L'intérêt de l'humanité pour le placenta et ses composantes remonte à des temps immémoriaux. On lui accorde de façon empirique des vertus de réjuvénation, on l'investit de pouvoirs permettant l'accomplissement du cycle de la vie, tant sur le plan trophique, nourricier qu'immunologique (la grossesse pouvant être comparée à une greffe semi-allogénique). L'industrie cosmétique s'est d'ailleurs emparée de ces concepts en s'inspirant de pratiques et de cultures millénaires et on ne compte plus le nombre de produit anti-rides, anti-âges, de soins capillaires promettant rajeunissement et dynamisme.
Son utilisation en thérapeutique est sans doute tout aussi ancienne, avec l'application empirique de fragments placentaires sur les ulcères cutanés chroniques. L'intérêt plus scientifique au début du XX e siècle explique les développements ultérieurs, s'attachant d'une part à la structure (en particulier dans les brûlures cutanées) [1 , 2] et d'autre part aux propriétés biologiques. Sur ce dernier point, ce sont les travaux de Filatow en 1930 [3] qui consacrent le terme de thérapie tissulaire, avec l'implantation entre autres de fragments placentaires ayant pour ambition un rôle trophique (concept des « biostimulines») dans différentes affections ophtalmologiques (de l'ulcère de cornée à la rétinite pigmentaire).
Si on retrouve des rapports d'utilisation précoce de membranes amniotiques en ophtalmologie dans des tentatives de reconstruction conjonctivale [4], sur cavité [5] ou en thérapeutique sur brûlures oculaires sévères [6], son utilisation structurelle dans les années 1960 est surtout le fait d'autres disciplines : dermatologie et brûlologie [7], otorhinolaryngologie [8] et neurochirurgie (substitut de dure-mère et réparation des nerfs), chirurgie digestive [9], gynécologie avec reconstruction et plastie vaginale ou prévention des adhérences après chirurgie utérine [10].
Ce sont les travaux de Kim et Tseng en 1995 qui ont remis en lumière l'intérêt de la membrane amniotique en ophtalmologie [11 , 12] suivis de ses applications chez l'être humain [13] et de sa combinaison avec les tentatives de correction de déficit cellulaires par Tsubota et Shimazaki [14]. La fin des années 1990 voit alors la diffusion de la membrane amniotique principalement aux États-Unis, puis en Europe, tout d'abord en Allemagne et en Belgique [15 , 16], un peu plus tardivement en France [17].
Anatomie, physiologie et propriétés
La membrane amniotique tapisse la face interne du placenta, repose sur le chorion et se compose de trois couches : une couche épithéliale sur une basale épithéliale, une couche compacte sur une assise de fibroblaste et une couche spongieuse au contact du chorion placentaire [18]. L'épithélium est constitué d'une couche unique de cellules monostratifiées cubiques; la membrane basale (30 μm) est composée de collagène de types III, IV (alpha2) V et VII, de fibronectine et de laminine de types 1 et 5. Certains de ces éléments sont similaires à ceux retrouvés dans la basale épithéliale cornéenne et conjonctivale (collagène VII, fibronectine, laminines 1 et 5).
Le stroma avasculaire présente une couche acellulaire compacte, une couche de fibroblastes et une couche spongieuse. La matrice extracellulaire est constituée de fibres de collagène de types I, III et V, de laminines 1 et 5, de fibronectine, de protéoglycane (héparane-sulfate) et d'intégrines a6b4 et a5b1. Ce sont la localisation et le réservoir de nombreuses molécules qui confèrent à la membrane amniotique ses propriétés trophiques, cicatrisantes anti-inflammatoires, immunorégulatrices, anti- angiogéniques et anti-infectieuses.
La promotion de la cicatrisation épithéliale est le fait de deux mécanismes : d'une part, le rôle de la membrane basale de substitution, qui renforce l'adhésion de la basale épithéliale, facilite la migration et la différenciation des cellules épithéliales tout en prévenant leur apoptose; d'autre part, la présence de nombreux facteurs de croissance ( basic fibroblast growth factor [bFGF], epithelial growth factor [EGF], keratinocytes growth factor [KGF], hepatocyte growth factor [HGF], transforming growth factor alpha et bêta 1.2 [TGFα et β1.2]) et de cytokines favorisant la régénération épithéliale.
La régulation de la cicatrisation stromale, par la modulation du signal TGFβ, expliquerait la diminution de la fibrose cicatricielle; la suppression de la voie CD44, β1 intégrine et FGF receptor 1 expliquerait la diminution de l'activité mitotique et de l'activité contractile des fibroblastes, conduirait à une atténuation de la fibrose induite et améliorerait la transparence cornéenne. Les propriétés anti-inflammatoires résultent de mécanismes complexes : présences d'anti-protéases (α1-antitrypsine, α2-macroglobuline, antichimotrypsine, inhibiteur de l'α2-plasmine) pouvant également inhiber certaines chémokines pro-inflammatoires; mise en évidence de protéines anti-inflammatoires (antagoniste au récepteur de l'interleukine 1 [IL-1], inhibiteurs des métalloprotéases, collagène XVIII, IL-10). Ces éléments concourent à la régulation du remodelage cicatriciel, permettent d'atténuer les conséquences de la cicatrisation stromale et limitent la néoangiogenèse. Les effets anti-angiogéniques sont aussi le fait de l'identification de facteurs spécifiques : thrombospondine-1, collagène α1, inhibiteur tissulaire des métalloprotéases ( tissue inhibitor of metalloprotease [TIMP]).
Si le liquide amniotique contient des facteurs antibactériens, ce n'est que récemment que des peptides antibactériens ont été isolés dans les membranes [19 , 20], confirmant les observations d'effets cliniques intéressants [21] sans doute potentialisés par la présence d'inhibiteurs des métalloprotéases [22] et de propriétés anti-adhésives [23]. Dans ces contextes infectieux, la membrane joue également un rôle de « réservoir à antibiotiques», permettant d'obtenir des concentrations élevées et continues par phénomène de relargage [24]. Les propriétés immunomodulatrices sont sans doute les plus intéressantes : la faible immunogénicité, expliquée par l'expression d'HLA-G et de Fas ligand, prévenant l'infiltration par les lymphocytes T, contribue à sa tolérance.
Méthode de préparation, de conservation et produits disponibles
Prélèvement
Les membranes amniotiques sont issues du don de placenta après obtention de l'accord écrit d'une femme enceinte devant bénéficier d'une césarienne programmée [25]. Le don est possible après vérifications sérologiques chez la donneuse (VIH, virus de l'hépatite B et C [VHB, VHC], human T-cell lymphoma virus [HTLV1], syphilis) et naissance d'un enfant normal en bonne santé. Le placenta est prélevé au bloc opératoire par l'obstétricien et acheminé à la banque multitissus dans un contenant stérile, plus ou moins associé à une solution décontaminante selon la durée de transport et maintenu entre 2 et 8 °C pour être préparé.
Préparation
L'amnios est séparé du chorion. Il est rincé abondamment dans une solution saline pour éliminer tout résidu de sang, et décontaminé par trempage dans une solution antibiotique et antifongique. Il est ensuite étalé sur une membrane support de nitrocellulose, face épithéliale vers le haut. Une membrane amniotique permet d'obtenir environ 40 greffons. Les greffons sont soumis à des contrôles qualité et microbiologiques.
Conservation
Les membranes peuvent être cryoconservées. Elles sont alors conservées dans un milieu de culture contenant du glycérol ou diméthyle sulphoxide et stockées à –80 °C pour une durée maximale de 2 ans. L'acheminement jusqu'au lieu de la greffe doit s'effectuer dans de la carboglace. Les membranes peuvent être lyophilisées; elles sont alors déshydratées jusqu'à l'obtention d'un taux résiduel d'eau de 5 % à 10 %, permettant d'obtenir un feuillet qui sera ensuite stérilisé par rayonnement gamma après conditionnement. Le stockage s'effectue ensuite à température ambiante (entre 15 et 25 °C) pour une durée maximale de 5 ans.
Les études n'ont pas montré de différence significative en termes de structure histologique, de taux de protéines et de facteurs de croissance entre les deux méthodes de conservation [26 , 27].
Produits disponibles
Les membranes amniotiques sont délivrées sur demande nominative, par les banques de tissus habilitées pour les membranes cryoconservées. Les membranes lyophilisées sont actuellement commercialisées en France par le laboratoire Horus Pharma (Visio Amtrix®, disponible en trois formats de tailles différentes).
Indications et techniques chirurgicales
Indifféremment, on peut utiliser la membrane amniotique cryoconservée ou lyophilisée [28]. La forme cyroconservée arrive en milieu aqueux dans les mains du chirurgien et doit faire l'objet d'une anticipation pour la décongélation. Le liquide de conservation fait l'objet des contrôles bactériologiques habituels au moment de la délivrance sur table. La membrane est déposée face choriale sur une membrane de nitrocellulose, ce qui permet de la découper au diamètre ou à la forme souhaités. La polarité de la membrane est facilement repérable avec la pointe d'une éponge montée. Le côté épithélial est lisse et non collant; c'est l'inverse pour la face choriale (fig. 64-1
Fig. 64-1Membrane amniotique cryopréservée sur support de nitrocellulose. a, b. La face épithéliale est à l'extérieur et la face choriale contre le support. Des fragments sont prélevés par découpe ou punch en fonction du déficit cornéen à corriger.
Source : CHU de Nantes.
).
La forme lyophilisée arrive dans les mains du chirurgien dans un étui stérile, ce qui permet d'avoir du stock « sur étagère» en permanence disponible au bloc opératoire. Il faut néanmoins la réhydrater pour la suturer; elle est facilement découpable également. Cette dernière est nettement plus fine que la membrane amniotique cryoconservée (fig. 64-2
Fig. 64-2 a, b. Greffe de membrane amniotique lyophilisée (Visio Amtrix®, Horus Pharma).
Source : Horus Pharma.
).
Utilisation sans intégration de la membrane amniotique en patch (overlay)
La membrane amniotique est suturée épithélium vers le bas afin de créer un environnement favorable à la cicatrisation par la protection de la surface et la diffusion de facteurs biologiques anti-inflammatoires et procicatrisants. Il s'agit de traiter les ulcères épithéliaux persistants sans déficit stromal associé. Le patch de membrane amniotique est de taille supérieure à la taille de l'ulcère. Il est suturé épithélium vers le bas à la cornée ou au limbe par un fil non résorbable en points séparés ou en surjet (Ethilon ou Nylon 10,0). Une colle biologique peut être utilisée, même si son adhésion face épithéliale est moins efficace, de même qu'un lentille souple thérapeutique. En contexte infectieux ou inflammatoire, la résorption de la colle est très rapide et n'assure pas un maintien un temps suffisamment long de la membrane. Une deuxième couche de membrane amniotique épithélium vers le bas, suturée à la conjonctive, peut remplacer la lentille thérapeutique.
La résorption de la membrane est réalisée en environ 7 à 21 jours (pour les états très inflammatoires). La chirurgie en patch peut être réitérée sans inconvénients pour parfaire la cicatrisation cornéenne. Il existe également un dispositif à type d'anneau de symblépharon empli en son centre de membrane amniotique (commercialisé aux États-Unis, ProKera®). Ne nécessitant pas de sutures, il peut facilement être mis en place et retiré (fig. 64-3
Fig. 64-3 a, b. Membrane amniotique overlay après correction d'une kératopathie calcaire fixée au limbe avec un surjet monofilament de nylon de 10.0.
).
Utilisation de la membrane amniotique avec intégration dans la cornée en greffe (inlay)
En monocouche
La membrane amniotique sert de support pour la prolifération épithéliale en remplacement de la membrane basale épithéliale. Elle est utilisée dans les ulcères épithéliaux, en particulier neurotrophiques. On réalise un débridement mécanique des bords de l'ulcère; on découpe la membrane amniotique pour qu'elle recouvre la zone d'ulcère stromal et sans toucher la bordure épithéliale. On suture la membrane amniotique épithélium vers le haut bien plaquée au stroma en points séparés avec du fil non résorbable. On peut associer une lentille thérapeutique ou une deuxième couche de membrane amniotique en overlay (fig. 64-4,
Fig. 64-4Membranes amniotiques inlay pour correction d'une kératolyse (a, b) ou gestion d'une décompensation bulleuse (c).
Fig. 64-5 a, b. Intégration d'une membrane amniotique sur kératolyse J7-M1. Noter la transparisation partielle.
).
En multicouche
Pour traiter les ulcères stromaux plus profonds ou les perforations cornéennes de moins de 2 mm, on utilise la membrane amniotique en plusieurs couches collées à l'aide de colle biologique, comblant le défect stromal et recouverte d'une couche en inlay (fig. 64-6
Fig. 64-6Greffe de membrane amniotique multicouche pour ulcère creusant.
Source : D. Touboul.
). On peut adjoindre une tarsorraphie ou une lentille thérapeutique pour améliorer le taux de succès de la procédure.
Technique de la simple limbal epithelial transplantation (SLET)
En 2012, Sangwan et al. [29] ont décrit cette technique pour traiter les déficits unilatéraux en cellules souches limbiques : la cornée pathologique est préparée par une péritomie conjonctivale de 360° et une excision de la conjonctivalisation cornéenne. Une membrane amniotique est collée à l'aide de colle biologique à la surface stromale cornéenne, face épithéliale vers le haut, et repliée sous la conjonctive périphérique. Le prélèvement limbique supérieur controlatéral de l'œil sain, de taille 2 mm par 2 mm, est fragmenté en huit ou dix mini-transplants qui sont transférés sur la membrane amniotique, collés en moyenne périphérie par de la colle biologique et protégés par une lentille de contact thérapeutique, pour une expansion in vivo.
Dua et al. proposent la suture d'une deuxième couche de membrane amniotique recouvrant la cornée et les transplants limbiques. Repliée sous le tissu conjonctival, cette membrane a pour but de diriger la repousse conjonctivale en dehors de la cornée. Le taux de succès de la SLET rapporté dans une étude multicentrique est de 83,8 % [30].
Support d'expansion cellulaire
La transplantation de cellules souches épithéliales cultivées ex vivo sur membrane amniotique [31] est une technique relativement récente, mais non accessible en France en pratique clinique courante. La culture cellulaire sur membrane amniotique dénudée [32], débarrassée des cellules épithéliales amniotiques, donnerait de meilleurs résultats, car les cellules épithéliales cultivées présenteraient des structures d'adhésion (desmosomes) proche d'un épithélium normal. La greffe d'une expansion ex vivo de cellules épithéliales jugales cultivées sur membrane amniotique est une alternative [33].
Indications
L'usage de la membrane amniotique en ophtalmologie concerne essentiellement la chirurgie de la surface oculaire, en particulier cornéenne [28]. Des utilisations dans la chirurgie du glaucome (habillage de valves) ou la chirurgie vitréorétinienne (chirurgie du trou maculaire) commencent à être proposées. Les principes de l'usage de la membrane amniotiques sont de promouvoir la cicatrisation épithéliale ou de combler un déficit tissulaire. De nombreuses indications sont possibles.
Brûlures chimiques
La greffe de membrane amniotique doit être réalisée durant la première semaine. Il faut recouvrir la totalité de la cornée ainsi que les zones où la conjonctive ischémique aura été réséquée. Dans les déficits partiels en cellules souches, la réépithélialisation serait supérieure à 75 % dans les 15 jours, l'acuité visuelle améliorée dans 77 % des cas et les symblépharons rares. Quand la greffe est réalisée plus tardivement, de bons résultats sont toutefois observés. Le résultat dépend de la gravité de la brûlure initiale [34]. Bien qu'une méta-analyse Cochrane [35] retrouve un niveau de preuve faible de l'intérêt de la greffe de la membrane amniotique comparativement au traitement médical seul sur la réduction des symblépharons et l'amélioration de l'acuité visuelle, l'hétérogénéité des populations traitées et des critères de succès dans la littérature sont des facteurs limitant l'analyse.
L'efficacité de la membrane amniotique est moindre dans les brûlures sévères caractérisées par un déficit total en cellules. La greffe de membrane amniotique ne suffit donc pas à traiter une déficience sévère en cellules souches limbiques. Dans ce cas, il faut l'associer ultérieurement à une greffe limbique ou une SLET. La membrane amniotique peut aussi être utilisée pour la réfection des culs-de-sac de la conjonctive après l'exérèse des symblépharons (fig. 64-7
Fig. 64-7Greffes de membranes amniotiques associées à une greffe autologue conjonctivo-limbique pour déficit sectoriel étendu.Aspect per- (a) et postopératoire (b) pour deux yeux différents.
).
Syndromes de Stevens-Johnson et de Lyell
La destruction de la surface oculaire induite par ce type de pathologie pourrait être atténuée par l'application d'un large patch de membrane amniotique à la phase aiguë de la maladie. Sharma et al. [36] montrent, dans une étude randomisée, la supériorité de la combinaison patch de membrane amniotique et traitement médical par rapport au traitement médical seul en termes d'acuité visuelle, de réduction des complications chroniques à type de symblépharon, de déficit en cellules souches limbiques ou d'entropion-ectropion. Le protocole national de diagnostic et de soins (PNDS) Nécrolyse épidermique de l'adulte (syndromes de Stevens-Johnson et de Lyell) propose la réalisation au cas par cas d'une greffe de membrane amniotique pour les stades 2 ou 3.
Néoplasies de la surface oculaire
Après excision de la néoplasie de la surface oculaire, la membrane amniotique peut être utilisée pour la reconstruction tissulaire en cas de très larges déficits; son utilisation réduirait la fibrose et les symblépharons.
Ptérygions
L'usage de la membrane amniotique pour la reconstruction du versant conjonctival est inférieur en termes de succès chirurgical et de prévention des récidives par rapport à une autogreffe de conjonctive [37] et ne doit pas être proposé en première intention. Dans les cas complexes, son usage sur le versant cornéen en overlay pour favoriser la prise de la greffe limbique, ou limiter les conséquences d'une kératectomie en cas de ptérygion récidivant ou invasif [38] peut toutefois être utile à considérer.
Kératite sèche sévère
Le Dry Eye WorkShop II (DWES II) [39] recommande la greffe de membrane amniotique pour les cas d'œil sec sévère avec déficit épithélial persistant (comme dans la pemphigoïde oculaire cicatricielle, ou le syndrome de Stevens-Johnson). L'étude DREAM [40] montre que 88 % des patients présentant un œil sec sévère résistant au traitement médical ont eu leurs symptômes améliorés les 3 mois suivant la pose d'une membrane amniotique type Prokera® SLim (membrane amniotique recouvrant un anneau de symblépharon) d'une durée moyenne de 5 jours.
Ulcères cornéens résistants au traitement médical
Les ulcérations cornéennes persistantes superficielles ou profondes et les perforations cornéennes de moins de 2 mm sont les indications principales de la greffe de membrane amniotique, en particulier en multicouche avec colle biologique, quelle que soit la cause : kératite neurotrophique, kératite virale ou infectieuse, secondaire à une maladie auto-immune ou GVH, ou kératite inflammatoire dans le cadre d'une rosacée, atopie, ou toxique (AINS), etc. Environ 70 % des patients en moyenne cicatrisent après une première greffe [41]. Les échecs sont rencontrés sur des terrains présentant une anesthésie cornéenne totale ou un déficit en cellules souches limbiques, ou associés à une maladie auto-immune sous-jacente responsable de la kératolyse.
Perforations cornéennes
Dans les perforations cornéennes (de moins de 2 mm), l'usage de la colle biologie associé à la greffe en multicouche a amélioré le taux de succès anatomique avec restauration constatée de la chambre antérieure entre 86 % et 93 % [42 , 43]. Toutefois, un cas sur trois nécessiterait une deuxième chirurgie pour obtenir la cicatrisation cornéenne. La greffe de membrane amniotique peut être une solution transitoire, en alternative à une greffe à chaud, préalable à la réalisation d'une greffe de cornée à but optique dans des conditions secondaires plus propices à son succès [42].
Kératites infectieuses
La greffe de membrane amniotique au stade aigu présente un effet antalgique et anti-inflammatoire [44]. Elle réduirait la néovascularisation cornéenne et la taille de la taie [45]. Elle jouerait également un rôle de réservoir à antibiotique permettant de potentialiser le traitement topique renforcé [24]. Dans les cas les plus sévères, l'objectif est de limiter les risques de perforation et de recours à une greffe de cornée à chaud de mauvais pronostic.
Déficit en cellules souches limbiques unilatéral
La membrane amniotique est un élément déterminant dans le succès des techniques de SLET. Réduisant le risque de déficit limbique iatrogène, contournant le problème de la culture cellulaire, la SLET permettrait une restauration de l'épithélium cornéen dans 83 % des cas et une augmentation de l'acuité visuelle dans 69 % des cas rapportés [30].
Kératopathie bulleuse
La greffe de membrane amniotique a montré son efficacité pour soulager les douleurs liées à cette pathologie et pour favoriser la cicatrisation épithéliale, lorsque la greffe endothéliale n'est pas possible ou souhaitable. L'association d'une photokératectomie thérapeutique à la greffe de membrane amniotique pourrait donner de meilleurs résultats [46] (fig. 64-8
Fig. 64-8Greffe de membrane amniotique en anneau pour décompensation endothéliale périphérique.
Source : D. Touboul.
).
Kératopathie en bandelette
On peut associer une greffe de membrane amniotique lors du traitement par chélation à l'EDTA pour réduire les douleurs postopératoires et favoriser la repousse épithéliale.
Perspectives
Les perspectives de développement de l'usage des membranes amniotiques et dérivés concernent, d'une part, leurs propriétés biologiques et, d'autre part, leurs propriétés mécaniques et structurelles.
Membrane amniotique et patch de cordon ombilical
Dans les déficits cornéens majeurs (kératolyses profondes, descemetocèles, perforations), la fine épaisseur d'une membrane amniotique isolée (50 à 100 μm) requiert son utilisation en multicouches, en alternatives aux autres techniques de restauration, comme les kératoplasties tectoniques. Sa résorption rapide en contexte inflammatoire peut nécessiter des greffes successives [47].
Le recours à une autre structure placentaire, le patch de cordon ombilical, présentant des propriétés biologiques similaires avec une structure plus robuste (épaisseur de l'ordre de 500 μm) commence à être disponible et proposé dans diverses indications : couverture de tube de valves dans la chirurgie de glaucome, ou d'implant orbitaire, reconstruction de déficits conjonctivaux ou scléraux étendus. Son utilisation conjointe avec une membrane amniotique classique est possible et constitue une proposition technique venant compléter l'arsenal thérapeutique existant.
Le produit Sclerfix®, récemment mis sur le marché et distribué par la société Horus pharma, est constitué du tissu conjonctif du cordon amniotique, conditionné à l'état lyophilisé. Il permet de réaliser des patchs biocompatibles pour la sclère, utiles pour compenser une scléromalacie inflammatoire ou radique, pour retenir l'extrusion sclérale des haptiques d'implants intraoculaires suturés à la sclère (fig. 64-9
Fig. 64-9Mise en place directement sous la conjonctive de deux couches de fragments lyophilisés et cordon ombilical (Sclerfix®, étoiles en c) pour contenir l'extrusion des deux pattes d'un implant intraoculaire suturé à la sclère (cercles en a, b).
Source : D. Touboul.
).
Extraits de membrane amniotique et préparations thérapeutiques
Avec l'identification des propriétés biologiques des membranes amniotiques, est apparue l'idée d'isoler de cette structure les facteurs procicatrisants anti-inflammatoires et protecteurs de la surface oculaire. À partir de 2009, des études chez l'animal [48] et des rapports préliminaires chez l'homme [49] ont confirmé la faisabilité et l'intérêt d'extraits de membrane amniotique dans les brûlures chimiques. Différentes méthodes de préparation d'extraits de membrane amniotique ont été explorées [50] avec le développement d'unités de production dans certains centres hospitaliers [51]. Il reste à standardiser et diffuser ces méthodes, qui viennent compléter l'arsenal thérapeutique médical du traitement des affections sévères de la surface oculaire [52]. Leur supériorité est revendiquée par rapport à l'utilisation du collyre à base de sérum autologue, mais cela reste à confirmer [53].
Utilisation de la membrane amniotique en dehors de la surface oculaire
À partir du constat que la membrane amniotique en recherche peut servir efficacement de support à la culture cellulaire, en particulier de l'épithélium pigmentaire [54] et que son implantation sous-rétinienne chez le lapin est bien tolérée, des propositions d'utilisation de membrane amniotique ont été proposées, en particulier dans la chirurgie du trou maculaire [55]. Cette utilisation fait actuellement l'objet d'une littérature en développement.
Médecine régénérative
Au-delà de ses propriétés biologiques et bio mécaniques, de support à la culture cellulaire, la membrane amniotique peut aussi être la source de cellules souches, destinées à des stratégies de médecine régénérative [56], laquelle constitue un nouveau territoire à explorer. La membrane amniotique comporte des cellules ayant des propriétés de cellules souches et progénitrices de deux types : stromales mésenchymateuses au niveau du feuillet fibroblastique et épithéliales amniotiques reposant sur la basale épithéliale. Ces lignées cellulaires peuvent être isolées et, une fois exposées à des conditions de cultures particulières, peuvent donner naissance à chacune des trois principales lignées germinatives, ce qui ouvre un champ de perspective dans le développement de thérapies régénératives.
Points forts
La membrane amniotique est un tissu conjonctif allogénique transférable favorisant la cicatrisation de la surface oculaire utilisable dans de nombreuses applications.
En overlay supracornéen ou en inlay intracornéens, son rôle est de promouvoir la cicatrisation et de reconstituer les lacunes tissulaires.
En forme cryoconservée ou lyophilisée, elle assure la délivrance in situ de nombreux promoteurs anti-inflammatoires, elle représente également un bon support de prolifération épithéliale.
Son usage est facile et apporte de très bons résultats lorsque l'indication est bien portée.
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