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Chapitre 48
Dégénérescence marginale pellucide

V. Daien

Introduction, définition et associations
La dégénérescence marginale pellucide (DMP) est une ectasie cornéenne bilatérale périphérique, d'origine inconnue, caractérisée par une bande d'amincissement de 1 à 2 mm de largeur, généralement dans la cornée inférieure, s'étendant des méridiens de 4 à 8 heures (fig. 48-1
Fig. 48-1
Dégénérescence marginale pellucide.
a. Lampe à fente œil droit; flèche montrant la zone d'amincissement et la protrusion située juste au-dessus. b. Image OCT œil droit permettant de quantifier l'amincissement. c. Topographie de cornée œil droit montrant la caractéristique image en « pince de crabe». d. Lampe à fente œil gauche; flèche montrant la zone d'amincissement et la protrusion située juste au-dessus. e. Image OCT œil gauche permettant de quantifier l'amincissement. f. Topographie de cornée œil gauche montrant la caractéristique image en « pince de crabe».
) [1]. La zone d'amincissement est généralement située à 1 à 2 mm du limbe inférieur. Des cas atypiques de DMP avec un amincissement au-delà du méridien de 4 heures surviennent, tout comme des cas où l'amincissement est confiné à une localisation supérieure [2 , 3]. Des cas unilatéraux ont également été décrits [4 , 5]. L'histologie de la DMP a été étudiée en microscopie électronique par Rodrigues et al. : l'épithélium, la membrane de Descemet et l'endothélium étaient normaux, mais des anomalies focales de la couche de Bowman ont été observées. Des anomalies du collagène stromal ont aussi été observées [6].
Diagnostic positif et différentiel
La DMP est à distinguer du kératocône (KC) périphérique, qui entraîne une déformation de la face antérieure de la cornée parfois similaire, mais qui ne montre pas d'amincissement dans la zone à proximité du limbe. La protrusion cornéenne maximale se produit généralement juste au-dessus de la zone d'amincissement, plutôt qu'à l'intérieur, comme cela est observé dans le KC. La cornée proéminente a une épaisseur normale et n'est pas amincie comme dans le KC. Le contour cornéen anormal induit un changement de l'axe de l'astigmatisme qui est inverse à la règle dans sa partie supérieure et direct près du point de protrusion maximale. Les deux maladies peuvent également être observées dans la même famille.
Maguire et al. ont décrit la DMP kératométrique [7]. La typologie topographique ( pattern ) dite en « pince de crabe» illustre le changement d'astigmatisme entre la cornée supérieure et inférieure (voir fig. 48-1
Fig. 48-1
Dégénérescence marginale pellucide.
a. Lampe à fente œil droit; flèche montrant la zone d'amincissement et la protrusion située juste au-dessus. b. Image OCT œil droit permettant de quantifier l'amincissement. c. Topographie de cornée œil droit montrant la caractéristique image en « pince de crabe». d. Lampe à fente œil gauche; flèche montrant la zone d'amincissement et la protrusion située juste au-dessus. e. Image OCT œil gauche permettant de quantifier l'amincissement. f. Topographie de cornée œil gauche montrant la caractéristique image en « pince de crabe».
). Cet aspect topographique peut néanmoins exister chez un patient atteint de KC périphérique et inférieur. La topographie cornéenne peut révéler des anomalies de la périphérie cornéenne sur l'œil adelphe ou chez des membres asymptomatiques de la famille d'un patient atteint de DMP, même lorsque l'examen à la lampe à fente est normal [8]. Les patients atteints de cette affection sont généralement symptomatiques entre la 2 e et la 4 e décennie de vie, se plaignant d'une vision floue due à un astigmatisme irrégulier. Il n'y a pas de prédisposition ethnique ou de genre.
Schlaeppi a choisi le nom « pellucide», signifiant « transparent», car les cornées restent le plus souvent claires et avasculaires [9]. Les caractéristiques du KC – en particulier la protrusion à l'intérieur de la zone d'amincissement cornéenne, les stries de Vogt et l'anneau de Fleischer – ne sont pas observées dans la DMP. Des cicatrices sont néanmoins possibles au niveau de la membrane de Descemet (tableau 48-1
Tableau 48-1
Diagnostic différentiel entre la dégénérescence marginale pellucide et le kératocône .
CaractéristiquesDégénérescence marginale pellucideKératocône
Fréquence de la maladieMoins fréquenteFréquent
Âge de début20–40 ans Puberté
Pachymétrie cornéenneAmincissement en bande de 1–2 mm à 1–2 mm du limbe inférieur Amincissement plus souvent inférieur et paracentral
HydropsRare mais possiblePlus fréquent
ProtrusionAu-dessus de la bande amincieÀ l'apex de l'ectasie, signe de Munson
AstigmatismeInverseGénéralement direct, mais variable
Anneau de FleischerAbsent ou discretAnneau entourant l'ectasie
Cicatrices cornéennesCornée classiquement claire, mais cicatrices possiblesStromales antérieures et/ou après hydrops
StriesAbsentesLe plus souvent verticales (Vogt)
). Bien que la cornée puisse devenir très mince, la rupture est rare. Des hydrops peuvent survenir, entraînant un œdème, des cicatrices et une possible perforation ou néovascularisation de la cornée [10].
La DMP peut être distinguée d'autres troubles d'amincissement de la périphérie cornéenne : la dégénérescence marginale de Terrien affecte la cornée, tant supérieure qu'inférieure, avec une néovascularisation cornéenne et des dépôts lipidiques (fig. 48-2
Fig. 48-2
Diagnostics différentiels de la dégénérescence marginale pellucide.
a. Ulcère de Mooren perforé, œil droit. b. Ulcère de Mooren, œil gauche, avec amincissements cornéens focaux. c, d. Dégénérescence marginale de Terrien; amincissement sur 360° néovascularisé avec infiltrats stromaux cicatriciels et lipidiques, œil droit (c), œil gauche (d).
). Lorsque la protrusion cornéenne se produit dans la dégénérescence de Terrien, c'est généralement à l'intérieur de la zone d'amincissement. L'ulcère de Mooren est généralement unilatéral, et est associé à une inflammation et des douleurs marquées, un défect épithélial dans la zone d'ulcération et une néovascularisation cornéenne périphérique (voir fig. 48-2
Fig. 48-2
Diagnostics différentiels de la dégénérescence marginale pellucide.
a. Ulcère de Mooren perforé, œil droit. b. Ulcère de Mooren, œil gauche, avec amincissements cornéens focaux. c, d. Dégénérescence marginale de Terrien; amincissement sur 360° néovascularisé avec infiltrats stromaux cicatriciels et lipidiques, œil droit (c), œil gauche (d).
).
Prise en charge
Optique et contactologie
Les lunettes ne corrigent que partiellement l'astigmatisme irrégulier élevé associé.
Des lentilles rigides de grand diamètre, hybrides ou des verres scléraux ont été utilisés avec succès dans la DMP avec un gain visuel significatif.
Greffes de cornée et autres traitements
Une kératoplastie transfixiante de grand diamètre et/ou excentrique (fig. 48-3
Fig. 48-3
Prise en charge chirurgicale d'une dégénérescence marginale pellucide.
a. Aspect préopératoire œil gauche, lampe à fente. b. Aspect préopératoire œil gauche, vue de la protrusion majeure de profil. c. Kératoplastie transfixiante décentrée en inférieur. d. Incisions cornéennes arciformes au laser femtoseconde (flèches) ayant permis de diminuer l'astigmatisme de 14,4 D à 8,2 D.
) peut être nécessaire pour englober la zone d'amincissement périphérique. Néanmoins, une greffe à proximité du limbe est à risque de rejet endothélial très élevé. Varley et al. ont rapporté un taux de rejet de 64 % sur leur série de 12 yeux opérés, mais avec une récupération chez tous leurs patients sur une période de suivi moyenne de 3 ans [11 , 12].
D'autres techniques sont utilisées dans le traitement de la DMP. La kératoplastie lamellaire antérieure profonde diminue le risque de rejet endothélial [13]. L'apport de l'OCT peropératoire a également permis le développement de nouvelles techniques prometteuses telles que la kératoplastie lamellaire intrastromale avec tunnel scléral proposée par l'équipe de Guindolet et al. [14]. Des publications rapportent une efficacité du corneal collagen cross-linking (CXL) à long terme pour ralentir la progression de la DMP [15]. La diminution de l'astigmatisme peut aussi être obtenue par incisions cornéennes arciformes au laser femtoseconde (fig. 48-3
Fig. 48-3
Prise en charge chirurgicale d'une dégénérescence marginale pellucide.
a. Aspect préopératoire œil gauche, lampe à fente. b. Aspect préopératoire œil gauche, vue de la protrusion majeure de profil. c. Kératoplastie transfixiante décentrée en inférieur. d. Incisions cornéennes arciformes au laser femtoseconde (flèches) ayant permis de diminuer l'astigmatisme de 14,4 D à 8,2 D.
), par des anneaux intracornéens [16], par des résections cornéennes en croissant transfixiantes [17], ou prédescemétiques préservant l'endothélium après une aérodissection [18].
Les patients atteints de DMP sont de mauvais candidats à la chirurgie réfractive classique en raison du risque d'ectasie [19]; néanmoins, des procédures combinant photokératectomie réfractive (PKR) topoguidée et CXL semblent prometteuses [20].
Points forts
  • La dégénérescence marginale pellucide (DMP) est une ectasie périphérique dont l'amincissement est proche du limbe.
  • Elle est de découverte et d'évolution plus tardives en comparaison de l'ectasie du kératocône.
  • Le retentissement visuel est longtemps compensé par une correction optique avec un fort cylindre réfractif.
  • L'adaptation en lentille rigide est souvent la meilleure option; les approches chirurgicales sont complexes et parfois insatisfaisantes.
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