65.1. Kératoplastie transfixiante : indications, techniques et suivi
P. Fournié
Introduction
La kératoplastie transfixiante (KT) consiste à remplacer toute l'épaisseur cornéenne. Au cours des deux dernières décennies, la KT a considérablement diminué et a été largement remplacée par diverses techniques de greffes lamellaires : kératoplastie lamellaire antérieure profonde (KLAP) et greffes endothéliales surtout ( Descemet stripping automated endothelial keratoplasty [DSAEK] et Descemet membrane endothelial keratoplasty [DMEK]) [1]. La KT représente 20 % à 40 % des indications de greffes de cornée selon les pays, les prévalences génétiques, environnementales de certaines maladies, les habitudes et les pratiques.
Techniques
La chirurgie peut être réalisée sous anesthésie générale ou péribulbaire. Sous anesthésie péribulbaire, l'akinésie du globe oculaire est importante ainsi qu'une compression suffisante pour obtenir une hypotonie oculaire. Il est important de n'avoir aucune poussée vitréenne à ciel ouvert chez ces patients à risque d'hémorragie expulsive. La trépanation du greffon est réalisée à l'aide de trépans guidés circulaires (fig. 65-1
Fig. 65-1Trépanation du greffon par voie endothéliale (a–c).Le greffon est posé sur un socle, épithélium vers le bas, centré, maintenu immobile par un système d'aspiration (a, b). La trépanation se fait à l'aide d'un système de guillotine guidé (c). Trépanation du greffon par voie épithéliale (d, e). Le greffon est monté sur une chambre antérieure artificielle, épithélium vers le haut (d) puis trépané par un trépan guidé (e).
). Le greffon est toujours trépané en premier de façon à interrompre la procédure sur un globe fermé en cas de complications sur la découpe. Le greffon est surdimensionné de 0,25 mm si la découpe se fait par voie endothéliale.
Par voie épithéliale, greffon et receveur peuvent être trépanés au même diamètre, car l'abord cornéen est identique. Un surdimensionnement du greffon (ou plus rarement un sous-dimensionnement) est possible à visée réfractive ou en cas de chambre antérieure étroite. Le diamètre du greffon est le plus souvent entre 7,50 et 8,50 mm. Plus le diamètre est grand, plus la qualité visuelle est meilleure, mais plus le risque de rejet augmente en se rapprochant du limbe. Plus le diamètre est petit, moins le risque de rejet est important, mais plus la qualité visuelle diminue. Il s'agit d'un compromis entre ces deux contraintes.
La qualité de la découpe du greffon et du receveur (fig. 65-2
Fig. 65-2La trépanation est centrée sur le centre anatomique de la cornée (a).La trépanation, réalisée sous succion pour éviter tout décentrement (b), est interrompue dès issue d'humeur aqueuse pour ne pas léser les structures iriennes et cristalliniennes (c). La trépanation est secondairement complétée avec des ciseaux courbes de type Katzin (d, e). Les berges sont bien perpendiculaires à la surface cornéenne (f). Le greffon est déposé dans le lit de la greffe à l'aide d'une spatule (g). Le premier temps de la suture consiste à placer quatre points cardinaux de monofilament de Nylon 10-0 (h). L'emplacement des points cardinaux est essentiel et ceux-ci doivent délimiter quatre quadrants de taille identique. Le greffon est suturé (i). Le marquage des méridiens facilite le positionnement des points cardinaux et des sutures.
), ainsi que la bonne congruence donneur-receveur importent pour le résultat anatomique et fonctionnel. Le greffon peut être maintenu par des points séparés, par un surjet, par une combinaison de points séparés et d'un surjet, ou enfin par un double surjet. La gestion de l'astigmatisme par rotation de surjet ou retrait des sutures est plus ou moins précoce. Aucune modalité de suture n'a prouvé sa supériorité in fine [2 , 3]. Il convient en revanche de bien affronter les couches de Bowman du greffon et de la cornée réceptrice.
Le laser femtoseconde peut être utilisé pour la découpe du greffon cornéen et de la cornée du receveur (fig. 65-3
Fig. 65-3Exemples de profils de découpes cornéennes par laser femtoseconde : top-hat, mushroom, zig-zag.
Source : dessin de Cyrille Martinet.
). Ces profils de découpe permettent d'augmenter la surface de cicatrisation et d'améliorer la congruence entre le donneur et le receveur. Les faibles bénéfices sur la plus grande résistance de l'anneau limitant et sur l'astigmatisme, par rapport aux contraintes organisationnelles et de coût, limitent la diffusion de ces procédures.
Indications et résultats
Situations où la kératoplastie transfixiante est l'indication préférée
Lorsque l'atteinte cornéenne intéresse toute l'épaisseur cornéenne, la KT garde toute sa place à visée optique. Il s'agit surtout des cicatrices traumatiques de plaie perforante ou de kératites infectieuses sévères. L'OCT cornéen peut être utile pour apprécier la profondeur de l'atteinte. Dans certaines cicatrices profondes d'infections, une KLAP est parfois préférée en première intention en évaluant en peropératoire la possibilité de clivage des plans profonds et l'aspect fibreux de ces plans.
Situations où les greffes lamellaires sont devenues majoritaires
Les deux principales situations sont le kératocône et les décompensations œdémateuses endothéliales. La KLAP est devenue l'indication reine dans le kératocône. Les cicatrices postérieures, dans les suites d'un hydrops notamment, bénéficieront cependant préférentiellement d'une KT. En cas de perforation des plans postérieurs au cours d'une procédure de KLAP, une conversion peropératoire en KT est parfois nécessaire. Il est également intéressant de relever que les pratiques peuvent différer d'un pays à l'autre, avec par exemple très peu de KLAP réalisées pour kératocône aux États-Unis. La raison notamment avancée est la disponibilité en greffons cornéens et le fait qu'en cas d'échec précoce ou tardif de greffe pour raison endothéliale, un remplacement par un nouveau greffon est ainsi aisé.
Les décompensations œdémateuses endothéliales, au premier rang desquelles la dystrophie endothéliale de Fuchs, ont bénéficié de l'essor des greffes endothéliales DMEK ou DSAEK. Certains cas de kératopathies bulleuses sévères avec fibrose stromale importante peuvent cependant bénéficier de KT, en raison de la moins bonne récupération fonctionnelle attendue en cas de persistance d'opacités stromales. Une KT peut aussi être préférée cas de décompensations endothéliales associées à des délabrements importants du segment antérieur et qui peuvent compliquer une procédure endothéliale ou nécessiter des reconstructions chirurgicales importantes. Enfin, l'association fortuite d'un kératocône et d'une dystrophie endothéliale n'est pas exceptionnelle et mérite toujours d'être recherchée, car elle peut bénéficier préférentiellement d'une KT.
Situations au cas par cas
Échecs de greffe
La durée de vie d'un greffon dépend le plus souvent de son capital endothélial. En raison de la déperdition souvent accélérée des cellules endothéliales et des possibles épisodes de rejets endothéliaux qui diminuent également ce capital, un patient peut nécessiter un remplacement de greffon. Après l'échec, même tardif, d'une première greffe, le pronostic des greffes suivantes est toujours moins bon (fig. 65-4
Fig. 65-4Influence du nombre de greffes sur la survie des greffons.Plus le nombre de greffes est élevé, plus la survie du greffon diminue.
D'après Coster et al., 2005 [4].
) [4]. Cela est toujours à prendre en compte lorsqu'une indication de greffe, notamment chez un patient jeune, est posée. Plus l'espérance de vie d'un patient est longue, plus le besoin d'avoir à remplacer un greffon est probable. Lorsque le greffon décompensé est une KT, le remplacement sera le plus souvent par KT en cas d'opacités stromales, ou si les résultats fonctionnels avant décompensation étaient médiocres (astigmatisme important, parfois irrégulier). Dans le cas contraire, une greffe endothéliale sur KT sera préférée.
Cornées à risque de rejet
Les facteurs de risque de rejet peuvent faire préférer un traitement conservateur ou une greffe lamellaire, parfois au détriment de la récupération visuelle. Parmi les facteurs de risque sont retrouvés : la présence d'une néovascularisation cornéenne, une inflammation oculaire, une hypertonie oculaire ou un glaucome, ainsi que les greffes de cornée multiples sur le même œil [4]. Ainsi, certaines indications sont de moins bon pronostic. Parmi les indications les plus à risque, les kératites herpétiques sont au premier rang en raison de la néovascularisation cornéenne, de la kératopathie neurotrophique, du risque de récidive herpétique et de rejet.
Dans tous les cas, les greffes répétées sont de moins bon pronostic qu'une première greffe en raison de l'absence notamment de réservoir périphérique endothélial (voir fig. 65-4
Fig. 65-4Influence du nombre de greffes sur la survie des greffons.Plus le nombre de greffes est élevé, plus la survie du greffon diminue.
D'après Coster et al., 2005 [4].
). La survie du greffon est donc plus courte s'il s'agit d'une deuxième greffe ou au-delà. Une hypertonie oculaire ou un glaucome est toujours à risque de déséquilibre en raison de l'inflammation et des corticoïdes antirejets postopératoires, avec un retentissement endothélial chronique à risque de déperdition endothéliale accélérée et un risque plus définitif d'atrophie optique. Enfin, le remplacement d'un tissu cornéen nécrotique infecté, non contrôlé médicalement, à risque de perforation ou perforé, peut nécessiter une greffe thérapeutique « à chaud», toujours plus à risque de rejet. Une alternative lamellaire peut parfois être possible et préférée. Dans les suites d'une inflammation, si une greffe est nécessaire à visée optique, une technique lamellaire sera préférée dans la mesure du possible et toujours à distance, « à froid», au minimum 6 mois après l'épisode aigu.
Greffes pédiatriques
D'indications toujours prudentes, les greffes chez l'enfant sont toujours réalisées « aussi tôt que nécessaire (gestion de l'amblyopie), mais aussi tard que possible (meilleure coopération et moins de complications)». Leur pronostic dépend de l'âge de l'enfant, de l'indication et du suivi (fig. 65-5
Fig. 65-5Courbes de survie des kératoplasties transfixiantes en fonction de l'âge du receveur.Enfants en bas âge : < 5 ans; enfants : 5 à 12 ans; adolescents : 13–19 ans; adultes : ≥ 20 ans. L'encadré à gauche présente une analyse plus fine de la survie du greffon au cours des 24 premiers mois suivant la greffe dans la cohorte pédiatrique. L'âge est un facteur pronostique de survie du greffon, ainsi que l'indication opératoire. La tranche des enfants de moins de 5 ans était surtout greffée pour des malformations (Peters, sclérocornée, etc.), plus à risque d'échec ou de complications. Les indications de greffe au-delà de 5 ans étaient surtout des kératocônes et des plaies, de meilleur pronostic.
D'après Lowe et al., 2011 [5].
) [5]. Le pronostic d'une greffe de cornée dépend, dans tous les cas – et encore plus en pédiatrie –, de son suivi.
Suivi
Essentiel, le suivi est rapproché initialement, hebdomadaire le 1 er mois, puis mensuel le 1 er trimestre, et espacé selon l'âge, l'indication et les facteurs de risque du patient (néovascularisation cornéenne, inflammation oculaire, hypertonie oculaire ou glaucome, greffes répétées). Le pronostic initial d'un greffon dépend de la cicatrisation épithéliale. L'utilisation de collyres épithélio-toxiques (conservateurs, aminosides, anti-inflammatoires non stéroïdiens notamment) est prudente dans la phase initiale dans ce contexte de kératopathie neurotrophique post-greffe par section des nerfs cornéens.
En cas de retard de cicatrisation épithéliale, le risque d'ulcère stromal, de rejet et de nécrose stromale augmente. Le traitement associe des collyres corticoïdes pour limiter la survenue de rejet, dexaméthasone initialement, puis, selon la tolérance tensionnelle oculaire, maintenue à dose dégressive ou remplacée par un collyre de fluorométholone. De la ciclosporine en collyre à 2 % peut être associée en cas de présence d'un facteur de risque. Des lubrifiants oculaires non conservés sont également associés.
Les pièges classiques sont d'omettre de surveiller la tension oculaire et l'état maculaire, avec un risque de survenue de glaucomes inflammatoire et cortisonique, ou d'œdème maculaire cystoïde, qui peuvent compromettre la récupération visuelle.
Le retrait des sutures s'effectue le plus souvent entre 12 et 18 mois, plus précocement si elles se détendent, plus tardivement si elles sont peu astigmatogènes et bien tolérées, non inflammatoires, sans néovaisseaux cornéens.
La durée de la corticothérapie est le plus souvent de 2 ans, mais peut parfois être prolongée à faible dose selon sa tolérance et les facteurs de risque de rejet.
Les autres complications essentielles à dépister, prévenir et traiter sont la sécheresse oculaire, les complications cicatricielles neurotrophiques, la déhiscence traumatique du greffon ou post-retrait des sutures, le risque infectieux en raison de l'immunodépression locale, le rejet, l'astigmatisme géant, et plus à distance : la décompensation endothéliale œdémateuse du greffon, la poursuite évolutive de la maladie (kératocône) ou la récidive de la maladie initiale.
Points forts
La kératoplastie transfixiante garde des indications malgré l'essor des greffes lamellaires.
Les principaux facteurs de risque de complications d'une greffe transfixiante sont l'inflammation, la néovascularisation cornéenne, l'hypertonie oculaire, les greffes répétées.
Les principales complications sont le rejet, le glaucome, les complications liées aux sutures, les infections, les complications cicatricielles et la sécheresse oculaire; plus à distance, la récidive ou la poursuite évolutive de la maladie initiale et la décompensation du greffon avec perte de sa transparence.
Le pronostic de la greffe est indissociable de son suivi.
65.2. Gestion de l'astigmatisme après greffe
F. Babeau
Introduction
En présence d'un greffon clair, l'astigmatisme est la principale cause de mauvaise récupération visuelle après kératoplastie transfixiante (KT) ou kératoplastie lamellaire antérieure profonde (KLAP) . De 15 % à 31 % des patients développent un astigmatisme postopératoire supérieur à 5 dioptries (D) après ablation des sutures [6], avec une acuité visuelle en lunettes insuffisante dans 15 % à 20 % des cas, notamment due à la présence d'un astigmatisme irrégulier, pourvoyeur d'aberrations de haut grade. En cas d'échec d'adaptation de lentilles de contact rigides, des techniques chirurgicales de l'astigmatisme sont employées, telles que les incisions relaxantes, les sutures compressives, la chirurgie photoablative (LASIK ou photokératectomie réfractive [PKR]), les anneaux intracornéens, la résection cunéiforme ( wedge resection ), l'implantation d'une lentille intraoculaire torique, ou le remplacement de greffon.
Causes d'astigmatisme post-greffe
Facteurs préopératoires
En lien avec le receveur
Certaines indications – kératocône, dégénérescence marginale pellucide, séquelles de kératite ou de plaie de cornée –, par l'irrégularité d'épaisseur ou la présence d'une cicatrice, peuvent induire une disparité d'épaisseur cornéenne à la jonction greffon-lit receveur avec défaut d'alignement des bords [7].
En lien avec le donneur
Les cornées prélevées chez les enfants peuvent avoir une kératométrie élevée avec un astigmatisme et un risque de shift myopique chez le receveur après kératoplastie [8]. Un kératocône ou un antécédent de chirurgie réfractive chez le donneur peuvent également avoir des répercussions; l'astigmatisme cornéen du donneur n'est, en revanche, pas corrélé à l'astigmatisme postopératoire [9].
Facteurs peropératoires
Un greffon de petit diamètre, une trépanation ovale ou excentrée et une mauvaise apposition greffon-receveur avec une anomalie d'alignement vertical des berges sont associés à un astigmatisme plus important, parfois irrégulier (fig. 65-6
Fig. 65-6Greffe pour kératocône avec un greffon de petit diamètre, décentré (a), à l'origine d'un astigmatisme important, oblique, irrégulier sur la topographie cornéenne (b).
) [10 , 11]. L'utilisation du laser femtoseconde améliore la précision et le placement de la découpe du greffon et du receveur, avec une congruence et une surface d'apposition des tissus augmentées selon le profil des berges (voir fig. 65-3
Fig. 65-3Exemples de profils de découpes cornéennes par laser femtoseconde : top-hat, mushroom, zig-zag.
Source : dessin de Cyrille Martinet.
) [12-13-14]. La qualité de la suture avec un bon affrontement des berges sans décalage intervient davantage dans l'astigmatisme final que le type de suture lui-même (points séparés, surjet simple ou double, combinaison des deux). Un ajustement peropératoire de la tension des sutures à l'aide d'un kératoscope ou d'un topographe permet de diminuer l'astigmatisme. Quand les sutures sont en place, leur tension est un important déterminant de l'astigmatisme, mais l'effet à long terme semble considérablement diminuer après leur retrait [15 , 16].
Facteurs postopératoires
La jonction greffon-collerette cicatrise généralement 1 an après la greffe et la stabilité de la surface cornéenne est obtenue 3 à 4 mois après retrait des sutures. Le choix des points à enlever ou celui des zones de surjet à détendre peut être guidé par la réfraction, par la kératométrie et par la topographie cornéenne surtout (fig. 65-7
Fig. 65-7Retrait sélectif de points trop serrés sur le méridien de 4 heures-10 h (a), confirmé par l'aspect ovale oblique des disques de Placido du réfractomètre (b) et par la cambrure du même méridien sur la topographie (c).
). Le retrait des sutures sur le méridien le plus cambré réduit l'astigmatisme. La rotation du surjet relâche le méridien le plus cambré et fait cambrer le méridien plat. Les résultats sont assez similaires in fine , quel que soit le type de sutures employé [17]. Un retrait ou un relâchement précoce des sutures est à risque de déhiscence du greffon ou de l'apparition d'une marche d'escalier à la jonction greffon-hôte, entraînant des changements importants sur les résultats réfractifs [18], et nécessitant le plus souvent la reprise de sutures au bloc. L'exérèse incomplète de la zone amincie et déformée d'un kératocône, une inflammation ou une infection d'une suture, l'apparition de néovaisseaux cornéens ou un rejet peuvent induire ou aggraver un astigmatisme.
Chirurgie de l'astigmatisme post-greffe
Cette chirurgie ne se conçoit qu'après retrait de toutes les sutures lorsque les corrections optiques sont insuffisantes. La chirurgie s'adresse à des astigmatismes réguliers au-delà de 4-5 D. La chirurgie ne doit être faite qu'à distance – en général au-delà de 6 mois – de l'ablation de la dernière suture chez un patient dont l'astigmatisme est stable sur au moins deux examens successifs. Chaque reprise chirurgicale d'un greffon nécessite de réintroduire une corticothérapie antirejet transitoire dégressive.
Incisions relaxantes
La technique des incisions relaxantes assistées par laser femtoseconde est devenue la technique de choix et permet de gagner en précision pour le placement, la longueur et la profondeur des incisions par rapport aux techniques manuelles ou par kératome. L'intervention consiste à placer le plus souvent deux incisions cornéennes profondes, symétriques, perpendiculaires au méridien le plus cambré. Une seule incision ou des incisions asymétriques peuvent être réalisées afin de corriger un astigmatisme irrégulier, mais avec un résultat plus imprécis.
Le principe des incisions relaxantes est d'aplatir le méridien le plus cambré. Cela s'accompagne, par effet couple, d'un bombement du méridien le plus plat. Le rapport de la valeur de l'aplatissement du méridien incisé sur la valeur de l'élévation du méridien opposé est appelé « coupling ratio» . Généralement, les longueurs d'arc inférieures à 20° entraînent un shift hypermétropique ( coupling ratio supérieur à 1), les longueurs d'arc supérieures à 100° entraînent un shift myopique ( coupling ratio inférieur à 1), et celles entre 30° et 90° résultent en un changement minimal de l'équivalent sphérique ( coupling ratio proche de 1) [19].
La planification des incisions se fait à l'aide de la topographie cornéenne pour caractériser l'astigmatisme (axe et magnitude) et de l'OCT préopératoire (pachymétrie minimale) (fig. 65-8
Fig. 65-8Incisions relaxantes (a) avec OCT peropératoire (b) permettant de contrôler la profondeur des incisions.Les incisions étant réalisées sur le greffon pour obtenir un effet plus important sur l'astigmatisme et d'autant plus près du centre que l'astigmatisme est sévère, des aberrations optiques peuvent survenir et entraîner une gêne lors de la vision la nuit notamment.
). Plusieurs nomogrammes permettent de planifier les incisions en diamètre, profondeur et longueur d'arc [20-21-22-23-24]. Plus la longueur d'arc est importante, plus l'incision est profonde et proche de l'axe visuel, plus l'effet sur la diminution de l'astigmatisme sera marqué. La prédictibilité du résultat réfractif postopératoire reste cependant limitée (fig. 65-9
Fig. 65-9Astigmatisme géant sur kératoplastie transfixiante (KT).a. Astigmatisme préopératoire. b. Après incisions relaxantes à 35° et 215° et pose de sutures à 125° et 305°. L'effet des incisions relaxantes est monitoré en peropératoire à l'aide d'un kératoscope. Si l'effet souhaité n'est pas obtenu, des sutures compressives (points séparés) peuvent être réalisées sur le méridien plat opposé. L'objectif est d'obtenir une surcorrection et une inversion de l'axe de l'astigmatisme dans ce cas. c. Résultat après retrait sélectif des sutures, commencé 3 à 4 semaines après la procédure.
La réalisation d'incisions relaxantes peut s'accompagner de complications telles que la surinfection, la perforation cornéenne, une surcorrection, une déhiscence du greffon, un rejet de greffe [26]. Ce taux de complications reste cependant relativement faible, surtout depuis la réalisation d'incisions assistées par laser femtoseconde. Ne pas ouvrir les incisions en peropératoire diminue le risque infectieux et cicatriciel de surface. Éviter tout frottement oculaire dans les suites opératoires diminue également les risques de complications, ainsi que les béances de l'incision, même à distance. L'effet sur la réduction de l'astigmatisme peut s'estomper avec le temps, avec une régression de 0,3 D/an rapportée [25].
Photoablation (PKR, LASIK)
Une photokératectomie réfractive (PKR) après greffe donne des résultats souvent peu prédictibles [27], avec un risque de régression et de haze [28]. L'utilisation de mitomycine C de 12 secondes à 2 minutes peut réduire ce risque de haze [29]. En cas d'astigmatisme irrégulier, des protocoles d'ablations personnalisées guidées par la topographie ou fondées sur le front d'ondes peuvent avoir un intérêt. L'objectif étant thérapeutique et non réfractif, le traitement guidé par la topographie est plus séduisant et économe en tissu cornéen dans ce contexte [30].
Le LASIK diminue le risque de complications de surface, mais manque également de prédictibilité dans cette indication [27]. Il introduit en plus un risque lors de la découpe du volet cornéen. La découpe au laser femtoseconde est souvent préférée avec un volet de diamètre supérieur à celui de la greffe. La procédure peut être réalisée en deux temps avec d'abord la découpe du volet cornéen, puis son soulèvement, qui peut induire un effet réfractif non négligeable après greffe. La photoablation est alors décalée 2 à 3 mois après [31].
Anneaux intracornéens
Les anneaux intracornéens sont généralement envisagés pour traiter des astigmatismes allant de 2,5 à 8 D. Le choix des anneaux est empirique, fondé sur nos connaissances en réfractive et surtout sur le kératocône. La présence d'une greffe avec un anneau limitant cicatriciel peut modifier la répartition des contraintes mécaniques sur la cornée après l'implantation. Des anneaux de courte longueur d'arc (90 ou 120°) sont recommandés, avec un effet torique prédominant [32]. Les résultats en termes de réduction d'astigmatisme et de kératométrie semblent moins significatifs lors d'implantations d'anneaux intracornéens après KLAP qu'après KT. La préservation de l'endothélium et de la membrane de Descemet dans les KLAP pourrait entraîner une réponse moindre de la cornée au remodelage/aplatissement après implantation d'anneaux [33]. L'implantation d'anneaux peut également répondre à certains astigmatismes irréguliers post-greffe et a pour avantage d'être une procédure additive, épargnant le centre de la cornée, et réversible.
Résection cunéiforme (wedge resection)
Cette technique a été décrite en 1973 pour le traitement des astigmatismes supérieurs à 10 D après KT [34]. Un croissant de tissu cornéen est excisé en regard du méridien le plus plat. Le geste peut être couplé à des incisions relaxantes [34]. En moyenne, une résection de 0,05 à 0,1 mm de tissu permet de corriger 1 D d'astigmatisme. Belmont et al. suggèrent une ablation de 0,1 mm de tissu par dioptrie d'astigmatisme pour une résection de 90° d'arc [34]. D'autres auteurs proposent, pour une résection de 90° d'arc, de retirer 0,1 mm de tissu par dioptrie d'astigmatisme subjectif jusqu'à 6 D, puis 0,05 mm pour chaque dioptrie supplémentaire au-delà de 6 D [35]. La résection peut être manuelle ou au laser femtoseconde [36], sur l'anneau limitant versant greffon ou receveur, voire au limbe. Les sutures doivent être tendues. Généralement, 6 à 8 points de sutures sont réalisés et laissés en place 3 à 6 mois.
La surcorrection initiale est la règle; elle ne doit pas induire un retrait précoce des sutures. La procédure induit une augmentation de la courbure globale cornéenne avec shift myopique (fig. 65-10
Fig. 65-10Kératoplastie transfixiante sur plaie pénétrante (a).Astigmatisme important après ablation de sutures sur fibrose inférieure de la colerette (b). J15 post-résection cunéiforme sur le méridien aplati à 45° (c). Régularisation topographique après retrait des sutures (d).
). Certaines sutures peuvent ne pas être retirées si le résultat réfractif est satisfaisant.
En plus de corriger des astigmatismes importants, la technique de résection cunéiforme présente l'avantage d'épargner le centre cornéen. C'est donc une alternative intéressante avant d'envisager le remplacement d'un greffon clair, surtout en cas d'ectasie de l'anneau limitant ou de poursuite évolutive du kératocône sur la collerette du receveur. Cependant, l'efficacité du geste dépend de l'intégrité des sutures en postopératoire. En effet, un relâchement précoce des sutures n'est pas rare et peut rendre la procédure inefficace. De plus, la résection cunéiforme tend à induire un degré modéré d'astigmatisme irrégulier.
Implant intraoculaire torique
Les implants toriques sont une alternative efficace pour la correction d'un astigmatisme post-greffe, phaques, pseudophaques ou en add-on ( piggy-back ) dans le sulcus. Les implants toriques corrigent efficacement l'astigmatisme cornéen régulier et réduisent ainsi la part d'astigmatisme à corriger en lunettes après l'intervention.
Trois situations peuvent se présenter. En l'absence de cataracte face à une myopie ou à une hypermétropie forte post-greffe et d'un astigmatisme, un implant phaque torique peut être une bonne solution de correction. En présence d'une cataracte, une phakoexérèse peut être proposée à distance de la greffe, après retrait des sutures et stabilisation réfractive et kératométrique. Un implant torique permet de corriger l'erreur réfractive sphérocylindrique résiduelle. En cas de très fort astigmatisme, une procédure chirurgicale préalable (incisions relaxantes, photoablations, anneaux) peut être réalisée avant la mise en place d'un implant torique afin de réduire l'astigmatisme à des valeurs moindres et de diminuer parfois la part d'irrégularité.
Lors d'une chirurgie combinée de greffe associée à une phakoexérèse, il est préférable d'éviter une implantation torique. En effet, la valeur de l'astigmatisme après retrait des sutures du greffon est imprévisible. En présence d'une décompensation endothéliale du greffon chez un patient avec implant torique, la greffe endothéliale est une option intéressante afin de restaurer la fonction endothéliale du greffon tout en induisant le moins de modifications réfractives possibles. Ainsi, lors du choix de l'implant torique chez des patients avec une KT ou une KLAP, les implants hydrophobes doivent être privilégiés; les implants hydrophiles pouvant s'opacifier suite à l'injection d'air si une procédure de greffe endothéliale ultérieure est réalisée.
Enfin, si le patient greffé est pseudophaque, la mise en place dans le sulcus d'un implant piggy-back est une alternative élégante pour corriger une amétropie résiduelle, avec un risque moindre de désinsertion zonulaire, de rupture capsulaire, de tilt de l'implant ou de dommages endothéliaux qu'en cas de changement d'implant. Le résultat réfractif est davantage prévisible également (fig. 65-11
Fig. 65-11Abcès sous lentille à amibe et Fusarium (a).M6 post-kératoplastie transfixiante thérapeutique « à chaud» (b). Topographie après ablation des sutures et phakoexérèse avec implantation monofocale dans le sac capsulaire (c). M1 post-implantation en piggy-back avec une acuité visuelle à 10/10es avec +1,25 (–1,75 à 160°) (d).
). En cas de nécessité de changement du greffon, l'implant de sulcus présente l'avantage de pouvoir être aisément retiré ou remplacé. De plus, celui-ci ne gêne pas la réalisation d'une greffe endothéliale. Cette procédure présente donc l'avantage d'être réversible.
L'objectif principal d'une implantation torique sur greffe est de réduire au maximum l'astigmatisme réfractif, sans que celui-ci soit forcément corrigé en totalité par l'implant. Le but est d'obtenir une correction acceptable avec des verres correcteurs pour améliorer l'acuité visuelle et réduire une éventuelle anisométropie.
Remplacement de greffon
Le remplacement de greffon doit être envisagé comme ultime solution pour le traitement d'un astigmatisme important sur greffon clair soit après échec des autres solutions citées précédemment, soit en cas d'impossibilité de proposer d'autres solutions réfractives : greffe de très petite taille, greffon très décentré, astigmatisme trop important ou très irrégulier, ectasie de l'anneau limitant, déhiscence d'une berge avec marche d'escalier, opacités du greffon, etc. Afin d'obtenir une amélioration de l'astigmatisme postopératoire, le nouveau greffon doit être centré et de plus grand diamètre que le précédent, englobant la zone anormale; même si cela s'accompagne d'une augmentation du risque de rejet.
Points forts
La correction de l'astigmatisme ne s'envisage qu'une fois la réfraction stabilisée, après retrait des sutures et en cas d'échec d'adaptation de lunettes ou de lentilles de contact.
La chirurgie de l'astigmatisme post-greffe de cornée doit être « conservatrice» autant que possible, parfois séquentielle en plusieurs étapes en raison de la relative imprécision des résultats.
Elle ne permet pas – ou rarement – d'éviter le port de corrections optiques.
Elle nécessite une « couverture» par collyre antirejet systématique.
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