1,5 et SRAX pour Skewed Radial AXes ). Ces symptômes peuvent être uni- ou bilatéraux sans aucune manifestation clinique, ni aucun retentissement. Il s'agit probablement de KC en devenir (topographie d'âge jeune) ou de formes frustes bilatérales.
La découverte est donc bien souvent fortuite et ce dépistage permet probablement d'éviter, par la prévention, certains authentiques KC avérés, puisque les cohortes des formes asymétriques révèlent, sur un suivi de 16 ans, que plus de 50 % des formes frustes développent un KC avéré, en particulier pendant les six premières années suivant la première topographie [7].
D'autres circonstances de découverte de KC sont parfois retrouvées. Le plus souvent, le KC est masqué par une comorbidité oculaire primaire; il est possible de parler de KC secondaire ou induit par une entité pathologique bien définie. Le patient consulte ainsi pour une pathologie de la surface oculaire et il est découvert une association avec un KC sous-jacent, souvent secondaire à des traumatismes déclenchés par la pathologie initiale. C'est le cas de certaines rosacées, conjonctivites chroniques, de certains troubles de la statique palpébrale (hyperlaxité, incongruences), etc.
Prise en charge
Le principal enjeu de la prise en charge du KC en 2025 est le dépistage et le suivi des patients à risque (cornées fines, terrain allergique, frottements oculaires, hérédité familiale). L'objectif est la prévention par l'information sur le caractère délétère des frottements et le traitement des pathologies de la surface oculaire. L'enjeu est également le diagnostic très précoce pour limiter l'impact en termes de qualité de vie. Un patient considéré « à risque» ne se définit pas comme présentant déjà une forme fruste. Dans plus de 70 % des articles de la littérature traitant de formes frustes ou infracliniques, ces termes désignent l'œil adelphe des KC strictement unilatéraux (infracliniques) ou fortement asymétriques (frustes) [8].
Dans le contexte des formes débutantes ou frustes de KC, il faut évoquer les «faux KC» montrant un bombement topographique antérieur similaire au KC, mais n'associant pas d'amincissement en regard, souvent reliés à une dystrophie cornéenne superficielle ou à une hyperplasie épithéliale (inflammatoire, tumorale, etc.). L'analyse topographique et biomicroscopique permet de redresser le diagnostic.
Points forts
  • Le kératocône est souvent dépisté devant une baisse de vision progressive, plutôt unilatérale, survenant chez le sujet jeune, sans signe inflammatoire macroscopique. La myopie et l'astigmatisme sont au premier plan. La topographie cornéenne fait le diagnostic.
  • La découverte fortuite est de plus en plus fréquente en raison de la démocratisation de l'usage de la topographie cornéenne.
  • La forme aiguë, constituée par l'hydrops cornéen, est très rare, mais doit aboutir à une prise en charge chirurgicale spécifique.
45.2. Examen clinique

R. Flamant, R. Guillon-Rolf, A. Mazharian, A. Saad

Anamnèse
L'anamnèse du patient souffrant de kératocône (KC) est importante, et doit systématiquement comprendre les antécédents familiaux ophtalmologiques ainsi que les antécédents personnels généraux, avec une attention particulière portée à l'atopie (asthme, eczéma, rhinite allergique), aux pathologies congénitales telles que la trisomie 21 ou aux troubles obsessionnels compulsifs. De plus, les antécédents personnels ophtalmologiques doivent être explorés, particulièrement ceux de chirurgie réfractive, de conjonctivite allergique ou d'astigmatisme évolutif. Les habitudes de vie sont aussi investiguées, notamment les habitudes de frottements oculaires (fréquence, mouvement, intensité, latéralité), de position de sommeil (latéralité, décubitus ventral ou dorsal), mais aussi de rythme de vie (vie nocturne/diurne). En outre, le patient est systématiquement interrogé sur son confort et ses capacités visuels, sa compliance aux recommandations d'arrêt du frottement oculaire et des positions de sommeil pathologiques, mais aussi sur tout changement de perception visuelle. Le centre de référence national des kératopathies rares (CRNK) diffusera en 2025 un questionnaire patients pour évaluation des risques de frottements et micro-traumatismes oculaires répétés (F&MOR), validé par une étude statistique prospective et un comité d'experts. Enfin, une attention est portée à la surveillance de la correction, en lentilles ou lunettes, ainsi qu'à la dépendance du patient à celle-ci.
Réfraction
L'examen clinique du KC commence, comme toute consultation ophtalmologique, par la mesure de la réfraction. En effet, l'astigmatisme myopisant irrégulier décelé est en règle générale proportionnel à la sévérité de la pathologie. Il est intéressant de noter qu'il peut s'observer dès les premières mesures à l'autoréfractomètre, par la déformation caractéristique des mires projetées sur l'œil du patient. Dans les cas les plus avancés, les autoréfractomètres ne parviennent plus à mesurer la réfraction de manière satisfaisante et reproductible. L'ophtalmologiste ou l'orthoptiste doivent pouvoir prendre le temps de réaliser une réfraction subjective poussée pour optimiser la meilleure acuité visuelle corrigée du patient atteint de KC.
Acuité visuelle
Dans les stades débutants à modérés de la pathologie, l'acuité visuelle est peu affectée. Il est cependant important de considérer non pas uniquement l'acuité visuelle, mais aussi la qualité de vision, qui va être la première impactée par les aberrations optiques de haut degré liées au KC, dès les stades infracliniques [9]. La dégradation de l'acuité visuelle est proportionnelle à la sévérité du KC. Certains aberromètres permettent maintenant de réaliser des projections de la vision du patient, sur la base des modifications du front d'ondes. Ces dernières peuvent être utiles pour quantifier le handicap visuel du patient, tant pour sa famille que le praticien. Les fronts d'ondes ne sont pas utilisés dans la pratique courante en cabinet d'ophtalmologie. Le patient présente souvent des habitudes de plissement excessif des yeux visant à améliorer ses performances visuelles.
Examen biomicroscopique
Certains signes cliniques du KC peuvent être mis en évidence « à l'œil nu», lors d'une consultation d'ophtalmologie. En effet, le signe de Munson-Rizzuti est décrit comme une angulation de la paupière inférieure en regard en bas, liée à la protrusion cornéenne cônique sous-jacente [10] (fig. 45-1
Fig. 45-1
Signe de Munson, avec déformation fortement angulée de la paupière inférieure lors du regard vers le bas.
Source : D. Touboul.
).
Un autre test clinique, communément connu sous le nom de « réflexe lumineux de Rizzuti », consiste à éclairer la face temporale oculaire à l'aide d'une source lumineuse vive, antérieurement à l'iris [11]. L'examinateur observe alors une convergence des rayons lumineux vers le limbe nasal. Il est cependant important de noter que ce test-ci n'est pas spécifique au KC, car il peut s'observer pour tout astigmatisme de forte puissance. Il est par ailleurs fondateur dans la physiopathologie du développement des ptérygions.
L'examen minutieux des paupières et de leurs bords libres est une étape importante de l'examen clinique d'un patient suspect ou atteint de KC. En effet, il a été largement démontré que le frottement oculaire joue un rôle clé dans l'apparition et la progression du KC. Il convient donc de traquer toute cause de prurit oculaire, y compris les blépharites chroniques antérieures ou postérieures, ou une dysfonction des glandes de Meibomius pouvant entraîner des insuffisances en lipides du film lacrymal et un syndrome sec sous-jacent.
L'examinateur cherche donc à mettre en évidence [12 , 13] :
  • des signes cutanés d'eczéma, de rosacée ou de dermite séborrhéique : flushs cutanés liés à l'émotion, la prise d'alcool ou la chaleur, ou présence d'une rougeur constante tendant vers les éruptions pseudo-acnéiques; recherche de plaques de desquamation diffuse, sèche ou grasse, pouvant toucher le scalp, l'arête du nez, les plis nasogéniens, la région rétro-auriculaire;
  • des signes palpébraux de blépharite chronique : présence de Demodex (engrènements de la base des cils), de télangiectasies du bord libre ou de la face antérieure palpébrale, de bouchons méatiques des glandes de Meibomius, de kératinisation méatique des glandes de Meibomius, de rétraction ou d'épaississement du bord libre palpébral.
Examen du segment antérieur
L'examen conjonctival permet d'exclure certaines étiologies du prurit oculaire. Leur prise en charge est essentielle pour traiter activement ce geste pathologique à prohiber. Il doit se faire à la lampe à fente avec éversion des paupières. L'examinateur doit donc chercher à mettre en évidence tout signe de [13-14-15] :
  • conjonctivite allergique typique : hyperhémie conjonctivale, papilles, chémosis;
  • kératoconjonctivite vernale : hyperhémie conjonctivale, chémosis, gigantopapilles tarsales, grain de Horner-Trantas limbiques.
L'examen cornéen est essentiel dans le diagnostic et le suivi du KC. Bien que certains signes cliniques ne s'observent qu'à des stades plus avancés de la pathologie, leur recherche et leur description systématiques sont primordiales lors de chaque consultation.
L'examinateur pourrait mettre en évidence à la lampe à fente les signes suivants, qui ont été listés par ordre d'apparition relatif à la progression de la pathologie [3 , 8] :
  • le reflet lumineux « en ciseaux», visible pupille dilatée; lors du balayage en fente fine de la cornée, le reflet rétinien est inversé par rapport au déplacement de la fente de manière amplifiée;
  • le bombement et l'amincissement cornéens localisés, le plus souvent en inférieur et temporal (fig. 45-2,
    Fig. 45-2
    a, b. Déformation cornéenne définissant l'ectasie, ici à un stade très avancé.
    Source : D. Touboul.
    fig. 45-3
    Fig. 45-3
    Amincissement localisé, apical et le plus souvent inférieur, mieux vu en fente fine.
    Source : D. Touboul.
    );
  • l'accentuation de la visibilité des nerfs cornéens (fig. 45-4
    Fig. 45-4
    Hypertrophie des nerfs cornéens.
    Source : D. Touboul.
    ) – ce signe n'est cependant pas spécifique au KC;
  • les stries de Vogt (fig. 45-5
    Fig. 45-5
    Stries de Vogt.
    Source : D. Touboul.
    ) : fines stries présentes dans le stroma postérieur, disparaissant à la pression du globe, et souvent localisées à l'apex du cône. Bien que souvent décrites comme verticales, elles sont en réalité parallèles au méridien de plus grande courbure; elles sont parfois obliques ou horizontales, suivant l'axe approximatif de l'astigmatisme. Il s'agit de plis postérieurs du stroma;
  • les lignes cicatricielles superficielles : localisées dans le stroma antérieur et signant des ruptures de la couche de Bowman, elles ont souvent un aspect réticulaire;
  • l'anneau de Kayser-Fleischer (fig. 45-6
    Fig. 45-6
    Anneau de Kayser-Fleischer observé en lumière blanche (flèche).
    Fin reflet brun délimitant l'ectasie dans les zones de fortes inflexions de courbure.
    Source : D. Touboul.
    ) : dépôt circulaire de ferritine au sein de l'épithélium cornéen, d'aspect brunâtre, localisé à la base du cône. Son contour sur l'ensemble de la circonférence du cône et sa pigmentation sont proportionnels à la sévérité du KC. Il s'observe mieux sur une pupille dilatée, ou en lumière bleue;
  • l'hydrops (fig. 45-7
    Fig. 45-7
    Hydrops cornéen aigu central.
    Source : D. Touboul.
    ) : phase aiguë d'œdème épithélial et stromal cornéen suite à une rupture de la membrane de Descemet. Il se résorbe en laissant des lésions cicatricielles fibrosées dans le stroma;
  • les opacités cornéennes apicales (fig. 45-8
    Fig. 45-8
    Opacités cornéennes apicales.
    Source : D. Touboul.
    ) : souvent localisées au sommet du cône, elles témoignent d'une rupture de la couche de Bowman et donc de la sévérité de la pathologie;
  • la perforation cornéenne : exceptionnellement observée dans les stades terminaux de la pathologie en cas d'ulcération apicale compliquée.
De plus, et comme évoqué dans le paragraphe précédent, certaines pathologies causant un prurit oculaire doivent être dépistées pour assurer une prise en charge globale du KC [13 , 15].
Pression intraoculaire
La pression intraoculaire doit être monitorée de manière routinière. Outre le fait qu'il s'agit d'un examen standard ophtalmologique, des cas de glaucome normotensif sur frottement oculaire, mais aussi de glaucome juvénile associés au KC ont été décrits dans la littérature [17 , 18]. Il est cependant utile de noter que l'amincissement, la déformation progressive de la cornée ainsi que la présence d'un éventuel œdème vont non seulement biaiser les mesures tensionnelles, mais aussi en complexifier la réalisation. Une mesure par aplanation doit être réalisée dans les cas avancés de KC, avec application d'un facteur correctif proportionnel à l'amincissement, l'œdème ou la fibrose cornéenne observés.
Examen du segment postérieur
Comme indiqué ci-dessus, le glaucome normotensif suite à des cycles de compressions oculaires mécaniques répétés est une entité décrite et qui doit donc être dépistée dans le cadre du KC. La papille doit ainsi être systématiquement observée afin de détecter des signes d'amincissement de l'anneau neurorétinien, d'atrophie ou d'hémorragie péripapillaires. En cas de doute, la réalisation d'un champ visuel et d'un OCT des couches des fibres neurorétiniennes et des cellules ganglionnaires permet souvent d'objectiver la présence d'une pathologie glaucomateuse.
Certaines pathologies rétiniennes ont été décrites en association avec le KC. Bien que le lien génétique ou environnemental de ces associations reste débattu, il convient néanmoins, lors d'un premier bilan de KC, d'analyser minutieusement le fond d'œil afin d'exclure une éventuelle pathologie rétinienne sous-jacente [19 , 20] :
  • rétinite pigmentaire : bien qu'elle existe sous des formes variées – sectorielles, périvasculaires ou apigmentaires (rétinite pigmentaire sine pigmento ) –, la forme la plus classique comprend des dépôts pigmentaires ostéoblastiques périphériques, associés à un affinement artériolaire et une pâleur papillaire cireuse, avec une perte du reflet fovéolaire pouvant s'associer à un œdème maculaire cystoïde dans les stades les plus avancés;
  • amaurose congénitale de Leber : elle comprend les dystrophies rétiniennes à début précoce. Son association avec le KC semble liée au réflexe oculodigital développé dès les premiers jours de vie, mais aussi au nystagmus congénital. Les signes cliniques au fond d'œil sont maigres dans les premiers stades de la pathologie. Chez certains patients, des amas pigmentaires sous-rétiniens apparaissent par la suite. L'électrorétinogramme (ERG) donne généralement le diagnostic;
  • maladie de Stargardt : il s'agit de la dystrophie maculaire juvénile la plus fréquente. Elle est caractérisée par une atrophie fovéolaire dès l'enfance, associée à de discrets flecks ronds ou pisciformes sous l'épithélium pigmentaire, de couleur jaunâtre. Le caractéristique « silence choroïdien» se met en évidence lors de la fluoangiographie, et résulte du masquage de la fluorescence choroïdien par ces dépôts;
  • dystrophie des cônes et/ou bâtonnets : plus rare et de phénotypes variables, la dystrophie des cônes se présente plus comme une baisse progressive de l'acuité visuelle et une héméralopie associées à une atrophie maculaire « en œil de bœuf» ou globale à l'emporte-pièce. Dans les deux cas, l'ERG est essentiel pour le diagnostic.
La collaboration avec une équipe spécialisée dans les pathologies rétiniennes est à envisager au moindre signe clinique suspect. Enfin, certains cas de décollement de rétine sur traumatisme mécanique par frottement oculaire ont été décrits. Un examen régulier de la rétine est donc intéressant dans le suivi des patients atteints de KC.
Points forts
  • Afin d'assurer une prise en charge globale du patient et de sa pathologie, l'examen clinique du kératocône comprend non seulement sa sémiologie propre, mais aussi une recherche systématique d'un ensemble de pathologies oculaires et systémiques pouvant constituer un agent causal ou un effet secondaire de ce dernier.
  • L'examen clinique du kératocône repose essentiellement sur l'observation directe de la cornée et sur la biomicroscopie. Seuls les stades modérés et sévères sont facilement identifiables.
  • La cornée se déforme initialement longtemps dans l'évolution sans perte de la transparence cornéenne. Aux stades avancés ou compliqués, des opacités peuvent survenir progressivement ou brutalement, aggravant le pronostic visuel.
  • La sensibilisation du patient au rôle clé qu'il peut jouer dans le ralentissement de la progression de sa pathologie est primordiale, en particulier en limitant les frottements oculaires [21]. Le traitement peut nécessiter une prise en charge multidisciplinaire (allergologues, dermatologues, pédiatres, généticiens, etc.).
45.3. Diagnostic topographique du kératocône

L. Fitoussi, S. Elahi, D. Gatinel, A. Saad

Introduction
La topographie cornéenne est actuellement le principal outil de diagnostic du kératocône (KC). La détection précoce du KC est importante, car elle permet de surveiller la progression de la pathologie, de prévenir des facteurs de risque de progression (frottement oculaire, position du sommeil) et de proposer une intervention ( cross-linking ) en cas de progression avérée et documentée, réduisant ainsi la nécessité d'une greffe de cornée. Par conséquent, la majorité des études récentes portant sur la détection du KC se sont focalisées sur la recherche des premiers signes topographiques. Les études qui déterminent la précision diagnostique d'un paramètre donné évaluent sa sensibilité (capacité d'identifier correctement les yeux atteints de KC lorsque la pathologie est présente) et sa spécificité (capacité d'identifier correctement les yeux non atteints de KC lorsque les yeux sont sains). Cependant, s'il est aujourd'hui relativement aisé de détecter un KC avéré, il n'existe aucune mesure unique permettant de distinguer sans équivoque un KC débutant d'une cornée normale, si bien qu'un diagnostic de KC débutant doit tenir compte d'une multitude de facteurs cornéens.
Critères topographiques de diagnostic du kératocône avéré
Cartes de topographie spéculaire (Placido)
Indices qualitatifs
Les critères topographiques qualitatifs de dépistage du KC ont initialement été proposés par Rabinowitz [22] pour l'identification rapide d'une forme suspecte de KC. Il est important de les rappeler, car ils ont été à l'origine de certains critères quantitatifs. Ces aspects sont présentés sur la figure 45-9
Fig. 45-9
Motifs (ou patterns) schématiques et exemples correspondants (avec formes intermédiaires) de cornées « à risque» de forme infraclinique de kératocône (KC) selon Rabinowitz et al.
Ces aspects ont été obtenus en courbure axiale, au moyen d'une échelle absolue, et désignés arbitrairement par une lettre de l'alphabet comprise entre A et J. Ici ne sont représentés que les aspects particulièrement suspects pour le KC débutant. D : cambrure accentuée isolée en inférieur; G : angulation excessive des méridiens les plus cambrés ou skewed radial axes (SRAX); H : « nœud papillon» asymétrique ou asymetric bowtie (AB); J : combinaison des formes G et H. Ce pattern est désigné par l'acronyme AB/SRAX et c'est un facteur de risque d'évolution presque certain vers une forme avérée.
Source : D. Gatinel.
.
Indices quantitatifs
Ce sont des paramètres ponctuels relevés sur la carte topographique kératométrique antérieure :
  • kératométrie centrale maximale simulée (SimKmax) supérieure à 47,2 D;
  • indice I-S supérieur à 1,4 D (= inférieur-supérieur : moyenne de 5 points sur les 3 mm inférieurs; moyenne de 5 points sur les 3 mm supérieurs);
  • différence de Kmax entre les deux yeux supérieure à 1 D;
  • indice KISA % : il a été développé par Rabinowitz et Rasheed [23]. Il repose sur l'utilisation de la valeur exprimée en degrés de l'angulation des deux hémiméridiens les plus bombés (SRAX ou Skewed Radial AXes ), ainsi que des valeurs de la kératométrie maximale ôtée de 47 D, de l'astigmatisme kératométrique, et de la soustraction (I-S). La formule permettant le calcul de l'indice composite KISA % est : KISA % = K × (I-S) × SRAX × 0,3; selon Rabinowitz et Rasheed [23], un score KISA % inférieur à 60 est attribuable à une cornée normale; entre 60 et 100, il s'agit d'un KC fruste, et au-delà de 100, d'un KC avéré.
Cartes d'élévations
La courbure cornéenne antérieure ainsi que l'astigmatisme antérieur et postérieur sont significativement plus élevés dans le KC que dans les yeux normaux [24]. Puisque les modifications de la face postérieure de la cornée constituent l'un des premiers signes décelables du KC [25-26-27], de nombreuses études se sont penchées sur l'utilité de ces mesures (fig. 45-10
Fig. 45-10
Cartes d'élévation cornéenne postérieure par rapport à la best fit sphere (8 mm de diamètre) pour un œil sain (a, élévation maximale de 10 μm) et un kératocône (KC) (b, élévation maximale de 88 μm).
Pour cette mesure, une élévation maximale > 12 μm est généralement révélatrice d'un KC.
). Ishii et al. [24] ont analysé la corrélation entre les différences d'élévation antérieure et postérieure et la sévérité du KC, et ont révélé une corrélation positive à ce sujet (coefficient de corrélation de Pearson, r = 0,66; P < 0,001; r = 0,74; P < 0,001, respectivement). Leur étude a révélé une corrélation significative entre l'indice de gravité du KC ( keratoconus severity index [KSI]), la classification d'Amsler-Krumeich et les différences d'élévation. Du et al. [28] ont rapporté qu'au stade infraclinique du KC, les valeurs d'élévation postérieure (PEV), d'épaisseur et d'I-S postérieur constituent des éléments diagnostiques importants, et que les valeurs d'élévation restaient pertinentes lorsque le KC progressait vers un stade modéré. Les indices de courbure antérieure permettent d'établir un diagnostic plus précis en cas de KC sévère. En raison du masquage épithélial, le KC apparaît d'abord dans la partie inférieure de la face postérieure de la cornée, mais la protrusion de la face antérieure se forme au stade plus avancé.
Cartes différentielles
Le recours aux cartes différentielles permet de comparer de manière objective des examens topographiques réalisés de manière échelonnée dans le temps. Celles-ci sont particulièrement utiles dans le cadre de l'évaluation de la progressivité du KC : cartes de courbure axiale, instantanée, cartes de pachymétrie cornéenne sont à même de révéler des modifications qui peuvent être difficiles à observer par la simple comparaison visuelle entre deux examens topographiques.
Diagnostic topographique des kératocônes frustes et suspects
Les deux yeux d'un KC unilatéral ont le même patrimoine génétique, et l'on peut donc déjà affirmer que l'œil le moins touché est potentiellement porteur d'un KC. L'œil controlatéral, qui ne présente aucun signe clinique, à l'exception de certaines modifications topographiques, doit être défini comme un KC fruste [29]. Les formes où l'on retrouve une expression de la maladie détectable au niveau de la face antérieure (formes « Placido-détectables» selon les critères validés et définis par Rabinowitz, ou Klyce et Maeda) [29 , 30] sont définies par ces mêmes auteurs comme des formes « suspectes» si l'autre œil n'est pas porteur de KC avéré. Dans ces formes (a priori plus avancées que les formes infracliniques), on retrouve également des modifications d'épaisseur et de topographie postérieure [27].
Dans ces deux situations, la réalisation d'une chirurgie réfractive par LASIK est proscrite, en raison du risque d'ectasie iatrogène, qui est une décompensation biomécanique de la paroi d'une cornée initialement « fragile», du fait de la présence d'une forme débutante ou peu évolutive de KC.
Indices de détection non automatisés
  • Identification d'une asymétrie de la cornée : une cambrure plus accentuée en inférieur ou en inférotemporal qu'en supérieur, indice I-S qui est la différence de puissance dioptrique entre les zones supérieure et inférieure de la région paracentrale de la cornée sur un cercle de 5 mm. Une valeur de 1,4 à 1,9 D est compatible avec un KC suspect, tandis qu'une valeur supérieure serait en faveur d'un KC avéré [31]; une déviation des hémiméridiens les plus cambrés (SRAX) supérieure à 21°.
  • Identification d'une asphéricité négative accentuée (asphéricité hyperprolate).
  • Une épaisseur réduite de la cornée (500 μm et moins pour l'épaisseur minimale).
  • Une déviation inférieure du point le plus fin de la cornée (cartes d'épaisseur).
  • Une discordance entre l'aspect topographique de l'œil droit, et celui de l'œil gauche (faible énantiomorphisme).
  • Une évolution (accentuation) des anomalies topographiques dans le temps : l'évolution vers une forme avérée confirme la pertinence de la suspicion initiale.
Indices de détection automatisés
De nombreux tests topographiques de dépistage du KC ont été développés afin d'aider le clinicien à mieux identifier les formes les plus précoces de cette pathologie. Ces tests sont destinés à identifier les critères topographiques permettant un diagnostic encore plus précoce du KC dans ses formes infracliniques.
Le logiciel du Pentacam® propose huit indices de détection (fig. 45-11
Fig. 45-11
Positivité des indices de dépistage du kératocône (KC).
a. L'œil droit présente une forme avancée de la maladie avec le topographe d'élévation Pentacam® (Oculus, Allemagne). L'épaisseur cornéenne moyenne est nettement inférieure à la moyenne, et l'asphéricité calculée pour les hémiméridiens principaux est très prolate. b. L'œil gauche présente une forme débutante (ou fruste) de KC. Seuls les indices IVA et IHD sont positifs.
) :
  • index of surface variance (Kc ISV) : déviation individuelle des rayons de courbure par rapport au rayon moyen (valeur anormale : jaune, > 37; valeur pathologique : rouge, > 41);
  • index of vertical asymmetry (IVA) : symétrie des rayons de courbure de part et d'autre du méridien horizontal (valeur anormale : jaune, > 0,28; valeur pathologique : rouge, > 0,32);
  • keratoconus index (KI) : indice augmentant avec la sévérité du KC (valeur anormale : jaune, > 1,07; valeur pathologique : rouge, > 1,07);
  • central keratoconus index (CKI) : indice mettant mieux en évidence les KC centraux (valeur anormale : jaune, > 1,03; valeur pathologique : rouge, > 1,03);
  • index of height asymmetry (IHA) : symétrie des données d'élévation autour du méridien horizontal (valeur anormale : jaune, > 19; valeur pathologique : rouge, > 21);
  • index of height decentration (IHD) : donne le degré de décentrement dans la direction verticale (valeur anormale : jaune, > 0,014; valeur pathologique : rouge, > 0,016);
  • minimal sagittal curvature (Rmin) : plus petit rayon de courbure sagittal mesuré sur la cornée; les valeurs inférieures à 6,71 mm sont considérées comme anormales et/ou pathologiques, sachant que le rayon moyen de la surface antérieure de la cornée est de 7,87 ± 0,27 mm;
  • topographic keratoconus classification (TKC).
Le logiciel du Sirius® propose quatre indices de détection (fig. 45-12
Fig. 45-12
Indices de dépistage du kératocône sur une carte topographique Sirius®.
) :
  • root mean square (RMS) : variation de la régularité/des aberrations de la surface cornéenne analysée par rapport à la surface asphéro-torique la plus appropriée. RMSf/A (μm/mm 2) est calculé par rapport à la surface antérieure de la cornée. Les valeurs limites pour le KC suspect sont de 0,088 et pour le KC de 0,13. RMSb/A (μm/mm 2) est calculé par rapport à la surface postérieure de la cornée. Les valeurs limites sont de 0,212 pour un KC suspect et de 0,269 pour un KC;
  • symmetry index of curvature : différence de la moyenne des courbures tangentielles antérieures (exprimée en dioptries) sur deux zones circulaires centrées sur l'axe vertical dans les hémisphères supérieur et inférieur;
  • keratoconus Vertex front and back (KVf/KVb) – anterior and posterior keratoconus vertex : point le plus élevé de l'ectasie sur les cartes d'élévation antérieure et postérieure de la surface cornéenne;
  • Baiocchi-Calossi-Versaci front and back index (BCVf/BCVb) : évalue la présence d'une ectasie par l'analyse des composantes coma et trefoil du polygone de Zernike des zones d'élévations où le KC survient le plus souvent statistiquement.
Le logiciel du Galilei® propose 11 indices de détection (fig. 45-13
Fig. 45-13
Indices de dépistage du kératocône sur une carte topographique Galilei®.
) :
  • asphericity asymmetry index (AAI) : l'AAI calculé sur la face postérieure de la cornée doit être inférieur à 20 μm sur un diamètre de 6 mm;
  • center/surround index (CSI) : indice quantitatif qui mesure la différence de puissance cornéenne entre deux zones arbitrairement choisies. Le seuil pour la détection du KC est de 0,7 et la valeur seuil pour la détection du KC suspect est de 0,9;
  • differential sector index (DSI) : décrit le degré d'asymétrie présent sur la surface cornéenne. Le seuil de détection du KC est de 3,26 et le seuil pour le KC suspect est de 1,73;
  • opposite sector index (OSI) : équivaut à la différence le plus importante entre la puissance kératométrique axiale moyenne de deux secteurs opposés de 45 degrés. Le seuil de détection du KC est de 2,04 et le seuil pour le KC suspect est de 1,85;
  • surface regularity index (SRI) : il augmente avec une irrégularité accrue de la surface cornéenne, et une valeur inférieure à 1,55 est normale;
  • irregular astigmatism index (IAI);
  • surface asymmetry index (SAI);
  • keratoconus prediction index (KPI) : une valeur de 20 % à 30 % indique des cornées kératoconiques ou suspectes;
  • cone location and magnitude index (CLMI) : indique la zone cambrée la plus marquée. La valeur limite pour la détection du KC avéré est de 1,82;
  • keratoconus probability (Kprob) : le seuil de détection du KC est de 25,55 et le seuil pour le KC suspect est de 11,60;
  • percentage probability of keratoconus (PPK) : défini le seuil optimal de détection du KC. La valeur seuil pour le KC clinique est de 45 % et pour le KC suspect de 20 %.
Cartes épithéliales
Depuis l'avènement de la tomographie par cohérence optique (OCT) à haute résolution du segment antérieur, de nombreuses études ont examiné le profil d'épaisseur des différentes couches cornéennes dans le KC. Les KC présentent typiquement un amincissement épithélial au niveau de l'apex cornéen, entouré d'un anneau d'épaississement épithélial, considéré comme une réaction de remodelage épithélial afin de fournir une surface optique régulière sur un stroma antérieur de plus en plus irrégulier et abrupt [32-33-34]. Li et al. [35] ont constaté que la mesure de l'épaisseur épithéliale a une sensibilité de 96 % et une spécificité de 100 % pour différencier un KC infraclinique d'un œil sain, par rapport aux mesures de l'épaisseur stromale (92 %, 80 %) et de l'épaisseur totale de la cornée (92 %, 92 %).
Il a été récemment rapporté que les KC frustes présentent un rapport épaisseur épithéliale centrale/épaisseur stromale plus élevé et un amincissement épithélial supéronasal asymétrique [36].
Intelligence artificielle
Au cours de la dernière décennie, différentes approches (algorithmes d'apprentissage automatique et profond) ont été utilisées pour tenter d'automatiser la détection et la classification du KC sur la base d'un large éventail de paramètres cornéens [37 , 38]. En général, les algorithmes conçus pour différencier les KC avérés des yeux normaux à partir des données OCT ou topographiques sont très fiables, avec des scores de spécificité et de sensibilité généralement supérieurs à 95 %. Plusieurs techniques ont également montré un potentiel acceptable pour différencier la forme débutante de KC des yeux normaux [39-40-41-42-43].
À l'avenir, les données cornéennes longitudinales pourront être utilisées pour développer des algorithmes permettant de prédire la progression de la maladie et d'identifier les yeux susceptibles de bénéficier d'un examen plus fréquent ou d'une intervention précoce.
Topographe Pentacam®
Ce topographe propose un mode de représentation de l'élévation adapté au dépistage des formes infracliniques de KC ( Belin/Ambrosio enhanced ectasia display – BAD Display ou BAD-D). C'est un indice multivarié qui intègre l'élévation antérieure, l'élévation postérieure et les données pachymétriques.
Le BAD-D I présente les données d'élévation antérieure et postérieure par rapport à la best fit sphere (BFS) obtenue sur une zone optique déterminée de 8,0 mm (moitié gauche de la carte). La deuxième composante (moitié droite de la carte) évalue de manière exhaustive les valeurs pachymétriques le long de 22 anneaux concentriques avec une augmentation progressive du diamètre de 0,4 mm centrés sur le point le plus fin. Le corneal thickness spatial profile (CTSP) (fig. 45-14
Fig. 45-14
Indice multivarié du Belin/Ambrosio enhanced ectasia display (BAD).
, carré rouge) représente graphiquement l'épaississement progressif de la cornée depuis le point le plus fin jusqu'à la périphérie le long de ces anneaux concentriques. Le pourcentage d'augmentation de l'épaisseur depuis le point le plus fin jusqu'à la périphérie est représenté par le percentage thickness index (PTI) (fig. 45-14
Fig. 45-14
Indice multivarié du Belin/Ambrosio enhanced ectasia display (BAD).
, carré bleu). Dans les diagrammes du CTSP et du PTI, la ligne centrale correspond à la progression moyenne issue de la population normale et l'intervalle de confiance à 95 % est représenté par les lignes noires supérieure et inférieure. Les données cornéennes recueillies sont indiquées en rouge. Les cornées avec ectasies présentent une variation plus marquée et anormale de l'épaisseur de la cornée, depuis la pachymétrie la plus fine jusqu'à la périphérie. Cela permet de différencier une cornée normalement fine d'une cornée atteinte d'une ectasie débutante.
Le BAD-D II (fig. 45-14
Fig. 45-14
Indice multivarié du Belin/Ambrosio enhanced ectasia display (BAD).
, carré vert) comporte également une série d'indices caractérisés par une valeur « d», et qui traduisent l'écart à la moyenne d'une population de référence des données suivantes :
  • élévation antérieure (df) et postérieure (da) calculée vis-à-vis de la sphère de référence après exclusion des 3,5 mm centraux;
  • valeur du point le plus fin (dt);
  • distribution de l'épaisseur cornéenne : rapport entre le gradient de variation de courbure local et le point le plus fin (dp);
  • déplacement du point le plus fin vis-à-vis de l'apex (dt).
Une valeur finale, « D», est calculée à partir d'un calcul de régression linéaire destiné à prendre en compte l'ensemble des valeurs de « d» dans la population de référence. Ces valeurs sont codées par couleur en fonction de leur écart-type par rapport à la moyenne de la manière suivante : blanc lorsque les valeurs sont inférieures à 1,6 écart-type; jaune lorsqu'elles sont supérieures à 1,6 écart-type, et rouge lorsque les valeurs sont supérieures à 2,6 écarts-types. Parfois, un ou plusieurs paramètres individuels peuvent se situer en dehors de la norme et la lecture globale finale peut être normale.
Logiciel de détection Corneal Navigator
Ce logiciel a été proposé par Klyce et Maeda, et implémenté sur les topographes TMS® (Tomey, Japon), Magellan® et OPDscan® (Nidek). Il repose sur l'utilisation d'indices de détection topographiques et d'un réseau neuronal. Il propose une classification automatique à visée diagnostique qui est fondée sur un pourcentage de similitude avec les affections « KC», « KC suspect», « dégénérescence marginale pellucide» (fig. 45-15
Fig. 45-15
Exemple de classification automatisée d'une cornée en « kératocône suspect» (KCS) par le réseau neuronal Corneal Navigator, OPDscan III®.
Ce diagnostic découle de l'analyse des données de topographie spéculaire. Noter l'aspect légèrement asymétrique (cambrure inférieure plus marquée). Le taux d'aberrations de haut degré d'origine cornéenne (flèche) est de 0,392 μm (zone d'analyse : 5 mm).
).
La comparaison entre les meilleurs paramètres des trois machines (Galilei®, Sirius® et Pentacam®) montre que le BAD-D et l'ISV de Pentacam® sont statistiquement identiques au RMS/A de Sirius® et au KPI et au Kprob de Galilei®. Le BAD-D était comparable au SRI de Galilei® pour différencier les cas de KC infracliniques des cas normaux [44].
Logiciel SCORE Analyzer
Ce logiciel regroupe 12 paramètres extrapolés des cartes topographiques spéculaires, d'élévation des faces antérieure et postérieure ainsi que des données pachymétriques obtenues à l'aide d'un tomographe cornéen (Orbscan® ou Anterion®). Une cornée à risque est définie par un score positif. Les cornées interprétées comme normales ont des scores négatifs. Six des indices les plus discriminants sont également représentés sur un graphique, la carte « Radar», facilitant la lecture du score pour le clinicien (fig. 45-16
Fig. 45-16
Carte radar de kératocône.
a. Œil droit d'un patient atteint d'une suspicion de kératocône infraclinique débutant bilatéral plus marqué au niveau de l'œil gauche. La carte radar souligne la présence d'une épaisseur centrale minimale réduite (thinnest : 497 μm); cette valeur est corrélée à un gradient d'amincissement élevé (sur la carte Pachy, thinning rate, la courbe frôle la limite inférieure de la bande rassemblant 95 % des observations normales). Le score est très légèrement négatif. b. Le score de la cornée gauche est nettement positif; on note la conjonction d'un amincissement central rapide (courbe Pachy, thinning rate au-delà de la bande de normalité, valeurs CP-TP et thinnest de la carte radar).
).
Points forts
  • L'analyse topographique et tomographiques de la cornée permet à ce jour de faire très simplement le diagnostic du kératocône (KC) et de suivre son évolution.
  • De nombreuses machines proposent des indices, des scores composites, des radars ou des stratégies sous-tendus par l'IA.
  • L'objectif est de garder un esprit critique sur les données mesurées et analysées dont l'objet est de différencier avec le plus de spécificité et de sensibilité possibles une cornée normale d'une cornée suspecte ou pathologique.
  • Dans tous les cas de figure, le bon sens intervient pour superviser les données. La multiplication des examens en comparant plusieurs logiciels est parfois utile pour trancher. Un profil de KC reste avant tout une cornée associant un bombement localisé avec amincissement et asymétrie sous-jacents. L'examen en miroir avec l'autre œil est également un point d'importance pour une analyse exhaustive.
45.4. Classifications du kératocône

D. Touboul

Modes de classifications
Le terme de classification peut avoir plusieurs significations dans le domaine du kératocône (KC). Effectivement, on peut parler de « classification morphologique», regardant essentiellement la cornée comme un objet topo- et tomographique, mais il est également possible de parler de « classification histologique» regardant la cornée comme un empilement de couches tissulaires; enfin, il est possible de parler de « classification fonctionnelle» où l'important serait le retentissement optique et, pourquoi pas, la qualité de vie des patients. Ces différents modes de classification ont tous un champ lexical différent, mais celui qui domine actuellement est celui de la caractérisation morphologique de la sévérité de la déformation cornéenne par les moyens d'imagerie topographiques et tomographiques.
Propriétés des classifications
Il n'y a pas de classification de sévérité idéale du KC, mais une bonne classification devrait reposer sur des critères universellement identifiables par les différents topographes, rendant également bien compte du processus de dégradation de la cornée et des implications fonctionnelles. La linéarité de la découpe des intervalles de sévérité est aussi un point important pour illustrer le continuum de déformation de manière réaliste par rapport à la démographie cornéenne habituellement rencontrée.
Historique des classifications
Au fil du temps et des avancées technologiques, la sévérité de cette pathologie et la mesure de son évolutivité ont pu être appréhendées avec des outils topographiques de plus en plus performants. Toutefois, paradoxalement, et malgré le contexte de modernisation de nos topographes, la classification de sévérité du KC n'a pas beaucoup évolué pendant les 50 dernières années.
Classification selon Amsler-Krumeich (AK)
C'est l'adaptation de la classification d'Amsler complétée par Krumeich (AK) qui reste actuellement la plus utilisée, bien qu'elle date des années 1970 [45 , 46]. Initialement développée sur des critères liés à la topographie spéculaire, la pachymétrie à ultrasons, la réfraction et l'observation d'opacités au biomicroscope, elle est à présent devenue obsolète, cette classification utilisant des indices en rapport avec l'époque de sa mise en place.
La kératométrie simulée centrale (SimK) est le principal indicateur dans cette classification. Cette kératométrie est une valeur moyenne estimée sur un cercle de 3 mm centré sur le vertex, assimilable au croisement de la surface cornéenne antérieure avec l'axe visuel, c'est-à-dire centrée sur le point de fixation central des topographes. La pachymétrie centrale est le deuxième indice important de cette classification. Initialement mesurée à l'aide d'un pachymètre à ultrasons, elle était vaguement centrale mais, depuis l'avènement des topographes d'élévation, ce critère a été avantageusement remplacé par la pachymétrie au point le plus fin des cartes tomographiques ( corneal thinnest point [CTP]).
Ce sont véritablement ces deux derniers indices qui ont résisté à l'usure du temps et restent actuellement largement utilisés dans les études comme le cœur de la classification séminale d'AK. Les intervalles choisis sont néanmoins très arbitraires et non homogènes dans les deux cas de figure. La classification d'AK prévoyait également un examen à la lampe à fente pour quantifier le degré d'opacification de la cornée; ce critère est bien sûr devenu obsolète. De même, elle prévoyait l'estimation de l'équivalence sphérique de l'erreur réfractive, ce qui n'a pas non plus de grand sens clinique, car il peut tout à fait y avoir un KC débutant associé à une forte amétropie, et inversement. La mesure de l'erreur réfractive, comme celle de l'acuité visuelle discutée plus bas, est aussi difficilement reproductible pour les stades avancés du kératocône (tableau 45-1
Tableau 45-1
La classification de sévérité du kératocône d'Amsler-Krumeich (1950) – la référence.
Stade 1
Kératocône léger
– Myopie ou astigmatisme irrégulier < 5 D
– Kératométrie centrale moyenne < 48 D
– Absence de cicatrice cornéenne
– Épaisseur minimale de la cornée > 400 μm
Stade 2
Kératocône modéré
– Myopie ou astigmatisme irrégulier de 5 à 8 D
– Kératométrie centrale moyenne de 48 à 53 D
– Absence de cicatrice cornéenne
– Épaisseur minimale de la cornée : 400 et 300 μm
Stade 3
Kératocône avancé
– Myopie ou astigmatisme irrégulier de 8 à 10 D
– Kératométrie centrale moyenne de 53 à 55 D
– Absence de cicatrice cornéenne
– Épaisseur minimale de la cornée : 300 à 200 μm
Stade 4
Kératocône sévère
– Myopie ou astigmatisme irrégulier > 10 D
– Kératométrie centrale moyenne > 55 D
– Présence de cicatrice cornéenne
– Épaisseur minimale de la cornée < 200 μm
).
Autres classifications
C'est dans ce contexte que d'autres classifications alternatives ont progressivement été proposées et publiées (tableau 45-2
Tableau 45-2
Tableau de comparaison des principales classifications de sévérité du kératocône (KC) .
ClassificationParamètresLimitesCentrage
Amsler (1946)Lampe à fentePeu résolutive et reproductibleNA
Krumreich (1998)Kératométrie centrale (SimK 3 mm)
Épaisseur centrale (CCT)
Clarté cornéenne
Équivalent sphérique (ES)
Ignore la périphérie du KC
Pas au point le plus fin
Confusion avec l'ES et la transparence
Vertex
Alió-Shabayek (2006)Astigmatisme interne
RMS aberrations comatiques
Coefficient d'asphéricité Q 8 mm
MAVC
Aberromètre-dépendante
Pupille-dépendante
Confusion avec l'acuité visuelle
Vertex
Sandali (2013)Coupes optiques horizontalesManque de reproductibilité
Localisation-dépendante
NA
Belin (2020)A-B : SimKmax 3 mm sur apex antérieur et postérieur
C : point le plus fin (CTP)
D : MAVC
Seulement sur Pentacam®
Confusion avec l'acuité visuelle
Apex

CCT : central corneal thickness; CTP : corneal thinnest point; MAVC : meilleure acuité visuelle corrigée.


).
McMahon propose, en 2006, un score de sévérité du KC ( Keratoconus Severity Score [KSS]) fondé sur la topographie cornéenne et la lampe à fente [47]. La formule implique la puissance moyenne cornéenne centrale ( average corneal power [ACP]) et une valeur moyenne des aberrations cornéennes antérieures ( higher-order first corneal surface wavefront root mean square error ) ainsi que l'interprétation subjective du motif topographique et l'examen à la lampe à fente (opacités). Cet outil avait l'avantage d'avoir été développé à partir de la célèbre cohorte CLEK ( Collaborative Longitudinal Evaluation of Keratoconus study ) regroupant plus de 1000 yeux. Cependant, la prise en compte de l'examen à la lampe à fente et la complexité des mesures aberrométriques ont induit une grande variabilité interopérateur qui diminue la pertinence de ce score.
Alio propose en 2006 de compléter les critères d'AK pour la SimK et le CTP en associant des critères d'asphéricité (facteur Q) et d'aberrations comatiques cornéennes issues de la topographie [48]. Cette classification est cependant peu utilisée, car l'aberrométrie reste un examen peu accessible et peu reproductible en raison de mesures pupille- et machine-dépendantes. La meilleure acuité visuelle corrigée constituait le dernier critère de cette classification. Pourtant, il est bien établi que la réfraction subjective d'un patient présentant une cornée varifocale est hautement sujette à fluctuations et ne peut pas rendre compte fidèlement de la sévérité de la maladie un instant précis (tableau 45-3
Tableau 45-3
Classification de sévérité du kératocône d'Alió et Shabayek (d'après [48]).
GradeAberration comatique (RMS μm) Pupille 6 mm Équivalent sphérique (dioptries [D])Kératométrie centrale moyenne (dioptries [D])Épaisseur cornéenne (μm)Cornée centrale
I< 2,5 > –8 ≤ 48 ≥ 500 Claire
II2,5-3,5–5 à –848–53400–500Claire
III3,5-4,5< –5 53–55300–400Claire
IV4,5Non mesurable> 55 < 300 Opacité

RMS : root mean square.


).
Sandali propose en 2013 une classification morphologique fondée sur les coupes en OCT [49]. Cette classification structurelle est découpée en cinq stades. Elle est très pertinente sur le plan anatomique, puisqu'elle met en valeur les anomalies structurelles et histologiques qui apparaissent au cours de l'évolution du KC. Elle permet un suivi structurel. Bien que cette classification soit corrélée aux facteurs de gravité du KC, son intérêt pour les stades débutants est moins reproductible, puisque l'OCT en coupe peut alors être proche de la normale. De plus, le suivi peut être difficile du fait de la complexité à repositionner exactement les coupes au même endroit entre deux examens (tableau 45-4
Tableau 45-4
Classification de sévérité du kératocône de Sandali, 2013 – focalisée sur les changements tissulaires (d'après [49]).
StadeDescription détailléeCaractéristiques OCT
1Amincissement épithélial focal– Amincissement épithélial localisé au sommet du cône
– Épaisseur épithéliale < 40 μm
– Pas de modification visible du stroma
2Hyperréflectivité de la couche de Bowman– Épaississement épithélial > 65 μm
– Hyperréflectivité au niveau de la couche de Bowman
– Stroma d'apparence normale
3Amincissement stromal– Amincissement stromal en regard de l'épaississement épithélial
– Déplacement postérieur des structures hyperréflectives de la couche de Bowman
– Possible visualisation de « stries de Vogt» comme des lignes sombres dans le stroma
4Cicatrice stromale– Cicatrice panstromale visible comme une zone hyperréflective
– Perte de la structure normale du stroma
– Possible rupture de la membrane de Descemet
5Hydrops– Œdème stromal massif
– Rupture de la membrane de Descemet
– Espaces kystiques intrastromaux
– Plis dans la membrane de Descemet
).
Belin propose, quant à lui, en 2016, une classification topographique plus cohérente avec la physiopathologie (classification ABCD avec A, élévation antérieure; B, élévation postérieure; C, pachymétrie; D, acuité corrigée de loin) [50 , 51]. Elle est fondée sur l'analyse des faces antérieure et postérieure de la cornée centrée, non plus pas sur le vertex cornéen (correspond au centre de la topographie), mais sur l'apex du cône (zone de déformation maximale). Elle est exclusivement développée sur le topographe d'élévation Scheimpflug de type Pentacam® (Oculus, Allemagne). La démarche s'affranchit donc de mesures géométriquement centrées sur l'axe visuel comme le font les autres classifications. Cependant, elle construit ses intervalles kératométriques sur la base historique de la classification d'AK en y ajoutant arbitrairement un « stade 0» pour le critère « A». Il n'y a pas d'indice estimant l'asymétrie kératométrique. Les intervalles pachymétriques sont aussi arbitrairement différents de ceux de l'AK. La classification introduit également l'acuité visuelle qui est un facteur confondant évident. Elle nous paraît néanmoins être la classification la plus moderne et la plus proche de la physiopathologie du développement du KC dont nous disposons [52] (tableau 45-5
Tableau 45-5
La classification ABCD de Belin pour le kératocône (d'après [50]).
CritèreStade 0Stade 1Stade 2Stade 3Stade 4
A : courbure antérieure (ARC) à 3 mm de la pachymétrie la plus fine (Ro mm) > 7,25
(< 46,5 D)
> 7,05
(< 48,0 D)
> 6,35
(< 53,0 D)
> 6,15
(< 55,0 D)
< 6,15
(> 55,0 D)
B : courbure postérieure (PRC) à 3 mm de la pachymétrie la plus fine (Ro mm) > 5,90
(< 57,25 D)
> 5,70
(< 59,25 D)
> 5,15
(< 65,5 D)
> 4,95
(< 71,0 D)
< 4,95
(> 71,0 D)
C : pachymétrie la plus fine (μm) > 490 > 450 >400> 300 ≤ 300
D : meilleure acuité visuelle corrigée (MACV) ≥ 20/20 < 20/20 < 20/40 < 20/100 < 20/400

ARC : anterior radial curvature; PRC : posterior radial curvature.


).
Classifications émergentes
Des travaux sont en cours pour déterminer des paramètres plus adaptés aux nouvelles technologies par topographes OCT qui devraient se généraliser dans les années à venir. Ces dernières ont pu élargir le champ des possibilités d'analyse en périphérie de la cornée; elles ont également pu ouvrir le champ de l'analyse cartographique des différentes couches tissulaires cornéennes (stromale et épithéliale) [53]. Il est à présent facile de pouvoir analyser sur plus de 10 mm de diamètre la surface cornéenne antérieure et postérieure. La reproductibilité et la fiabilité vis-à-vis des éventuels perturbateurs classiques (ombres, incidence, film lacrymal) dans la topographie spéculaire ou Scheimpflug sont diminuées. Enfin, caractéristique importante, l'OCT permet de se centrer sur l'apex et non plus sur le vertex de manière assez fiable.
C'est dans cet état d'esprit que le centre de référence du kératocône de Bordeaux a entrepris d'évaluer un nouvel indice de quantification de la sévérité de la déformation du KC. Il s'agit de l'indice d'amplitude d'asymétrie kératométrique ou KAA ( keratometry asymmetry amplitude ) . Il se définie par la soustraction de la valeur du kératométrique à l'apex (K apex) à celle du point le plus plat (K plat, il en périphérie), dans une zone de diamètre de 10 mm, centrée sur le vertex. En effet, il faut rappeler que la déformation kératoconique est avant tout représentée topographiquement par une zone plus bombée à l'apex du cône, entourée par une zone plus plate en sa périphérie (profil ondulé).
L'avantage de cet indice est qu'il est peu influencé par la localisation du bombement cornéen, contrairement aux indices de courbures centrés uniquement sur le vertex, comme la valeur de la SimKmax ou le score I-S. De plus, il est facilement corrélable avec les aberrations optiques engendrées par la déformation, qu'elle soit de dominante sphérique pour les KC centraux, ou de dominante comatique pour les KC plus périphériques. L'indice peut être calculé pour la face antérieure ou postérieure, mais pour la classification de sévérité, la surface antérieure suffit, puisqu'il ne s'agit pas de dépistage; il est ainsi plus facilement reproductible entre les différents topographes.
La mesure de la pachymétrie au point le plus fin (CTP) est également un marqueur souvent utilisé pour classer la sévérité, mais il souffre de l'empreinte importante de la génétique qui brouille les pistes pour la classification de sévérité. Il est ainsi possible de présenter une forte déformation cornéenne avec une cornée relativement épaisse et, inversement, de trouver des cornées très fines avec de faibles déformations cornéennes.
L'asymétrie cornéenne est certainement l'élément le plus important à quantifier dans la déformation du KC, car elle induit un mélange d'aberrations sphériques et comatiques, toutes deux responsables des difficultés de correction par des systèmes optiques conventionnels. Il serait toutefois complémentaire de mesurer la perte de parallélisme entre les faces avant et arrière de la cornée au niveau de l'apex cornéen, comme le propose indirectement Belin dans sa classification, bien que ce dernier ne mesure pas la différence entre les élévations moyennes, mais plutôt les valeurs absolues sur les zones de 3 mm de diamètre considérées.
Points forts
  • La classification de sévérité du kératocône (KC) est essentiellement morphométrique et repose sur la déformation de la face cornéenne antérieure.
  • De nombreuses classifications sont disponibles et ont pu émerger successivement en lien avec la progression des différentes technologies d'imagerie de la cornée.
  • L'évaluation de l'asymétrie cornéenne est vraisemblablement le facteur le plus important devant la perte du parallélisme des faces cornéennes, la perte de l'énantiomorphisme ou l'amincissement cornéen.
  • Les technologies OCT sont certainement l'avenir des classifications automatisées de la sévérité du KC, associant l'intelligence artificielle pour définir une gradation cohérente.
Bibliographie
45.1. Circonstances de découverte du kératocône
[1]
Santodomingo-Rubido J, Carracedo G, Suzaki A, et al. Keratoconus : an updated review. Cont Lens Anterior Eye 2022 ; 45(3) : 101559.
[2]
Hashemi H, Heydarian S, Hooshmand E, et al. The prevalence and risk factors for keratoconus : a systematic review and meta-analysis. Cornea 2020 ; 39(2) : 263-70.
[3]
Mas Tur V, MacGregor C, Jayaswal R, et al. A review of keratoconus : diagnosis, pathophysiology, and genetics. Surv Ophthalmol 2017 ; 62(6) : 770-83.
[4]
Ahmad TR, Kong AW, Turner ML, et al. Socioeconomic correlates of keratoconus severity and progression. Cornea 2023 ; 42(1) : 60-5.
[5]
Godefrooij DA, de Wit GA, Uiterwaal CS, et al. Age-specific incidence and prevalence of keratoconus : a nationwide registration study. Am J Ophthalmol 2017 ; 175 : 169-72.
[6]
Meyer JJ, Gokul A, Vellara HR, McGhee CNJ. Progression of keratoconus in children and adolescents. Br J Ophthalmol 2023 ; 107(2) : 176-80.
[7]
Li X, Rabinowitz YS, Rasheed K, Yang H. Longitudinal study of the normal eyes in unilateral keratoconus patients. Ophthalmology 2004 ; 111(3) : 440-6.
[8]
Henriquez MA, Hadid M, Izquierdo L. A systematic review of subclinical keratoconus and forme fruste keratoconus. J Refract Surg 2020 ; 36(4) : 270-9.
45.2. Examen clinique
[9]
Shneor E, Piñero DP, Doron R. Contrast sensitivity and higher-order aberrations in keratoconus subjects. Sci Rep 2021 ; 11(1) : 12971.
[10]
Li X, Yang H, Rabinowitz YS. Keratoconus : classification scheme based on videokeratography and clinical signs. J Cataract Refract Surg 2009 ; 35(9) : 1597-603.
[11]
Romero-Jiménez M, Santodomingo-Rubido J, Wolffsohn JS. Keratoconus : a review. Cont Lens Anterior Eye 2010 ; 33(4) : 157-66 ; quiz 205.
[12]
Bernardes TF, Bonfioli AA. Blepharitis. Semin Ophthalmol 2010 ; 25(3) : 79-83.
[13]
Tavassoli S, Wong N, Chan E. Ocular manifestations of rosacea : a clinical review. Clin Exp Ophthalmol 2021 ; 49(2) : 104-17.
[14]
Kim SE, Nowak V, Quartilho A, et al. Systemic interventions for severe atopic and vernal keratoconjunctivitis in children and young people up to the age of 16 years. Cochrane Database Syst Rev 2020 ; 10(10) : CD013298.
[15]
Wajnsztajn D, Solomon A. Vernal keratoconjunctivitis and keratoconus. Curr Opin Allergy Clin Immunol 2021 ; 21(5) : 507-14.
[16]
Fournié P, Touboul D, Arné JL, et al. [Keratoconus]. J Fr Ophtalmol 2013 ; 36(7) : 618-26.
[17]
Savastano A, Savastano MC, Carlomusto L, Savastano S. Bilateral glaucomatous optic neuropathy caused by eye rubbing. Case Rep Ophthalmol 2015 ; 6(3) : 279-83.
[18]
Goel S, Ganger A, Gupta V. Bilateral juvenile onset primary open-angle glaucoma among keratoconus patients. J Glaucoma 2015 ; 24(4) : e25-27.
[19]
Yeh S, Smith JA. Management of acute hydrops with perforation in a patient with keratoconus and cone dystrophy : case report and literature review. Cornea 2008 ; 27(9) : 1062-5.
[20]
Tsang SH, Sharma T. Leber congenital amaurosis. Adv Exp Med Biol 2018 ; 1085 : 131-7.
[21]
Mazharian A, Flaman R, Elahi S, et al. Medium to long term follow up study of the efficacy of cessation of eye-rubbing to halt progression of keratoconus. Front Med 2023 : 10 : 1152266.
45.3. Diagnostic topographique du kératocône
[22]
Rabinowitz YS. Keratoconus. Surv Ophthalmol 1998 ; 42(4) : 297-319.
[23]
Rabinowitz YS, Rasheed K. KISA % index : a quantitative videokeratography algorithm embodying minimal topographic criteria for diagnosing keratoconus. J Cataract Refract Surg 1999 ; 25(10) : 1327-35.
[24]
Ishii R, Kamiya K, Igarashi A, et al. Correlation of corneal elevation with severity of keratoconus by means of anterior and posterior topographic analysis. Cornea 2012 ; 31(3) : 253-8.
[25]
Saad A, Gatinel D. Topographic and tomographic properties of forme fruste keratoconus corneas. Invest Ophthalmol Vis Sci 2010 ; 51(11) : 5546-55.
[26]
Rao S. Role of Orbscan II in screening keratoconus suspects before refractive corneal surgery. Ophthalmology 2002 ; 109(9) : 1642-6.
[27]
Schlegel Z, Hoang-Xuan T, Gatinel D. Comparison of and correlation between anterior and posterior corneal elevation maps in normal eyes and keratoconus-suspect eyes. J Cataract Refract Surg 2008 ; 34(5) : 789-95.
[28]
Du XL, Chen M, Xie LX. Correlation of basic indicators with stages of keratoconus assessed by Pentacam tomography. Int J Ophthalmol 2015 ; 8(6) : 1136-40.
[29]
Klyce SD. Chasing the suspect : keratoconus. Br J Ophthalmol 2009 ; 93(7) : 845-7.
[30]
Li X, Yang H, Rabinowitz YS. Keratoconus : classification scheme based on videokeratography and clinical signs. J Cataract Refract Surg 2009 ; 35(9) : 1597-603.
[31]
Rabinowitz YS, McDonnell PJ. Computer-assisted corneal topography in keratoconus. Refract Corneal Surg 1989 ; 5(6) : 400-8.
[32]
Franco J, White CA, Kruh JN. Analysis of compensatory corneal epithelial thickness changes in keratoconus using corneal tomography. Cornea 2020 ; 39(3) : 298.
[33]
Reinstein DZ, Archer TJ, Gobbe M. Corneal epithelial thickness profile in the diagnosis of keratoconus. J Refract Surg 2009 ; 25(7) : 604-10.
[34]
Reinstein DZ, Gobbe M, Archer TJ, et al. Epithelial, stromal, and total corneal thickness in keratoconus : three-dimensional display with Artemis very-high frequency digital ultrasound. J Refract Surg 2010 ; 26(4) : 259-71.
[35]
Li Y, Chamberlain W, Tan O, et al. Subclinical keratoconus detection by pattern analysis of corneal and epithelial thickness maps with optical coherence tomography. J Cataract Refract Surg 2016 ; 42(2) : 284.
[36]
Toprak I, Vega A, Alió Del Barrio JL, et al. Diagnostic value of corneal epithelial and stromal thickness distribution profiles in forme fruste keratoconus and subclinical keratoconus. Cornea 2021 ; 40(1) : 61-72.
[37]
Ting DSJ, Foo VH, Yang LWY, et al. Artificial intelligence for anterior segment diseases : Emerging applications in ophthalmology. Br J Ophthalmol 2021 ; 105(2) : 158-68.
[38]
Lin SR, Ladas JG, Bahadur GG, et al. A review of machine learning techniques for keratoconus detection and refractive surgery screening. Sem Ophthalmol 2019 ; 34(4) : 317-26.
[39]
Zéboulon P, Debellemanière G, Bouvet M, Gatinel D. Corneal topography raw data classification using a convolutional neural network. Am J Ophthalmol 2020 ; 219 : 33-9.
[40]
Ruiz Hidalgo I, Rodriguez P, Rozema JJ, et al. Evaluation of a machine-learning classifier for keratoconus detection based on Scheimpflug tomography. Cornea 2016 ; 35(6) : 827.
[41]
Yousefi S, Yousefi E, Takahashi H, et al. Keratoconus severity identification using unsupervised machine learning. PLoS One 2018 ; 13(11) : e0205998.
[42]
Kovács I, Miháltz K, Kránitz K, et al. Accuracy of machine learning classifiers using bilateral data from a Scheimpflug camera for identifying eyes with preclinical signs of keratoconus. J Cataract Refract Surg 2016 ; 42(2) : 275.
[43]
Shi C, Wang M, Zhu T, et al. Machine learning helps improve diagnostic ability of subclinical keratoconus using Scheimpflug and OCT imaging modalities. Eye Vision 2020 ; 7(1) : 48.
[44]
Shetty R, Rao H, Khamar P, et al. Keratoconus screening indices and their diagnostic ability to distinguish normal from ectatic corneas. Am J Ophthalmol 2017 ; 181 : 140-8.
45.4. Classifications du kératocône
[45]
Amsler M. Acute keratocene. Ophthalmologica 1946 ; 112(1) : 51.
[46]
Amsler M. Kératocône classique et kératocône fruste ; arguments unitaires. Ophthalmologica 1946 ; 111(2-3) : 96-101.
[47]
McMahon TT, Szczotka-Flynn L, Barr JT, et al. A new method for grading the severity of keratoconus : the Keratoconus Severity Score (KSS). Cornea 2006 ; 25(7) : 794-800.
[48]
Alió JL, Shabayek MH. Corneal higher order aberrations : a method to grade keratoconus. J Refract Surg Thorofare NJ 1995 2006 ; 22(6) : 539-45.
[49]
Sandali O, El Sanharawi M, Temstet C, et al. Fourier-domain optical coherence tomography imaging in keratoconus : a corneal structural classification. Ophthalmology 2013 ; 120(12) : 2403-12.
[50]
Belin MW, Duncan JK. Keratoconus : the ABCD grading system. Klin Monatsbl Augenheilkd 2016 ; 233(6) : 701-7.
[51]
Belin MW, Villavicencio OF, Ambrósio RR. Tomographic parameters for the detection of keratoconus : suggestions for screening and treatment parameters. Eye Contact Lens 2014 ; 40(6) : 326-30.
[52]
Gomes JAP, Tan D, Rapuano CJ, et al. Global consensus on keratoconus and ectatic diseases. Cornea 2015 ; 34(4) : 359-69.
[53]
Yang Y, Pavlatos E, Chamberlain W, et al. Keratoconus detection using OCT corneal and epithelial thickness map parameters and patterns. J Cataract Refract Surg 2021 ; 47(6) : 759-66.