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Chapitre 60
Chirurgie cornéenne robotisée

E. Koestel, J.-L. Bourges, T. Bourcier

Ce chapitre propose de dresser un état des lieux de la recherche en chirurgie cornéenne robotisée, puis d'examiner l'éventuel bénéfice en pratique clinique et les freins à son développement [1].
Recherche en chirurgie cornéenne et de surface oculaire robotisée
Modèles ex vivo
La première description de chirurgie cornéenne robotisée date de 2007. Tsirbas et al. ont réalisé avec succès des sutures cornéennes au monofilament 10-0, sur des yeux de porc, avec le robot Da Vinci®. Cependant, par comparaison avec des sutures manuelles, les sutures réalisées avec le robot prenaient trois fois plus de temps [2]. Par la suite, Bourges et al. ont évalué la faisabilité de la greffe de cornée transfixiante robotisée, toujours à l'aide du robot Da Vinci®, sur des yeux de porc, puis sur cadavre humain, démontrant ainsi que toutes les étapes de la kératoplastie transfixiante étaient réalisables à l'aide du robot, avec de nombreux avantages, mais toutefois un robot imparfaitement adapté à la chirurgie intraoculaire en l'état [3]. Le robot Symani® Surgical System (Medical Microinstruments, Pise, Italie) a également été évalué pour sa capacité de réaliser des sutures cornéennes. Là encore, la faisabilité des sutures cornéennes a été démontrée, avec des temps chirurgicaux plus importants que les procédures manuelles [4].
Plus récemment, Draelos, Keller et al. ont décrit l'usage d'un bras robotisé pour augmenter le taux de succès des kératoplasties lamellaires antérieures profondes (KLAP). En utilisant la technique de la big bubble , un bras robotique couplé à l'OCT a été utilisé pour l'insertion de l'aiguille dans le stroma postérieur et a permis une meilleure maîtrise de la profondeur d'injection d'air. Aucune différence n'a été montrée sur les taux de perforation, mais la profondeur d'insertion de l'aiguille était légèrement plus importante avec le bras robotisé que par le chirurgien seul, augmentant ainsi théoriquement le taux de succès de la dissection [5 , 6]. Là encore, les temps chirurgicaux robot-assistés étaient supérieurs aux temps manuels.
En téléchirurgie, il n'y a à notre connaissance qu'un seul essai à ce jour. En 2007, Mines et al. ont évalué la faisabilité de la suture de plaies cornéennes sur des yeux de lapins énucléés, à distance, utilisant le système Telepresence Surgery System® équipé avec la Remote Slave Micromanipulator Unit® (SRI International, Menlo Park, États-Unis) [7]. Des sutures étanches ont été obtenues, mais avec un temps de procédure 10 fois plus important que pour les yeux contrôles, suturés manuellement.
Recherche clinique
Bourcier et al. ont rapporté les premières chirurgies cornéennes robotisées réalisées chez l'homme. En 2014, trois patients présentant des ulcères cornéens chroniques ont bénéficié d'une greffe de membrane amniotique réalisée à l'aide du robot Da Vinci Xi® (Intuitive Surgical Inc., Sunnyvale, États-Unis) et des instruments microchirurgicaux développés par le fabricant (pinces Fine Tissue®, Black Diamond®, scalpel Snap-fit®, ciseaux de Pott®, Cautery Hook®). Aucune complication per- ou postopératoire n'a été rapportée [8]. Par la suite, en 2015 et 2016, des chirurgies d'exérèses de ptérygions avec autogreffes conjonctivales ont pu être réalisées, là encore sans complication, ni nécessité de conversion en une chirurgie conventionnelle manuelle [9]. Le robot a fourni la dextérité suffisante pour effectuer les manipulations nécessaires à l'accomplissement complet (de l'incision à la fermeture) des procédures susmentionnées. Douze interventions effectuées aux Hôpitaux Universitaires de Strasbourg ont démontré la faisabilité d'une chirurgie oculaire robot-assistée.
L'installation du patient et la disposition des différentes parties du robot Da Vinci® dans le bloc opératoire sont illustrées dans la figure 60-1
Fig. 60-1
La partie mobile du Da Vinci® au bloc opératoire (service d'ophtalmologie et IHU de chirurgie guidée par l'image, Hôpitaux Universitaires de Strasbourg).
Elle est placée derrière la tête du patient installé en décubitus dorsal (P, premier plan). Elle comprend quatre bras articulés; trois d'entre eux sont chargés des différents instruments chirurgicaux et le 4e est équipé de la caméra digitale stéréoscopique installée verticalement au-dessus de l'œil à opérer. Cela permet au chirurgien (S) installé à distance, à sa console, de visualiser le champ opératoire (arrière-plan). Les bras du robot sont positionnés à la partie inférieure et temporale du visage afin d'éviter les contacts avec le nez et le toit de l'orbite. Ils sont inclinés de 45 à 60 degrés par rapport au plan chirurgical et organisés de façon triangulaire. Un(e) infirmier(ère) roboticien(ne) et un interne (F) sont présents à proximité du patient. Habillés stérilement, ils ont pour mission de changer les instruments du robot et d'arroser la surface oculaire quand cela est nécessaire.
Source : B. Stoloff, T. Bourcier.
. Il est à noter que la qualité de visualisation des images 3D et autofocus du champ opératoire est proche de celle des microscopes opératoires modernes (fig. 60-2
Fig. 60-2
Vue peropératoire de la console chirurgien du système Da Vinci Xi®.
Greffe de membrane amniotique. 1 : pince; 2 : porte-aiguille.
Source : T. Bourcier.
).
Au total
En résumé, tous les essais précliniques et cliniques réalisés jusqu'à ce jour rapportent le succès des procédures robotisées évaluées, mais des temps chirurgicaux allongés par rapport aux procédures manuelles. Néanmoins, cela est au moins en partie dû au manque d'expérience des chirurgiens en chirurgie robot-assistée, avec une réduction de ces temps d'intervention au fur et à mesure des procédures réalisées [3 , 10]. De plus, pour ce qui est du robot Da Vinci®, l'articulation du mouvement est proximale, en comparaison avec la chirurgie traditionnelle, où le chirurgien manipule directement les instruments avec le bout des doigts, à proximité immédiate de la surface oculaire. Les robots évalués ne sont donc pas encore tout à fait adaptés à une utilisation microchirurgicale en ophtalmologie. Ils ont néanmoins démontré leur sécurité dans la manipulation des tissus cornéens et de surface oculaire.
Les études précliniques et cliniques en chirurgie cornéenne et de surface oculaire robotisée publiées dans la littérature sont récapitulées dans le tableau 60-1
Tableau 60-1
Essais cliniques et précliniques publiés en chirurgie robotisée cornéenne et de surface oculaire.
ÉquipeAnnéeRobotModèleProcédure évaluée
Mines et al. [7]2007Telepresence Surgery System® – Remote Slave Micromanipulator Unit (SRI International, Menlo Park, États-Unis).Œil de lapin – ex vivoSuture d'une plaie cornéenne, téléchirurgie, points séparés au Nylon 10-0
Tsirbas et al. [2]2007Da Vinci® (Intuitive Surgical Inc., Sunnyvale, États-Unis)Œil de porc – ex vivoSuture d'une lacération cornéenne non perforante, points séparés au Nylon 10-0
Bourges et al. [3]2009Da Vinci® (Intuitive Surgical Inc., Sunnyvale, États-Unis)Œil de porc – ex vivo
Tête de cadavre humain – ex vivo
Greffe de cornée transfixiante, suture au Nylon 10-0, points séparés et surjet
Bourcier et al. [8, 9, 19]2014Da Vinci® (Intuitive Surgical Inc., Sunnyvale, États-Unis)Œil de porc – ex vivoExérèse de ptérygion et autogreffe conjonctivale
2015Patient – in vivoGreffe de membrane amniotique, suture épisclérale, points séparés au limbe
2015Patient – in vivoExérèse de ptérygion et autogreffe conjonctivale
Chammas et al. [10] (même équipe que [8, 9, 19])2017Greffons cornéens scientifiques, chambre antérieure artificielle – ex vivoKératoplastie transfixiante, points séparés et surjet au monofilament 10-0
Draelos, Keller et al. [5, 6]2020Da Vinci® (Intuitive Surgical Inc., Sunnyvale, États-Unis)Greffons cornéens scientifiques, chambre antérieure artificielle – ex vivoKLAP, insertion intrastromale de l'aiguille avant formation de la big bubble
Savastano et al. [4]2022Symani Surgical System® (Medical Microinstruments, Pise, Italie)Œil de porc – ex vivoSuture d'une trépanation cornéenne non perforante, points séparés au monofilament 10-0
.
Prototypes et robots en cours de développement en 2025
Le Da Vinci® n'est pas la seule voie de recherche et l'avenir des micro-robots s'annonce prometteur. Plusieurs prototypes dédiés à la chirurgie rétinienne et issus de la recherche universitaire sont en développement : Micron, Mynutia, RAMS, Polaris (également destinés à la chirurgie de la cataracte), Preceyes, Acusurgical et le Steady-Hand Eye Robot . L'IRISS est un prototype dédié à la chirurgie de la cataracte qui a laissé place à l' Horizon Surgical System (Horizon Surgical Systems Inc., Malibu, États-Unis), dont le but est de développer une solution entièrement automatisée et fondée sur l'OCT pour la chirurgie de la cataracte (fig. 60-3
Fig. 60-3
Robot Horizon Surgical System (Horizon Surgical Systems, Malibu, États-Unis).
a. Prototype. b. Vue rapprochée du champ opératoire.
Source : Dr J.P. Hubschman (Horizon Surgical Systems).
) [11].
Le plus avancé de ces derniers est le Preceyes Surgical System , développé par les universités d'Eindhoven et d'Oxford. Il a été validé cliniquement pour la chirurgie vitréorétinienne. Il s'agit du seul robot chirurgical développé pour l'ophtalmologie à avoir obtenu le marquage CE (communauté européenne) et atteint la phase de commercialisation.
Il n'existe pas à notre connaissance de prototype en développement pour la chirurgie cornéenne et de surface oculaire.
Chirurgie robotisée et intelligence artificielle
La recherche en chirurgie robotique ophtalmologique se doit d'intégrer les nouveaux outils d'intelligence artificielle (IA) pour améliorer la sécurité, l'efficacité et la fiabilité des plateformes robotiques [12]. Ces innovations très récentes n'ont pour le moment fait l'objet que de très peu de publications en chirurgie ophtalmologique. L'une de leurs applications consiste à prévoir les mouvements involontaires du chirurgien. Pour la chirurgie vitréorétinienne, une équipe a notamment développé un système de contrôle actif de la pression exercée par l'opérateur au niveau des sclérotomies, associé au Steady-Hand Eye Robot et fondé sur le deep learning (DL) [13].
Un autre apport potentiel de l'IA en chirurgie robotisée de l'œil est l'amélioration de la perception de l'espace, avec des applications en chirurgie cornéenne et vitréorétinienne. Pan et al. ont notamment développé un système de navigation en réalité augmentée pour guider le positionnement des sutures dans la KLAP, utilisant le DL pour améliorer la détection des contours du greffon [14]. À l'aide de l'OCT, le DL a également été utilisé pour segmenter les couches rétiniennes en temps réel et pourrait être appliqué dans le cadre d'injections sous-rétiniennes robotisées [15]. Kim et al. ont utilisé le DL pour prédire la position, la distance à parcourir et la trajectoire optimale d'un instrument dans la cavité rétinienne, avec des cibles rétiniennes définies, dans le but de palier les limitations humaines en termes de visualisation et de perception de la profondeur [16].
L'intégration de l'IA aux systèmes chirurgicaux robotisés n'en est qu'à ses prémices. Néanmoins, elle laisse entrevoir la possibilité, dans un futur lointain, de procédures chirurgicales entièrement automatisées avec une prise de décisions chirurgicales de l'IA sans intervention humaine.
Avantages potentiels en chirurgie cornéenne
Les avantages potentiels à l'utilisation de robots en chirurgie cornéenne sont nombreux : meilleure précision du geste, manœuvrabilité accrue, filtration des tremblements, automatisation des mouvements, meilleure ergonomie de travail, téléchirurgie, télé-enseignement. La réduction des tremblements est rendue possible par le traitement, puis le filtrage de la fréquence des mouvements. L'usage d'un système robotisé permet la réduction des dommages tissulaires avec un meilleur contrôle de la force appliquée et de la direction des aiguilles [17]. De plus, les systèmes robotisés ne sont pas sujets à la fatigabilité. Les bras robotisés peuvent comporter sept degrés de liberté, augmentant considérablement la précision et la manœuvrabilité, même dans des espaces confinés. Par ailleurs, le couplage de systèmes robotisés avec l'OCT ou d'autres systèmes d'imagerie permettrait une meilleure évaluation des distances, de la profondeur, et une plus grande précision des gestes chirurgicaux.
La robotique paraît donc en mesure d'améliorer la qualité des soins délivrés aux patients, et ouvre également la possibilité d'effectuer des procédures à distance, ou téléchirurgie, et permet ainsi d'apporter des compétences chirurgicales surspécialisées à des régions qui en étaient jusqu'alors privées.
Freins au développement
Si la chirurgie ophtalmologique, en particulier cornéenne et de surface oculaire, n'a pas encore bénéficié des avancées robotiques maintenant courantes dans d'autres spécialités, cela peut s'expliquer par les raisons qui suivent.
Tout d'abord, la chirurgie ophtalmologique est déjà une chirurgie mini-invasive dont les résultats cliniques sont globalement excellents (prédictibilité, reproductibilité, sécurité) pour des procédures à « forts flux» de patients telles que peuvent l'être la chirurgie de la cataracte ou la chirurgie réfractive. De multiples outils technologiques (imagerie OCT, lasers) assistent déjà le chirurgien, dont la cadence de travail s'apparente presque à celle d'un robot lorsqu'un grand nombre de procédures sont réalisées dans la même journée opératoire. La question du rôle et de la valeur ajoutée de la robotique est légitime dans ces conditions.
De plus, la chirurgie cornéenne et de surface oculaire ne présente pas les contraintes d'autres procédures, comme la chirurgie rétinienne, qui nécessitent la réalisation de gestes fins et précis dans un espace confiné. Les tissus sont accessibles, les mouvements peu limités, et la visualisation et l'exposition du site opératoire sont excellentes.
Le passage des études précliniques aux études cliniques présente également des difficultés propres à notre spécialité, notamment l'adaptation des robots et des stations chirurgicales aux caractéristiques propres à nos patients, à leur anatomie, et aux modalités d'anesthésie (mouvements de tête, arcades sourcilières ou arêtes nasales proéminentes, mouvements oculaires). Pour prendre en compte ces difficultés dans les études précliniques, une équipe a proposé un système de lunettes permettant le montage sur un volontaire vivant et sain d'un œil artificiel ou animal énucléé [18].
Pour finir, le coût actuel d'une procédure robotisée est très largement supérieur aux standards de la chirurgie ophtalmologique manuelle. Trouver un juste équilibre entre les avantages et les coûts est un prérequis indispensable à la diffusion. Le développement d'un robot chirurgical est très coûteux, l'investissement se chiffrant à plus de 50 millions de dollars. Les phases de conceptualisation, de réalisation du prototype, puis de développement préclinique (fonctionnalisation à une tâche spécifique, autorisation des autorités sanitaires) ne peuvent donc pas s'effectuer sans levée de fonds importante. De ce fait, il est nécessaire pour les industriels de focaliser l'usage du robot sur le segment du marché le plus porteur, permettant la diffusion la plus large, et non pas sur l'usage le plus innovant ou avantageux pour les chirurgiens et les patients. En outre, les réglementations et contraintes des agences sanitaires évoluent plus rapidement que la conception des robots, engendrant des coûts supplémentaires. Pour amortir l'investissement, le système devrait dont être utile pour plusieurs opérations différentes, s'adapter aux innovations, ou permettre un volume d'interventions élevé en améliorant les cadences et en permettant d'économiser des ressources humaines.
Conclusion
Encore confinée au domaine de la recherche et soulevant le scepticisme de certains opérateurs, la chirurgie robot-assistée accélère son développement en ophtalmologie et devrait s'intégrer dans les prochaines années à nos espaces chirurgicaux de travail. La véritable question est désormais de déterminer quand ce futur robot sera suffisamment performant pour apporter une réelle valeur ajoutée à notre pratique en renforçant la qualité et la sécurité des procédures manuelles existantes, en gagnant du temps chirurgical et/ou en réalisant des interventions considérées à ce jour comme impossibles par une main humaine.
Points forts
  • Le passage d'une nouvelle technologie à la pratique clinique courante repose sur l'acceptabilité des usagers associée à l'amélioration des capacités, de l'efficacité, de la sécurité et de l'efficience des pratiques traditionnelles. En répondant à ces critères, la robotique médicale a émergé comme l'un des secteurs à la croissance la plus rapide de l'industrie des dispositifs médicaux.
  • L'utilisation de robots chirurgicaux s'est démocratisée dans les deux dernières décennies dans plusieurs disciplines chirurgicales, notamment en urologie, en chirurgie digestive et en gynécologie.
  • Les principaux avantages de la robotique résident dans une précision accrue, une grande manœuvrabilité et de meilleures exposition et visualisation des sites opératoires.
  • Le robot actuellement le plus diffusé est le Da Vinci Surgical System® (Intuitive Surgical Inc., Sunnyvale, États-Unis), avec plus de 6000 unités installées dans le monde.
  • La chirurgie robot-assistée de l'œil n'a cependant pas progressé, ni dans la même mesure, ni au même rythme que pour les disciplines pionnières précédemment citées. Elle reste pour le moment confinée au domaine des recherches fondamentale et clinique.
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