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Chapitre 47
Médecine régénérative et maladies de la rétine

K. Ben M'Barek, G. Orieux, C. Monville, O. Goureau

Introduction
Médecine régénérative
Certains tissus, tels que la muqueuse intestinale ou l'épiderme, disposent d'une capacité permanente de renouvellement cellulaire. D'autres tissus, comme le muscle squelettique, sont capables de régénérer, au moins partiellement, en cas de lésion et certains, comme le système nerveux central (cerveau, rétine, etc.), sont complètement dépourvus de cette capacité de régénération. La médecine régénérative vise à dépasser les limites de la régénération endogène en remplaçant les cellules perdues par des cellules exogènes produites in vitro lorsque la régénération naturelle est impossible. Cette approche est depuis deux décennies un champ d'innovation extrêmement dynamique et transdisciplinaire, incluant la biologie des cellules souches, la biologie du développement, l'ingénierie cellulaire et tissulaire, la chimie des composants biocompatibles, ainsi que le développement de nouvelles approches chirurgicales.
Notion de cellules souches
La notion de régénération tissulaire est indissociable de celle de « cellule souche». Ce terme désigne un ensemble hétérogène de cellules aux propriétés variées, mais qui partagent toutes deux caractéristiques fondamentales :
  • ce sont des cellules non spécialisées qui ont la capacité de s'auto-renouveler, c'est-à-dire de se reproduire en générant de nouvelles cellules souches;
  • ce sont des cellules capables de se différencier en différents types de cellules spécialisées du corps.
Au-delà de ces deux caractéristiques fondamentales, il existe une grande variété de cellules souches. On peut distinguer aux deux extrémités du spectre les cellules souches pluripotentes d'une part et les cellules souches adultes d'autre part. Les cellules souches pluripotentes sont à l'état naturel présentes dans l'embryon précoce au stade blastocyste (constituant la masse cellulaire interne). Ces cellules, couramment désignées sous le terme cellules souches embryonnaires (CSE), ont la double faculté remarquable, en milieu contrôlé in vitro, de pouvoir se multiplier à l'infini et de se différencier en tous les types cellulaires qui constituent un organisme. Cette double caractéristique fait des CSE les cellules de prédilection pour la médecine régénérative. Si ces cellules restent difficiles d'accès, les travaux du groupe de S. Yamanaka dans les années 2000 au Japon ont permis un essor important de la médecine régénérative. En effet, Yamanaka et al. ont mis au point la reprogrammation artificielle de cellules somatiques classiques en cellules aux propriétés en tout point similaires aux CSE [1]. Ces cellules, appelées cellules souches pluripotentes induites (iPS), présentent une alternative aux CSE sans poser de problème de disponibilité ou éthique.
Les cellules souches adultes sont retrouvées, chez l'homme, essentiellement dans les tissus capables d'autorenouvellement (épiderme, épithélium intestinal) ou de régénération après lésion (muscle squelettique, etc.). Ces cellules ont une capacité de prolifération beaucoup plus limitée et une capacité de différenciation restreinte aux cellules du tissu qui les héberge. Contrairement à d'autres espèces de vertébrés, notamment non mammifères, il n'existe pas de cellules souches dans la rétine humaine adulte, ce qui empêche a priori la rétine de se régénérer dans un contexte lésionnel. Chez certaines espèces, en particulier chez des amphibiens, les cellules gliales de Müller ont la capacité, après une lésion, de se dédifférencier, de se multiplier pour ensuite se différencier à nouveau en différents types de neurones rétiniens contribuant à régénérer la rétine endommagée. Certaines équipes de recherches font l'hypothèse que cette capacité n'est pas totalement perdue chez les mammifères et cherchent à réactiver ce potentiel perdu au cours de l'évolution [2]. Toutefois, à l'heure actuelle, aucune réelle régénération endogène après lésion n'a pu être mise en évidence et la stratégie privilégiée pour réparer la rétine dans un contexte de dégénérescence reste la transplantation de cellules issues de cellules souches pluripotentes humaines (CSPh), à savoir CES et cellules iPS.
Maladies de la rétine ciblées
La grande majorité des maladies rétiniennes dégénératives affectent soit les cellules ganglionnaires qui assurent la connexion entre la rétine et le cerveau, dans les neuropathies optiques telles que le glaucome, soit la partie externe de la rétine, à savoir les photorécepteurs ou les cellules qui les soutiennent, l'épithélium pigmentaire rétinien (EPR). La dégénérescence maculaire liée à l'âge (DMLA) et les maladies héréditaires de la rétine telles que les rétinopathies pigmentaires (RP), caractérisées par une perte progressive des photorécepteurs, touchent plus de 30 millions de personnes dans le monde. Les RP peuvent affecter soit l'EPR, soit les photorécepteurs et, plus généralement, les deux, avec une prévalence globale entre 1/3500 et 1/4000. Le glaucome et la DMLA sont des maladies multifactorielles beaucoup plus fréquentes dont les causes sont à la fois génétiques et environnementales, qui progressent considérablement au sein de la population vieillissante et représentent un enjeu de santé publique important. Si des traitements visant à ralentir les processus dégénératifs existent pour ces différentes pathologies, très peu permettent de stopper la dégénérescence. Par ailleurs, ces traitements peuvent avoir une efficacité limitée chez certains patients et la prise en charge est souvent trop tardive. Ainsi, en l'absence de thérapies curatives, la thérapie régénérative visant à remplacer les cellules perdues est une des voies les plus prometteuses.
Ces 15 dernières années, la plupart des efforts et des progrès ont porté sur le remplacement des photorécepteurs et de cellules de l'EPR dans le cadre d'atteinte de la rétine externe et, plus rarement, des cellules ganglionnaires rétiniennes (CGR). Il convient de noter que, pour ces dernières, le défi est encore plus important. En plus de devoir survivre et poursuivre leur maturation, comme les photorécepteurs et l'EPR, elles doivent également générer un axone capable de croître sur de longues distances dans un environnement peu favorable à la régénération. De plus, elles doivent rétablir des connexions précises avec des cibles éloignées dans le cerveau, en respectant une topographie spécifique.
Génération de cellules rétiniennes à partir de cellules souches pluripotentes
Les cellules de la rétine peuvent être obtenues à partir de CSPh par un mécanisme de différenciation cellulaire. Cette différenciation in vitro récapitule les étapes du développement naturel qui ont lieu au sein de l'embryon. Ces étapes sont reproduites in vitro en imitant les facteurs présents dans le milieu environnant l'embryon par l'ajout de composés protéiques (morphogènes, facteurs de croissance) qui vont moduler des voies de signalisation cellulaire conduisant à la formation des structures de l'œil. Certains composés pharmacologiques peuvent également se substituer à ces composés quand ils ont une activité comparable. De nombreux laboratoires à travers le monde ont développé des protocoles de différenciation cellulaire pour obtenir ces cellules de la rétine [3 , 4].
Épithélium pigmentaire rétinien (EPR)
Pour obtenir des cellules de l'EPR, les protocoles les plus simples se font par différenciation spontanée. Dans ces approches, de petites quantités de cellules de l'EPR peuvent être obtenues simplement en enlevant un facteur maintenant la pluripotence des CSPh (le fibroblast growth factor [FGF] ou facteur de croissance des fibroblastes). Les cellules sont ensuite amplifiées, puis congelées en azote liquide pour être utilisées plus tard. Ces protocoles très longs ont par la suite été affinés par des protocoles dits « dirigés», où un certain nombre de composés protéiques ou de synthèse ont été ajoutés au milieu de culture des cellules pour guider la différenciation cellulaire vers l'EPR, et ainsi améliorer les rendements et raccourcir le temps de différenciation. Les protocoles ont plus récemment été adaptés pour envisager une production dite « industrielle» avec l'utilisation d'automates de culture capables de produire de grandes quantités de cellules EPR sans intervention humaine prolongée [5] (fig. 47-1
Fig. 47-1
Étapes de production manuelle ou automatisée du produit de thérapie cellulaire en vue d'une transplantation d'épithélium pigmentaire rétinien.
Diagramme des différentes étapes nécessaires pour la production du produit de thérapie cellulaire, manuelle (en haut) et automatisée (en bas) pour répondre aux besoins d'une application clinique. CSPh : cellules souches pluripotentes humaines; EPR : épithélium pigmentaire rétinien.
Source : dessin de Cyrille Martinet.
).
Photorécepteurs
Différentes méthodes permettant de générer des photorécepteurs à partir de CSPh ont été publiées avec un point commun visant à récapituler in vitro les principales étapes de développement, notamment en manipulant les signaux extrinsèques (ajout de composés protéiques ou synthétiques) qui vont influencer le destin cellulaire [4]. À ce jour, les protocoles les plus efficaces nécessitent un passage par une culture en suspension permettant la formation d'organoïdes. Ces structures 3D correspondent à des amas cellulaires organisés en couches cellulaires distinctes qui récapitulent l'architecture de la rétine (fig. 47-2
Fig. 47-2
Les organoïdes rétiniens dérivés de cellules souches pluripotentes humaines (CSPh).
a. Photographie d'un organoïde de rétine (200 jours) en culture montrant la présence de segments apicaux (segments externes des photorécepteurs); barre d'échelle, 1 mm. b. Schéma de la structure laminée d'un organoïde rétinien et position des différents types cellulaires. c. Immunofluorescence sur coupe d'organoïde de rétine (175 jours) dirigés contre l'arrestine des cônes (vert) et la rhodopsine (bâtonnets; rouge); barre d'échelle, 100 μm.
Source : fig. b, dessin de Cyrille Martinet.
). Au sein de ces organoïdes, les photorécepteurs vont se retrouver dans la couche cellulaire la plus en périphérie, tandis que les CGR se retrouveront au centre, avec les autres types cellulaires (cellules amacrines, horizontales, bipolaires) généralement présents entre ces deux couches cellulaires. Au sein de ces organoïdes, les photorécepteurs vont finir de se différencier après de très longues périodes de culture (> 150 jours) avec la formation de segments externes et, pour certains, la capacité à répondre à la lumière (après 250 jours de culture environ).
Cellules ganglionnaires rétiniennes (CGR)
Comme pour les photorécepteurs, plusieurs approches utilisant des cultures adhérentes ou en 3D (organoïdes) ont été développées pour générer des CGR à partir de CSPh. Ces méthodes reproduisent en laboratoire les principales étapes du développement en manipulant des signaux extrinsèques qui influencent le destin des cellules. Un obstacle majeur à la génération de CGR à partir de CSPh in vitro est leur mort rapide, due à l'absence des cibles de projection (le cerveau) et du soutien trophique que celles-ci fournissent.
Plusieurs méthodes d'isolement et de purification des CGR, fondées sur l'expression spécifique du marqueur de surface Thy-1 (ou CD90) par les CGR dans la rétine, ont été mises au point ( immunopanning ou tri magnétique). Ces techniques, rapides et préservatrices des cellules, consistent à purifier ou faire un tri magnétique à l'aide d'anticorps dirigés contre la protéine Thy-1 [6].
Pour une utilisation en médecine régénérative en Europe, les produits de thérapie cellulaire doivent être produits dans un établissement pharmaceutique et répondre aux exigences des bonnes pratiques de fabrication (BPF). Ainsi, un travail de mise en conformité des protocoles développés en recherche pour chaque type cellulaire a été réalisé pour atteindre cet objectif et faciliter le transfert vers une application clinique.
Quelles avancées en thérapie cellulaire?
Quel produit de thérapie cellulaire pour quelle maladie?
En fonction de la maladie considérée et du stade de progression de celle-ci, la composition du produit de thérapie cellulaire sera différente (fig. 47-3
Fig. 47-3
Stratégies de thérapie cellulaire dédiées aux dystrophies rétiniennes.
Les neuropathies optiques dont le glaucome sont caractérisées par une perte progressive des cellules ganglionnaires rétiniennes (CGR) (a), tandis que les maladies dégénératives de la rétine externe se manifestent par une perte de l'épithélium pigmentaire rétinien (EPR) comme dans la DMLA (b) et/ou des photorécepteurs dans le cas des rétinopathies pigmentaires) (RP (c). La stratégie de thérapie cellulaire des neuropathies optiques consiste à remplacer les neurones perdus par une injection intravitréenne de CGR immatures dérivées de cellules souches pluripotentes humaines (CSPh) (d). Ces cellules vont se différencier après injection pour rétablir des contacts avec les interneurones rétiniens et projeter de nouveaux axones vers le nerf optique (d'). Dans le cas d'une dégénérescence de l'EPR (b, c), une injection sous-rétinienne (f) est réalisée afin de remplacer celui-ci par un feuillet d'EPR dérivé de CSPh, protégé par un support biocompatible et biodégradable tel que la gélatine (f'). Afin de traiter une RP, une injection de photorécepteurs immatures dérivés de CSPh sera également réalisé sous la rétine (f). Après injection, ces précurseurs vont se différencier pour rétablir des contacts avec les interneurones rétiniens (f”).
Source : dessin de Cyrille Martinet.
). Dans les cas de DMLA où seules les cellules de l'EPR de la macula sont dégénérées, une greffe de cellules d'EPR pourrait suffire à préserver les photorécepteurs relativement intacts. La même stratégie s'applique dans le cas des rétinopathies pigmentaires (RP), pour lesquelles la cause génétique à l'origine de la maladie affecte spécifiquement les cellules de l'EPR. En revanche, si les photorécepteurs sont déjà dégénérés, il sera nécessaire de greffer également des photorécepteurs en plus des cellules de l'EPR. La transplantation de photorécepteurs seule s'applique essentiellement lorsque la cause génétique à l'origine de la RP affecte spécifiquement les photorécepteurs. Concernant les neuropathies optiques, les cellules greffées seront les cellules ganglionnaires.
Une première question clé concerne le site de greffe du produit de thérapie cellulaire dans la rétine. Comme la DMLA touche spécifiquement la macula, c'est l'emplacement idéal pour la greffe. Pour les RP, la dégénérescence commence généralement en périphérie de la rétine et progresse vers la partie centrale (macula). Cependant, les techniques actuelles ne permettent pas de traiter l'ensemble des régions périphériques. La greffe sera également effectuée à proximité de la macula afin de préserver ou restaurer cette zone qui est essentielle pour la vision de précision. Pour la greffe de CGR, la transplantation doit se faire dans le vitré en contact de la couche des cellules ganglionnaires et fibres nerveuses, à proximité du nerf optique pour maximiser les chances de régénération axonale vers le nerf optique et une reconnexion avec le cerveau.
Deuxièmement, la rétine étant un tissu très organisé, la stratégie de formulation finale du produit de thérapie représente un enjeu crucial pour son efficacité future chez le patient. Ainsi, différentes approches de formulations (suspension cellulaire ou petit tissus) ont été évaluées sur des modèles précliniques, certaines évaluées en essais cliniques de phase I/II [7 , 8].
Remplacement des cellules de l'EPR
Choix de la formulation pharmaceutique
Pour les cellules de l'EPR, deux formulations ont été évaluées : sous forme de suspension cellulaire ou sous forme de feuillet épithélial. Différents laboratoires ont montré que la formulation en feuillet épithélial permettait d'augmenter à la fois la survie des cellules greffées et leurs fonctionnalités par rapport à une suspension cellulaire. Ainsi, différents supports de culture biocompatibles ont été développés afin de permettre la formation de tissus épithéliaux constitués de cellules de l'EPR : des polymères synthétiques (biodégradables ou non), ou des supports biologiques (comme la membrane amniotique) [8].
Si les cellules en suspension peuvent être stockées congelées pour de longues périodes, puis décongelées par la suite à la demande pour être greffées, une formulation en feuillet complique la logistique de production, de transport et de greffe (fig. 47-4
Fig. 47-4
De la banque de produit de thérapie cellulaire au lit du patient.
Diagramme des différentes étapes nécessaires depuis la décongélation du produit de thérapie cellulaire jusqu'à la transplantation en fonction de la formulation finale du produit de thérapie cellulaire de l'épithélium pigmentaire rétinien ou EPR (feuillet épithélial ou cellules en suspension).
Source : dessin de Cyrille Martinet.
). À l'heure actuelle, les greffons sont produits à la demande et ne peuvent pas être stockés congelés. S'agissant d'un produit biologique, la stabilité limitée du produit fait qu'il doit être greffé rapidement après production. Il est nécessaire de concevoir, d'une part, des dispositifs médicaux spécialisés pour transporter les greffons dans des conditions optimales jusqu'au site de l'opération chirurgicale et, d'autre part, des dispositifs chirurgicaux adaptés à la greffe de feuillet sous la rétine.
Premières données cliniques
De nombreux essais cliniques de phase I/II ciblant la DMLA et certaines formes de RP ont été initiés avec de premières données publiées [8]. L'innocuité de l'injection d'une suspension de cellules de l'EPR dérivées de CSPh a maintenant été clairement établie sur un total de 38 patients. Les deux principaux risques associés à une thérapie cellulaire fondée sur des cellules issues des CSPh sont :
  • la formation de tératome (prolifération, puis différenciation en tous les types du corps adulte) qui pourrait survenir si des CSPh résiduelles sont encore présentes dans le produit de thérapie cellulaire;
  • et la dispersion des cellules en dehors du site de transplantation (vers d'autres organes).
Ces risques ont clairement été écartés d'après les données de sécurité de ces différentes études [8].
D'autres essais cliniques de phase I/II dont les données ont également été publiées ont évalué la formulation en feuillet épithélial de cellules de l'EPR pour traiter la DMLA. Les feuillets épithéliaux ont été cultivés sur un support en polyester, en parylène ou en collagène. Les données de sécurité sont là aussi rassurantes, avec l'absence d'événements indésirables graves liés à la greffe et des premières données d'efficacité très encourageantes. En particulier, l'étude de Da Cruz et al. [9] avec un feuillet de cellules de l'EPR sur polyester a montré une récupération fonctionnelle sur un des deux patients traités pour une DMLA exsudative sévère avec une restauration visuelle suffisante pour lire un an après la greffe. Néanmoins, ces résultats doivent être pris avec précaution au vu du faible nombre de patients traités et de l'absence de comparaison avec un groupe de patients contrôles (traités par exemple avec une thérapie classique d'injection d'anti-VEGF).
Remplacement des photorécepteurs
Données précliniques
Jusqu'à présent, la plupart des travaux de transplantation de photorécepteurs issus de CSPh ont été réalisés dans des modèles murins. Certaines approches consistent à transplanter une feuille de rétine dérivée d'organoïdes rétiniens. La greffe d'un tel feuillet pourrait conduire à une restauration fonctionnelle. Cependant, la présence de cellules rétiniennes autres que les photorécepteurs, ainsi que l'organisation de ces photorécepteurs majoritairement sous forme de rosettes au sein de ces feuillets entravent la capacité des photorécepteurs greffés à se reconnecter dans le tissu hôte. Si certaines réponses à la lumière peuvent être détectées par enregistrement de réseaux d'électrodes multiples ( multielectrode array [MEA]) dans les rétines transplantées ex vivo, aucune réponse n'a pu être observée en électrorétinogramme (ERG) en plein champ in vivo.
L'injection d'une suspension cellulaire de précurseurs de photorécepteurs dans l'espace sous-rétinien, après une sélection appropriée (tri cellulaire par cytométrie ou tri magnétique), permet de greffer une population homogène de photorécepteurs et facilite le contact avec les neurones du tissu hôte. Malheureusement, la majorité des précurseurs des photorécepteurs ne parviennent pas à s'intégrer correctement et à achever leur maturation fonctionnelle leur permettant de répondre à la lumière. À ce jour, si l'expression de marqueurs de photorécepteurs matures peut être observée, la fonctionnalité des cellules transplantées est souvent décevante, voire absente [3 , 10].
Pistes de recherche
Pour améliorer la restauration visuelle post-greffe, une stratégie consiste à modifier génétiquement les cellules à l'intérieur des organoïdes pour déclencher une déplétion sélective des populations cellulaires non requises pour une future transplantation (cellules bipolaires, cellules amacrines), afin de favoriser les contacts entre les photorécepteurs greffés et les cellules bipolaires de l'hôte [11].
D'autres pistes de recherche commencent à émerger, combinant la thérapie cellulaire avec l'optogénétique ou avec des approches de bio-ingénierie, utilisant des échafaudages. Ces dernières consistent à concevoir des microstructures en 3D à l'aide de polymères biocompatibles. Ces microstructures permettent d'imposer des contraintes mécaniques aux cellules en développement. Ainsi, ces microstructures créent une organisation spatiale donnée qui permet d'orienter et de polariser les cellules afin de transplanter des photorécepteurs présentant des structures similaires à des segments et potentiellement une sensibilité à la lumière [10].
La stratégie alternative associant l'optogénétique permet, quant à elle, de conférer artificiellement une photosensibilité aux cellules donneuses (précurseurs de photorécepteurs) par l'expression d'opsines microbiennes spécifiques, indépendamment de la formation des segments externes et de la présence de l'EPR. Des études in vivo ont ainsi démontré que des réponses induites par la lumière au niveau des cellules ganglionnaires peuvent être observées chez des souris aveugles, après transplantation de ces photorécepteurs équipés d'une opsine microbienne [12].
Si des progrès considérables ont été réalisés ces dernières années, il reste un long chemin à parcourir afin de mettre au point une thérapie cellulaire efficace pour le remplacement des photorécepteurs. Néanmoins, une première transplantation allogénique d'organoïdes rétiniens dérivés de CSPh a été effectuée chez deux sujets atteints de RP. Les greffons ont survécu dans un état stable pendant 2 ans sans aucun événement indésirable grave, mais aucune amélioration significative de la fonction visuelle n'a été observée [13].
Remplacement des cellules ganglionnaires
La grande majorité des études de transplantation des CGR a été réalisée, chez le rongeur, dans des modèles expérimentaux de lésion du nerf optique; elles rapportent un taux de survie très faible qui se limite à quelques pourcents [14]. Il en résulte un effet thérapeutique nul ou limité. De nombreuses études ont mis en évidence l'existence de voies de signalisations capables de promouvoir la survie cellulaire ou la régénération axonale après lésion du nerf optique [14]. Ainsi, l'addition de facteurs trophiques favorisant la survie voire la régénération axonale des CGR greffées serait une piste prometteuse. L'addition d'échafaudage ou de « colle biologique» permettant de placer les cellules greffées au contact de la rétine de l'hôte et d'éviter toute fuite de cellules dans le vitré est aussi envisagée.
Conclusion et perspectives
La médecine régénérative fondée sur les cellules souches promet des avancées majeures dans le traitement de la cécité. Ces dernières années, ce domaine a réalisé des progrès significatifs, notamment dans la greffe des cellules rétiniennes et le développement de thérapies cellulaires avancées. Parmi les différentes pathologies, les dystrophies rétiniennes se démarquent comme un terrain privilégié pour la recherche clinique, grâce à la facilité d'accès à l'œil, aux outils d'imagerie performants et aux tests fonctionnels sophistiqués, positionnant ainsi les maladies rétiniennes comme une preuve de concept pour la médecine régénérative. Les essais cliniques en cours détermineront bientôt les stratégies optimales pour chaque catégorie de patients, qu'il s'agisse de la formulation thérapeutique ou du niveau de suppression immunitaire requis. Cependant, pour répondre aux besoins des millions de patients atteints de dégénérescence rétinienne, des efforts restent nécessaires pour industrialiser les processus de fabrication et renforcer les contrôles qualité. En associant cette approche à d'autres thérapies innovantes, la médecine régénérative ouvre la voie à la commercialisation de traitements révolutionnaires, offrant ainsi de nouveaux espoirs aux patients en quête de solutions.
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