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Chapitre 52
Déformations cornéennes traumatiques

J.-L. Bourges

Introduction
Une déformation cornéenne traumatique correspond à un changement permanent de la forme physiologique cornéenne qui est lié purement à un événement traumatique identifiable. Elle s'accompagne fréquemment d'une opacité. Plusieurs mécanismes traumatiques en sont à l'origine. Ses conséquences anatomiques, physiologiques et optiques impactent significativement la vision de l'œil traumatisé. Bien sûr, s'il est important d'éviter les traumatismes par tout moyen possible, l'ophtalmologiste est plus concrètement amené à limiter les risques de déformation immédiatement après le traumatisme et à savoir prendre en charge les conséquences à plus long terme.
Mécanismes
Les différents mécanismes traumatiques déforment la cornée à eux seuls ou en association. Ils font suite à une abrasion contusive, une brûlure, une lacération lamellaire ou perforante [1]. Principalement, les mécanismes de déformation sont l'amincissement tissulaire, l'affaiblissement biomécanique secondaire ou les conséquences du processus cicatriciel, parfois hypertrophiques. La courbure de la lentille cornéenne et/ou son épaisseur changent.
Amincissement tissulaire
L'amincissement est dû directement à l'abrasion tissulaire traumatique, c'est-à-dire à l'amputation d'une zone ou d'une couche cornéenne. Le défect est superficiel (épithélium, couche de Bowman, stroma < 50 μm), antérieur (jusqu'à 150 μm superficiels), moyen ou profond (150 μm les plus internes). Il est responsable à la fois d'altération biomécanique pourvoyeuse d'ectasie secondaire, d'opacité cicatricielle et d'une irrégularité cornéenne, principalement antérieure, qui compromet le stigmatisme optique.
Affaiblissement biomécanique secondaire
Le stroma antérieur est 50 % fois plus rigide que le stroma moyen et postérieur [2]. Sa rigidité évolue en augmentant significativement avec l'âge [3]. L'affaiblissement biomécanique engendré par un même volume de perte stromale entraînera donc des conséquences d'autant plus importantes que le sujet est jeune. Après une lésion stromale, la biomécanique est altérée dès la phase inflammatoire et d'œdème post-traumatique [4]. Le module de Young diminue, augmentant significativement la déformabilité stromale avant même l'infiltrat cellulaire cicatriciel. Le phénomène continue d'évoluer au-delà de la phase cicatricielle fibrosante ( haze ). L'augmentation progressive et irrégulière des courbures cornéennes change le stigmatisme en accroissant les aberrations optiques de haut degré, peu accessibles à une correction optique non contact.
Cicatrisations
En dehors d'une perte tissulaire, le processus cicatriciel est lui-même en mesure de déformer la cornée (fig. 52-1
Fig. 52-1
Cicatrices déformantes (a, b) et topographie correspondante pour l'œil gauche (c-f) avec astigmatismes très irréguliers, suites à des plaies cornéennes.
). S'il est aberrant, les berges d'une lacération cornéenne, principalement stromale, ne cicatrisent pas en bonne position. Ici, la cicatrisation peut s'être produite spontanément, sans correction chirurgicale, ou en raison d'une malposition des points lors de la suture des berges de la plaie. Ce peut être également la conséquence d'une tension inappropriée de suture. La cicatrisation rétractile comme la fibrose locale aplatissent la courbure cornéenne localement, la rendant irrégulière et moins optiquement convergente. Il est exceptionnel que ces phénomènes s'établissent sans irrégularités morphologiques après un traumatisme. Ceux-ci sont dus à la conséquence conjuguée de l'afflux de fibroblastes kératocytaires activés sur le site du traumatisme, de leur production réactionnelle de collagène cicatriciel et de l'altération conjuguée des fibres d'élastine stromale, particulièrement au niveau des couches cornéennes externes [5]. Le pelage simple de la couche de Bowman ne semble pas influer, en revanche, sur l'importance d'une déformation traumatique [6].
La cicatrisation hypertrophique comme la chéloïde surviennent en fin de cicatrisation, sous l'influence de la voie cicatricielle transforming growth factor β [7]. Les cicatrisations rétractiles et hypertrophiques correspondent toutes deux à un réarrangement anormal de fibrocytes cicatriciels et des lamelles de collagène. Elles diffèrent en cela que l'hypertrophie épithéliale ou la fibrose sous-épithéliale s'observent dans les suites immédiates d'un traumatisme, tandis que la chéloïde s'installe plusieurs mois, voire plusieurs années après un traumatisme [8]. En plus du changement optique qu'elles génèrent, elles influent sur la diffusion lumineuse et l'étalement du film lacrymal [9].
Conséquences anatomiques
La perte de substance cornéenne traumatique immédiate est une cause évidente d'amincissement stromal. À celle-ci peut s'adjoindre une kératolyse secondaire. Cette dernière s'observe généralement au niveau de lacérations mécaniques sagittales. Le rôle de la barrière épithéliostromale et de la régénération épithéliale après un traumatisme est crucial pour limiter l'évolution cicatricielle vers la fibrose ou la kératolyse [10]. Ces amincissements sont explorés, quantifiés et suivis dans leur évolution par l'OCT de cornée (fig. 52-2
Fig. 52-2
OCT de cornées traumatisées.
On note les opacités cicatricielles (flèches) et les zones kératolytiques (têtes de flèche) responsables de la déformation traumatique (a, b). Peuvent s'associer des lésions de type chéloïde (c, astérisque) ou une insuffisance endothéliale avec œdème bulleux sous-épithélial (d).
). L'exemple typique est celui de la kératolyse focale post-incisionnelle, qui jouxte le lit de trépanation des kératoplasties sur kératocône.
L'ectasie post-traumatique secondaire est rare, y compris dans les amincissements stromaux sévères à lit résiduel inférieur à 250 μm. Seuls quelques cas sont rapportés dans la littérature, sauf à considérer la chirurgie réfractive comme un traumatisme, ou à inclure l'appui oculaire sur une cornée à terrain kératoconique. Ces ectasies particulières font l'objet d'un autre chapitre (voir chapitre 53.2, « Ectasies post-laser» ). La fibrose cicatricielle la prévient probablement le plus souvent après le traumatisme. L'exploration privilégiée est la topographie cornéenne. L'irrégularité cornéenne est la déformation la plus fréquente après un traumatisme. La cornée perd l'homogénéité de ses courbures. L'épaisseur de l'épithélium cornéen se module [11]. Il adapte le nombre de ses couches cellulaires sous l'influence de l'appui palpébral pour réduire l'amplitude de la déformation locale de surface et les conséquences optiques du traumatisme.
La chéloïde post-traumatique se présente sous forme d'une masse blanc-grisâtre opaque et irrégulière qui se développe progressivement aux dépens du stroma antérieur. Son volume augmente avec le temps. L'épithélium qui la recouvre est aminci. La chéloïde déstructure ce qui pourrait rester de la couche de Bowman qui n'est plus individualisable, à la différence d'une dégénérescence nodulaire de Salzmann idiopathique ou irritative réactionnelle. Elle est constituée de fibroblastes activés, de myofibroblastes ainsi que de collagène hyalinisé et désorienté [12]. Il n'est pas établi qu'il y a une relation entre la propension à développer une chéloïde cicatricielle post-traumatique cornéenne et une cicatrisation cutanée sur ce mode, mais il semble exister une susceptibilité personnelle à cela [13]. L'exploration de la lésion inclut une imagerie lacrymale, un OCT de cornée et une topographie cornéenne antérieure (spéculaire ou OCT).
Conséquences physiologiques
La déformation cornéenne traumatique entraîne un remodelage épithélial compensateur, sous l'influence du stress mécanique palpébral constant. L'épithélium s'épaissit au niveau des zones kératolytiques et s'amincit au niveau des zones hypertrophiées. Ainsi, les conséquences optiques de la déformation sont minimisées naturellement. L'étalement du film lacrymal est impacté par la déformation cornéenne directe ou cicatricielle secondaire (fig. 52-3
Fig. 52-3
Coupe histologique d'épithélium et de stroma antérieur cornéens, issue de kératoplastie lamellaire pour déformation cornéenne traumatique.
On note la variation d'épaisseur épithéliale qui procure un certain effet lissant à la surface oculaire déformée.
).
Il est aussi possible d'observer une cassure précoce focale du film lacrymal, une zone d'accumulation ( pooling ) [14] ou un amincissement en périphérie d'une zone hypertrophique (effet Dellen) [15] (fig. 52-4
Fig. 52-4
Effets de la déformation sur le film lacrymal.
L'effet de pooling (a–d) est la conséquence d'une accumulation du film lacrymal dans une déformation de surface cornéenne en dépression. La fluorescéine n'accroche pas la couche épithéliale et s'élimine au rinçage (a, puis b, puis c). On peut voir une opacité associée (d). L'effet Dellen (e) est un pooling sur une dépression de surface, progressivement réactionnelle (flèche) à une déformation hypertrophique adjacente (astérisque).
). Les conséquences lacrymales de la déformation cornéenne affectent le confort de surface oculaire et la stabilité optique cornéenne qui fluctue. Elles rendent aléatoires les mesures biométriques.
Pour envisager toutes les conséquences physiologiques des déformations cornéennes traumatiques, il est encore possible de citer l'insuffisance limbique des brûlures cornéennes, qui déforme la surface cornéenne et l'opacifie par conjonctivalisation et néovascularisation. Il existe enfin les lésions endothéliales traumatiques, qui entraînent un œdème fonctionnel sectoriel, épaississant une zone focale cornéenne. Les lésions descemétiques et stromales cornéennes postérieures mécaniques peuvent exceptionnellement créer les conditions d'une déformation cornéenne interne post-traumatique (fig. 52-5
Fig. 52-5
Traumatisme chirurgical cornéen postérieur.
On observe la déformation stromale postérieure directionnelle fixe cicatricielle.
).
Conséquences optiques
Les conséquences optiques d'une déformation cornéenne traumatique sont :
  • la perte focale du stigmatisme cornéen, causant un astigmatisme irrégulier. Il se traduit par la mesure aberrométrique d'aberrations optiques de haut degré;
  • l'instabilité des propriétés optiques cornéennes. L'irrégularité du film lacrymal et de son étalement sur la surface oculaire fait varier la puissance du dioptre principal de l'œil (air/film lacrymal);
  • l'évolution progressive possible du pouvoir optique cornéen. Le développement d'une ectasie secondaire en est l'exemple le plus démonstratif.
Conduite à tenir
À chaud
Limiter la déformation anatomique est l'objectif principal dans la prise en charge à chaud des cornées traumatisées. Le rapprochement des berges d'une lacération et l'affrontement de ses points conjugués sont obtenus au moyen d'un plaquage par lentille de contact, de collages biologiques ou de sutures mécaniques. Le respect des courbures naturelles de la cornée et de son axe optique est prioritaire dans le choix des moyens et dans la réalisation du soin (par exemple tension appropriée d'une suture). Une colle biologique peut transitoirement accentuer la déformation cornéenne post-traumatique.
La kératolyse est une autre cause de déformation post-traumatique. Elle est limitée au mieux en favorisant par tout moyen la confluence épithéliale d'une érosion ou d'un ulcère. En effet, l'exposition stromale prolongée active les métalloprotéinases matricielles locales. Ces dernières créent les conditions d'une kératolyse progressive rapide. Ainsi, il est utile de limiter l'effet iatrogène anticicatriciel. Il est possible de proposer l'occlusion palpébrale transitoire, une lentille thérapeutique ou une membrane amniotique. Enfin, l'utilisation des facteurs de croissance cicatriciels reste le dernier recours.
À froid
Pour déterminer l'impact visuel de la déformation traumatique cornéenne, il est utile de procéder à un test d'acuité visuelle sous lentille de contact rigide perméable au gaz (LRPG) ou verre scléral. Ces dispositifs, dont les courbures restent régulières, gomment en grande partie les irrégularités anatomiques de la surface cornéenne altérée, par effet tampon mécanique du film lacrymal qui s'interpose. Le dispositif positionné, l'acuité visuelle s'améliore d'autant que les irrégularités la détériorent. En revanche, il n'a pas d'effet sur la baisse d'acuité visuelle liée à une opacité. C'est un test discriminant très utile dans la stratégie de prise en charge à froid des déformations cornéennes secondaires, lorsqu'elles sont associées à une opacité des milieux.
On peut utiliser différents moyens pour régulariser une cornée déformée par un traumatisme :
  • le laser (photokératectomie); il peut être guidé par aberrométrie ou topographie;
  • le cross-linking (CXL) du collagène cornéen; il combine la solidification d'une cornée dont la biomécanique est compromise et un effet fibrosant qui aplatit une ectasie secondaire;
  • les kératoplasties lamellaires ou pénétrantes; elles sont proposées en dernier recours, lorsque les autres options sont en échec prévisible ou de fait.
Les anneaux intracornéens sont peu utilisés dans cette indication.
La prise en charge d'une chéloïde symptomatique consiste en une kératectomie lamellaire superficielle. Il est important de restaurer la barrière épithéliostromale le plus précocement possible pour éviter le risque de récidive [16].
Points forts
  • Les déformations traumatiques de la cornée sont des événements pouvant altérer la transparence et l'efficacité réfractive du tissu cornéen. Il est important de tenter de minimiser, dès les stades précoces, ces deux aspects du retentissement fonctionnel.
  • L'optimisation de la continuité anatomique du stroma cornéen et une prise en charge optimisée de la réépithélialisation permettent de limiter les processus de fibrose et de cicatrisation chéloïde.
  • De multiples procédures chirurgicales sont disponibles pour tenter de régulariser et de restituer de la transparence à la cornée; néanmoins, l'adaptation en lentilles rigides ou sclérales doit être une alternative proposée en premier lieu car elle est souvent bénéfique.
  • La notion de stabilisation des lésions est un critère important avant toute procédure chirurgicale réalisée à froid. La cicatrisation stromale et le lissage épithélial sont parfois performants pour réhabiliter la fonction cornéenne.
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