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Chapitre 39
Dystrophies épithéliales et sous-épithéliales

C. Sarubbi, A.-S. Gauthier

Introduction
Le groupe des dystrophies épithéliales et sous-épithéliales est défini par la classification de l'International Committee for Classification of Corneal Dystrophies (IC3D), revisitée et publiée en 2024 (voir chapitre 37 ). Cette classification combine les caractéristiques phénotypiques et génétiques. Ce groupe comporte la dystrophie épithéliale de la membrane basale (EMBD), la dystrophie cornéenne épithéliale de Meesmann (MECD), la dystrophie cornéenne épithéliale de Lisch (LECD), les dystrophies des érosions épithéliales récidivantes atraumatiques (ERED), la dystrophie cornéenne gélatineuse en forme de goutte (GDLD), la dystrophie cornéenne mucineuse sous-épithéliale (SMCD) [1].
L'entité ERED comprend, en réalité, un certain nombre de dystrophies épithéliales potentiellement distinctes (la dystrophie cornéenne de Franceschetti, la dystrophie Smolandiensis et la dystrophie Helsinglandica); mais cette entité doit être différenciée des dystrophies épithéliostromales telles que les dystrophies induites par la mutation du gène TGFβI , qui sont également souvent associées à des dystrophies cornéennes avec symptômes d'érosions épithéliales récurrentes [1].
Dystrophie de la membrane basale épithéliale (EBMD)
Généralités
L'EBMD ( epithelial basement membrane dystrophy ) – également appelée dystrophie en map-dot-fingerprint , dystrophie épithéliale microkystique de Cogan, ou dystrophie de la membrane basale antérieure – est la plus fréquente des dystrophies épithéliales. De prédominance féminine, elle est le plus souvent sporadique et plus rarement de transmission autosomique dominante dans les formes héréditaires, en rapport avec une mutation du gène TGFβI (gène de la kérato-épithéline) située sur le chromosome 5q31 [2]. Seulement 10 % des patients sont symptomatiques [3].
L'EBMD est bilatérale, et ne se manifeste généralement qu'à l'adolescence ou à l'âge adulte à l'occasion d'une découverte fortuite ou de l'apparition d'érosions récidivantes, avec en particulier des douleurs nocturnes insomniantes ou au réveil à l'ouverture palpébrale. En plus des érosions récurrentes, un astigmatisme irrégulier et une réfraction fluctuante peuvent également être retrouvés.
À l'examen, quatre types d'opacités cornéennes sont individualisés (fig. 39-1
Fig. 39-1
Dystrophie épithéliale microkystique de Cogan (EMBD).
a, b. Maps, lésions en « carte de géographie» grises, irrégulières, par épaississement d'un épithélium à bords enroulés en zone centrale ou paracentrale. c. Dots, opacités grisâtres, rondes, ovales, en virgules en amas ou en archipels dans la cornée centrale. d, e. Fingerprints lésions en « empreintes digitales» concentriques, curvilignes, centrales ou paracentrales, bien visibles en rétro-illumination. f. Blebs, formations translucides, rondes, semblables à des kystes.
Source : Bernard Delbosc, service d'ophtalmologie, CHRU de Besançon.
). Ces opacités sont variables et labiles dans le temps, plutôt centrales et bilatérales. En fonction de la forme clinique, ces opacités peuvent être punctiformes (microkystes ou points de Cogan décrits initialement par David Cogan en 1964), arrondies et regroupées en archipel (kystes de grande taille), en carte de géographie ( maps ) ou en forme d'empreintes digitales ( fingerprint ). À une exception près, que sont les « points» ou « dots» , les trois autres types d'opacité peuvent être observés seuls, mais aussi dans toutes les variantes de combinaison au sein d'une même cornée.
Examen clinique
Opacités en carte de géographie (geographic maps)
Cliniquement, les geographic maps sont des opacités qui se démarquent par des lésions grises, irrégulières, avec épaississement d'un épithélium à bords enroulés de la cornée centrale ou paracentrale (fig. 39-1a,b
Fig. 39-1
Dystrophie épithéliale microkystique de Cogan (EMBD).
a, b. Maps, lésions en « carte de géographie» grises, irrégulières, par épaississement d'un épithélium à bords enroulés en zone centrale ou paracentrale. c. Dots, opacités grisâtres, rondes, ovales, en virgules en amas ou en archipels dans la cornée centrale. d, e. Fingerprints lésions en « empreintes digitales» concentriques, curvilignes, centrales ou paracentrales, bien visibles en rétro-illumination. f. Blebs, formations translucides, rondes, semblables à des kystes.
Source : Bernard Delbosc, service d'ophtalmologie, CHRU de Besançon.
). Histologiquement, un épaississement de membranes basales, apposées les unes sur les autres, est observé en forme de couches multilamellaires (fig. 39-2a
Fig. 39-2
Altérations de la membrane basale dans l'EMBD en microscopie optique.
a. Membrane basale anormale multi-lamellaire ou intra-épithéliale. b. Microkystes intra-épithéliaux contenant des débris cytoplasmiques (PAS+).
Source : Bernard Delbosc, service d'ophtalmologie, CHRU de Besançon.
). En microscopie confocale, un tissu hyperréflectif correspondant à une membrane basale anormale s'étend vers les couches intermédiaires et profondes de l'épithélium. Les cellules profondes basales épithéliales apparaissent déformées sans anomalie des cellules épithéliales superficielles ou de la couche stromale (fig. 39-3a,b
Fig. 39-3
Examen de l'EMBD en microscopie confocale.
a. Met en évidence les protrusions basales (flèches) et leur rétention de matériel épithélial (astérisque). b. Lésions hyperréflectives au sein des couches épithéliales. c. Plis d'empreintes digitales depuis l'épithélium jusqu'à sa membrane basale (pointes de flèches).
Source : Bourges JL. Corneal dystrophies. J Fr Ophtalmol 2017; 40(6) : e177-92.
).
Les dots ou points de Cogan n'apparaissent jamais seuls et sont presque toujours associés à de subtiles maps . Ils se présentent sous la forme d'opacités diffuses, de couleur gris mastic, rondes, ovales ou en forme de virgule avec des bords nets regroupés en archipel (fig. 39-1c
Fig. 39-1
Dystrophie épithéliale microkystique de Cogan (EMBD).
a, b. Maps, lésions en « carte de géographie» grises, irrégulières, par épaississement d'un épithélium à bords enroulés en zone centrale ou paracentrale. c. Dots, opacités grisâtres, rondes, ovales, en virgules en amas ou en archipels dans la cornée centrale. d, e. Fingerprints lésions en « empreintes digitales» concentriques, curvilignes, centrales ou paracentrales, bien visibles en rétro-illumination. f. Blebs, formations translucides, rondes, semblables à des kystes.
Source : Bernard Delbosc, service d'ophtalmologie, CHRU de Besançon.
). Histologiquement, les points correspondent à des pseudokystes intraépithéliaux contenant des cellules dégénératives avec des noyaux pycnotiques et des débris cellulaires répondant positivement à la coloration periodic acid schiff (PAS) (fig. 39-2b
Fig. 39-2
Altérations de la membrane basale dans l'EMBD en microscopie optique.
a. Membrane basale anormale multi-lamellaire ou intra-épithéliale. b. Microkystes intra-épithéliaux contenant des débris cytoplasmiques (PAS+).
Source : Bernard Delbosc, service d'ophtalmologie, CHRU de Besançon.
) [4]. En microscopie confocale, ils apparaissent hyperréflectifs avec une bordure nette au sein des couches cellulaires intermédiaires (voir fig. 39-3a
Fig. 39-3
Examen de l'EMBD en microscopie confocale.
a. Met en évidence les protrusions basales (flèches) et leur rétention de matériel épithélial (astérisque). b. Lésions hyperréflectives au sein des couches épithéliales. c. Plis d'empreintes digitales depuis l'épithélium jusqu'à sa membrane basale (pointes de flèches).
Source : Bourges JL. Corneal dystrophies. J Fr Ophtalmol 2017; 40(6) : e177-92.
).
Opacités en forme d'empreintes digitales
Les empreintes digitales (fig. 39-1d,e
Fig. 39-1
Dystrophie épithéliale microkystique de Cogan (EMBD).
a, b. Maps, lésions en « carte de géographie» grises, irrégulières, par épaississement d'un épithélium à bords enroulés en zone centrale ou paracentrale. c. Dots, opacités grisâtres, rondes, ovales, en virgules en amas ou en archipels dans la cornée centrale. d, e. Fingerprints lésions en « empreintes digitales» concentriques, curvilignes, centrales ou paracentrales, bien visibles en rétro-illumination. f. Blebs, formations translucides, rondes, semblables à des kystes.
Source : Bernard Delbosc, service d'ophtalmologie, CHRU de Besançon.
) sont des lignes délicates, pour la plupart parallèles, plus facilement observables en rétro-illumination. Histologiquement, elles correspondent à des extensions de membranes basales aberrantes au sein de l'épithélium. En microscopie confocale, les empreintes digitales sont des structures linéaires hyperréflectives correspondant à des protrusions de la membrane basale dans l'épithélium (fig. 39-3c
Fig. 39-3
Examen de l'EMBD en microscopie confocale.
a. Met en évidence les protrusions basales (flèches) et leur rétention de matériel épithélial (astérisque). b. Lésions hyperréflectives au sein des couches épithéliales. c. Plis d'empreintes digitales depuis l'épithélium jusqu'à sa membrane basale (pointes de flèches).
Source : Bourges JL. Corneal dystrophies. J Fr Ophtalmol 2017; 40(6) : e177-92.
).
Opacités sous forme de bulles kystiques
Le dernier type d'opacité de l'EBMD sont les bulles kystiques ou blebs (voir fig. 39-1f
Fig. 39-1
Dystrophie épithéliale microkystique de Cogan (EMBD).
a, b. Maps, lésions en « carte de géographie» grises, irrégulières, par épaississement d'un épithélium à bords enroulés en zone centrale ou paracentrale. c. Dots, opacités grisâtres, rondes, ovales, en virgules en amas ou en archipels dans la cornée centrale. d, e. Fingerprints lésions en « empreintes digitales» concentriques, curvilignes, centrales ou paracentrales, bien visibles en rétro-illumination. f. Blebs, formations translucides, rondes, semblables à des kystes.
Source : Bernard Delbosc, service d'ophtalmologie, CHRU de Besançon.
). Ces formations translucides, rondes, semblables à des kystes, solitaires ou regroupées, sont principalement observées en rétro-illumination, pupille dilatée et avec une focalisation précise. L'analyse confocale révèle des monticules non kystiques discrets de matériau granulaire anormal déposés entre l'épithélium et la couche de Bowman qui indentent les cellules épithéliales basales sus-jacentes. L'histologie confirme l'absence de microkystes et la présence d'une accumulation de matériel fibrogranulaire sous-épithélial. L'OCT de segment antérieur (OCT-SA) objective des kystes intra-épithéliaux hyperréflectifs (fig. 39-4a
Fig. 39-4
Tomographie à cohérence optique de segment antérieur d'une cornée avec EMBD.
a. Kystes hyperréflectifs au sein de l'épithélium. b. Membrane basale dédoublée.
Source : Bernard Delbosc, service d'ophtalmologie, CHRU de Besançon.
), ou une membrane basale multilamellaire irrégulière avec protrusions dans l'épithélium (fig. 39-4b
Fig. 39-4
Tomographie à cohérence optique de segment antérieur d'une cornée avec EMBD.
a. Kystes hyperréflectifs au sein de l'épithélium. b. Membrane basale dédoublée.
Source : Bernard Delbosc, service d'ophtalmologie, CHRU de Besançon.
) ainsi qu'un amincissement de l'épithélium au niveau des lésions [5]. Un épaississement de la région centrale et inférieure sur la cartographie cornéenne des 9 × 9 mm centraux en OCT, ainsi qu'une plus grande irrégularité de l'épaisseur épithéliale sont retrouvés dans l'EMBD [6].
Traitement
Le traitement comprend un volet médical en première intention, puis un volet chirurgical. Le premier traitement recommandé pour l'EBMD est l'application de larmes artificielles sans conservateur et de pommade vitamine A le soir. Concernant les patients hyperalgiques, un soulagement significatif peut également être obtenu par le port de lentilles souples hydrophiles (LSH) thérapeutiques associé à une couverture antibiotique ou antiseptique. La photokératectomie thérapeutique (PTK), parfois combinée avec l'administration de mitomycine C, peut être envisagée en cas d'épisodes récurrents. La réfraction peut être modifiée par le laser.
Une alternative thérapeutique par greffe de couche de Bowman en onlay pour la dystrophie de Cogan a été récemment rapportée avec de bons résultats sur la récidive à moyen terme (18 mois postopératoires). Le greffon est déposé directement au-dessus de la couche de Bowman du patient receveur. La présence du greffon sous-épithélial sain accélérerait le processus de cicatrisation épithéliale, évitant la récidive [7]. Cette approche est intéressante, puisqu'elle met en évidence le poids des différents complexes d'ancrage dans la physiopathologie et le traitement des EER, mais reste difficilement réalisable en pratique courante au vu de la finesse du geste chirurgical et de la disponibilité des greffons.
Dystrophie de Meesmann (MECD)
Généralités
La MECD ( Meesmann corneal dystrophy ), également connue sous le nom de dystrophie épithéliale héréditaire juvénile, suit une transmission autosomique dominante avec une pénétrance incomplète. De nombreuses mutations sont décrites, codant pour les gènes des cytokératines. Pour rappel, l'épithélium cornéen est caractérisé par la paire de cytokératines K3 et K12. Cette paire de kératine lui est spécifique et constitue donc un marqueur de la différenciation épithéliale de type cornéen. Les gènes mutés ont été identifiés sur les locus de ces protéines : 12q13 (KRT 3) et 17q12 (KRT 12, variante Stocker-Holt). Elle constitue un bon exemple d'hétérogénéité génétique, car ce même phénotype peut être causé par des mutations sur des gènes relevant de deux chromosomes différents [1].
La dystrophie se manifeste à l'adolescence ou chez l'adulte jeune, parfois dans la petite enfance (vers 1 à 2 ans), par des crises douloureuses (érosions épithéliales récidivantes) avec photophobie et larmoiement. La vision, conservée au début de la vie, peut diminuer si les kystes augmentent en nombre et induisent des irrégularités de surface à un stade avancé.
La variante dite de Stocker-Holt présente des symptômes plus précoces et des signes cliniques plus marqués. Cela pourrait s'expliquer par une pénétrance et une expressivité différente du gène.
Examen clinique
L'examen clinique met en évidence des kystes intra-épithéliaux punctiformes diffus sous forme d'opacités grises ternes (fig. 39-5
Fig. 39-5
Dystrophie épithéliale de Meesmann, microkystes solitaires et clairs s'étendant de limbe en limbe sous éclairage en fente large.
Source : Bernard Delbosc, service d'ophtalmologie, CHRU de Besançon.
) dont le nombre augmente avec l'âge, une opacification sous-épithéliale tardive. L'épithélium autour des microkystes est sain. La cornée peut être légèrement amincie et une hypoesthésie cornéenne peut être retrouvée [1].
Sur les coupes histologiques, il s'agit de lésions épithéliales strictes. Des kystes intra-épithéliaux multiples constitués d'agrégats de cytokératines mutées accumulées dans le cytoplasme (débris cellulaires positifs à la coloration PAS) sont présents (fig. 39-6
Fig. 39-6
Coupe anatomopathologique d'une dystrophie de Meesmann.
Épithélium cornéen anormal avec gonflement cellulaire et inclusions intracytoplasmiques (flèches bleues) ressemblant à des kystes lors de la coloration à l'hématoxyline et à l'éosine.
Source : Bernard Delbosc, service d'ophtalmologie, CHRU de Besançon.
).
Il existe des mitoses fréquentes, des cellules œdématiées et une membrane basale épaissie. Les cellules épithéliales basales ont des niveaux accrus de glycogène (cytoplasme sensible à la diastase et PAS).
En microscopie électronique, les cellules épithéliales contiennent des formations ressemblant à des lysosomes denses aux électrons de matériau fibrogranulaire entouré d'enchevêtrements de filaments cytoplasmiques.
En microscopie confocale, des lésions kystiques apparaissent bien délimitées avec des points hyperréflectifs. Des zones hyporéflectives allant de 40 à 150 μm de diamètre sont observées dans l'épithélium superficiel (fig. 39-7a,b
Fig. 39-7
Étude en microscopie confocale de l'épithélium d'une MECD.
a, b. À l'étage de l'épithélium cornéen superficiel, structures kystiques intracytoplasmiques hyporéfléctives (flèches) rondes à ovales. c. À l'étage de la couche profonde basale, présence lésions hyperréflectives diffuses.
Source : Javadi MA, Rezaei-Kanavi M, Javadi A, Naghshgar N. Meesmann corneal dystrophy; a clinico-pathologic, ultrastructural and confocal scan report. J Ophthalmic Vis Res 2010; 5(2) : 122-6.
), et des lésions hyperréflectives diffuses sont présentes dans l'épithélium basal cornéen (fig. 39-7c
Fig. 39-7
Étude en microscopie confocale de l'épithélium d'une MECD.
a, b. À l'étage de l'épithélium cornéen superficiel, structures kystiques intracytoplasmiques hyporéfléctives (flèches) rondes à ovales. c. À l'étage de la couche profonde basale, présence lésions hyperréflectives diffuses.
Source : Javadi MA, Rezaei-Kanavi M, Javadi A, Naghshgar N. Meesmann corneal dystrophy; a clinico-pathologic, ultrastructural and confocal scan report. J Ophthalmic Vis Res 2010; 5(2) : 122-6.
) [8].
L'imagerie OCT-SA révèle des kystes hyporéfléctifs disséminés au sein de l'épithélium et un épaississement de la membrane basale [5].
Traitement
Les crises douloureuses sont améliorées par un traitement mouillant ou par le port de lentilles souples. Une PKT peut être proposée, mais la dystrophie récidive après traitement.
Dystrophie de Lisch (LECD)
Généralités
Le nom de la LECD ( Lisch epithelial corneal dystrophy ) est issu de sa première description par Lisch et al. en 1992 [1]. Il n'y a aucune différence de phénotype entre les femmes et les hommes. La présentation peut être unilatérale ou bilatérale, et il n'y a pas de localisation, ni de taille caractéristique [9]. Les patients atteints de la LECD ne sont pas algiques, car ils ne présentent pas d'EER, mais il peut y avoir une baisse d'acuité visuelle si les microkystes sont agencés devant l'axe visuel.
Examen clinique
Le tableau clinique de la LECD est particulièrement mémorable. Sous éclairage direct, celle-ci se traduit par des opacités épithéliales grisâtres en bande, en plumeau ou en spire comprenant des microkystes avec des espaces de cornée saine (fig. 39-8
Fig. 39-8
Dystrophie de Lisch.
Image de gauche en éclairage direct (a), et image de droite en éclairage indirect (b). Opacité épithéliale grisâtre s'étendant du limbe nasal au centre de la cornée en tourbillon radiaire.
Source : Celis Sánchez J, Mesa Varona DV, Avendaño Cantos E, et al. Keratolimbal autograft transplantation as a possible new treatment of Lisch epithelial corneal dystrophy. Arch Soc Esp Oftalmol Engl Ed 2016; 91(7) : 333-6.
).
La progression est lente de la périphérie vers le centre. Avec un éclairage indirect, il devient évident que ces motifs sont composés de nombreux microkystes clairs, intra-épithéliaux, densément peuplés. Contrairement à la MECD dans laquelle les kystes sont présents de manière diffuse sur l'ensemble de la cornée, dans la LECD, ils sont restreints au niveau des aires atteintes par l'opacité cornéenne [10].
D'un point de vue physiopathologique, une vacuolisation cytoplasmique diffuse des cellules affectées, positive à la coloration PAS, est observée en microscopie optique. Les lésions sont épithéliales strictes. En microscopie électronique, plusieurs types de vacuoles ont été décrites (fig. 39-9,
Fig. 39-9
a. Aspect en microscopie électronique. b. Aspect en microscopie confocale in vivo (MCIV).
Bien que la microscopie confocale ne permette pas d'identifier la vacuolisation du cytoplasme des cellules épithéliales elle apparaît comme un bon reflet des coupes histologiques.
Source : Perez M, Joubert R, Chiambaretta F. Analyse histologique in vitro, microscopie confocale in vivo et OCT du segment antérieur dans un cas de dystrophie épithéliale de Lisch. J Fr Ophtalmol 2019; 42(8) : e363-6.
fig. 39-10
Fig. 39-10
Microscopie électronique.
a. Épithélium sain. b. Épithélium en zone pathologique avec de nombreuses vacuoles, un volume cytoplasmique réduit, un noyau relativement épargné et une dégradation/dégénérescence des organites intracytoplasmiques (mitochondries, lysosomes).
Source : Perez M, Joubert R, Chiambaretta F. Analyse histologique in vitro, microscopie confocale in vivo et OCT du segment antérieur dans un cas de dystrophie épithéliale de Lisch. J Fr Ophtalmol 2019; 42(8) : e363-6.
). Des vacuoles optiquement vides se distinguent de celles contenant du matériel fibrillaire avec des éléments plus denses [7 , 11 , 12]. Les vacuoles contiennent des autophagosomes et des autolysosomes, avec une présence d'anticorps anti-microtubule associés à la protéine 1A/1B-chaîne légère 3 [13].
L'examen confocal révèle des cellules hyperréflectives anormalement hétérogènes et des espaces kystiques hyporéflectifs au sein de l'épithélium. Ces cellules sont plus grandes que les cellules épithéliales basales, et ont du matériel intracellulaire hyporéflectif de différentes tailles. Il est intéressant de noter que la taille de la lésion hyporéflective augmente de la couche basale à la couche épithéliale superficielle (fig. 39-11
Fig. 39-11
Images confocales (grossissement 400 × 400 μm) des cellules basales à superficielles à une profondeur cornéenne exprimée en bas à droite : agrandissement progressif des lésions kystiques hyporéflectives de la profondeur vers la superficie épithéliale.
Source : Rousseau A, Labbé A, Baudouin C, et al. In vivo confocal microscopy and spectral domain anterior segment OCT in Lisch epithelial corneal dystrophy. J Fr Ophtalmol 2015; 38(7) : e151-3.
). Les limites entre les zones cornéennes normales et anormales sont clairement définies [11]. Sur l'OCT-SA, l'épithélium est anormal et hyperréflectif, avec des limites nettes avec les zones saines. Un cône d'ombre en aval de l'épithélium pathologique masque le tissu stromal sous-jacent (fig. 39-12
Fig. 39-12
Coupe OCT-SA.
Hyperréflectivité de l'épithélium atteint avec une hyporéflectivité sous-jacente et une couche Bowman intacte. La lésion est traversée par des bandes d'épithélium sain (flèches bleues).
Source : Rousseau A, Labbé A, Baudouin C, et al. In vivo confocal microscopy and spectral domain anterior segment OCT in Lisch epithelial corneal dystrophy. J Fr Ophtalmol 2015; 38(7) : e151-3.
) [11 , 14].
Traitement
Concernant les traitements actuels, un débridement cornéen peut être tenté, mais il se conclut souvent par une récidive de la lésion provenant de la même aire limbique. Les lentilles de contact souples peuvent parfois être utilisées grâce à leur effet d'hypoxie relative permettant la régression des opacités, mais encore une fois la récidive survient à l'arrêt. Les LECD récidivantes traitées par PKT avec plus ou moins application de mitomycine C ont également tendance à récidiver.
En présence d'une atteinte unilatérale de LECD, il existe des cas rapportés de transplantation de cellules souches autologues à partir de l'œil adelphe, avec une absence de récidive à long terme. Le greffon transplanté permet de générer des cellules épithéliales saines [15 , 16].
Une nouvelle approche non invasive par des cures de chimiothérapie locale à base de 5-fluorouracile (5-FU), à raison d'un cycle d'une goutte 4 fois par jour, durant une semaine par mois sur un total de 4 mois, a été proposée avec une régression complète de l'opacité cornéenne au bout de 2 mois. Cependant, d'autres études sont nécessaires pour évaluer l'efficacité et la tolérance de ce traitement antimétabolite à long terme [17].
Érosions épithéliales récidivantes (ERED)
Généralités
L'ERED ( epithelial recurrent erosion dystrophy ), qui regroupe la dystrophie de Franceschetti , la dystrophie de Smolandiensis et la dystrophie d'Helsinglandica , a connu des avancées génétiques la catégorisant en classe 1. Il a fallu plus de 80 ans avant que cette maladie ne puisse enfin être vérifiée sur le plan phénotypique et génotypique. Les premières descriptions remontent à Franceschetti en 1928, qui a observé des cas d'érosions épithéliales récurrentes (EER) à début très précoce dans une famille présentant une transmission génétique autosomique dominante. Puis, en 2008 et 2009, deux grandes familles ont été identifiées avec une transmission autosomique dominante en Suède à Småland et à Helsingland [18 , 19]. Dans ces familles, outre les EER et une cornée normale, des opacités diffuses au niveau de la cornée, principalement au centre, apparaissent après la guérison des érosions. Les auteurs ont considéré ces nouvelles manifestations cliniques comme de nouvelles formes de dystrophies à part entière et les ont nommées selon l'origine géographique des familles respectives : dystrophie Smolandiensis et dystrophie Helsinglandica.
Le séquençage de l'exome de la famille Franceschetti a permis l'identification du gène COL17A1 avec la mutation G1052G qui code pour le collagène de type XVII alpha 1 sur le chromosome 10. Ce gène a été retrouvé également dans les dystrophies Smolandiensis et Helsinglandica [2 , 20 , 21]. Le collagène de type XVII alpha 1 est un composant important des hémidesmosomes.
Examen clinique
Sur le plan clinique, les EER commencent à partir de 5 ans, et évoluent sur plusieurs décennies. Initialement, la cornée apparaît normale après cicatrisation de l'érosion. Étant donné le manque de familiarité des cliniciens avec l'ERED et l'absence d'opacités cornéennes dystrophiques au stade précoce chez les personnes concernées, la majorité des personnes atteintes sont soit mal diagnostiquées, soit ne reçoivent pas de diagnostic spécifique [21].
De la troisième à la quatrième décennie de vie, les opacités cornéennes sous-épithéliales diffuses ou haze diminuent, puis cessent parallèlement aux EER. Il est important de noter qu'une baisse d'acuité visuelle survient dans environ 50 % des cas à cause des opacités centrales (fig. 39-13
Fig. 39-13
Caractéristiques cliniques de la dystrophie épithéliale par érosion récurrente.
a. Nodules sous-épithéliaux bilatéraux dispersés gris-blanc et cicatrices sous-épithéliales diffuses dans les yeux droit (a) et gauche (b, c). Autre sujet de la même famille présentant des cicatrices sous-épithéliales bilatérales et inégales gris-blanc, davantage dans l'œil droit (d, f) que dans l'œil gauche (e).
Source : Vahedi F, Chung DD, Gee KM, et al. Epithelial recurrent erosion dystrophy secondary to the COL17A1 c.3156C>T mutation in a non-Caucasian family. Cornea 2018; 37(7) : 909-11.
).
Sur le plan histologique, au fur et à mesure des érosions, la couche de Bowman est détériorée et un pannus cicatriciel fibreux ou une formation pseudo-chéloïde se forme sous l'épithélium basal. Le diagnostic d'ERED peut être difficile à poser étant donné qu'il n'est pas associé à la formation d'opacités cornéennes selon un schéma caractéristique et reconnaissable. Ainsi, ces opacifications cornéennes secondaires aux cicatrisations à répétition des EER peuvent différer considérablement selon les individus affectés.
L'OCT-SA au stade chronique met en évidence des lésions intra-épithéliales hyperréflectives. Une hyperréflectivité stromale antérieure est retrouvée dans 100 % des épisodes aigus et peut l'être dans 40 % des ERED chroniques [5].
Traitement
Des larmes artificielles sans conservateurs doivent être administrées régulièrement dans les premiers stades. Chez les jeunes patients, la douleur intense causée par l'érosion survient souvent la nuit. La prescription de LSH à port nocturne peut parfois permettre un sommeil sans réveil. Chez les jeunes patients souffrant d'EER sévères, l'utilisation précoce de PTK peut également être discutée, et évite l'apparition ultérieure d'une cicatrice cornéenne altérant la vision. Selon la gravité des lésions cornéennes, d'autres options chirurgicales ( deep anterior lamellar keratoplasty [ DALK], kératoplastie transfixiante [KT]) peuvent être envisagées.
Dystrophie gélatineuse en goutte (GDLD)
Généralités
La GDLD ( gelatinous drop-like corneal dystrophy ) est une maladie autosomique récessive rare en France, causée par une mutation du gène TACSTD2 situé sur le chromosome 1q32. Elle est retrouvée principalement au Japon et dans d'autres pays asiatiques [22]. Les symptômes débutent par une intense photophobie commençant pendant l'enfance, souvent au courant des deux premières décennies. L'atteinte est habituellement bilatérale et symétrique. Au fil du temps, des masses gélatineuses grises surélevées altèrent gravement l'acuité visuelle et une kératoplastie lamellaire ou pénétrante est nécessaire pour la plupart des patients [2]. Cette atteinte a longtemps été diagnostiquée histologiquement par des dépôts de matière amyloïde dans l'espace sous-épithélial et stromal de la cornée (fig. 39-14
Fig. 39-14
Coupes histologiques d'une dystrophie gélatineuse en goutte.
a. Présentant un matériau éosinophile amorphe sous un épithélium amincis et une couche de Bowman intacte. b. Dépôt positif à l'acide périodique Schiff.
Source : Fadlallah A, Jakobiec FA, Mendoza PR, et al. Boston type I keratoprosthesis for treatment of gelatinous drop-like corneal dystrophy after repeated graft failure. Semin Ophthalmol 2015; 30(2) : 150-3.
).
Une classification en quatre phénotypes a été établie (fig. 39-15
Fig. 39-15
Phénotypes de la dystrophie cornéenne gélatineuse en forme de goutte.
a. Kératopathie en bande. b. Phénotype avec opacité stromale. c. Phénotype Kumquat- like. d. Forme de mûre, mulberry- like.
Source : Takeshi I, Nishida K, Maeda N, et al. A spectrum of clinical manifestations of gelatinous drop-like corneal dystrophy in Japan. Am J Ophthalmol 2004; 137(6) : 1081-84.
) [22] : kératopathie en bande; opacité stromale; forme de mûre « mulberry-like» ; kumquat - like 1
1
N.B. : Le kumquat est un agrume dont les fruits sont comestibles. Son nom proviendrait du cantonnais « gam gwat» signifiant « orange d'or».
. Une vascularisation cornéenne superficielle est souvent présente. L'une des caractéristiques cliniques les plus marquantes de la GDLD est l'augmentation de la perméabilité à la fluorescéine de l'épithélium cornéen (fig. 39-16
Fig. 39-16
Dystrophie cornéenne gélatineuse en forme de goutte de type mûre.
Perméabilité cornéenne anormalement accrue révélée par une absorption cornéenne majorée au test à la fluorescéine et à la lumière bleu Cobalt.
Source : Soh YQ, Viridiana Kocaba JSW, Ula VJ, et al. Corneal dystrophies. Nat Rev Dis Primers 2020; 6(1) : 46.
). Les phénotypes « kératopathie en bandes» et « mulberry-like» sont prédominants et ont tendance à survenir au stade précoce ou intermédiaire, tandis que le phénotype « kumquat-like» survient plutôt à un stade très tardif [23].
D'un point de vue physiopathologique, l'altération du gène TACSTD2 entraîne une instabilité des claudines 1 et 7, essentielles au bon fonctionnement des jonctions serrées. La perturbation des jonctions épithéliales serrées conduit à une perméabilité épithéliale anormalement élevée.
Examen clinique
L'étude confocale montre des cellules épithéliales irrégulières et allongées avec de grandes accumulations de matériau très réflectif (amyloïde) relevé à l'intérieur de l'épithélium et parfois en dessous dans le stroma antérieur [23 , 24]. Un glaucome cortico-induit survient fréquemment et gravement dans la GDLD. De plus, l'amylose oculaire en elle-même est liée à la survenue d'un glaucome par différents mécanismes physiopathologiques [25].
Traitement
Le traitement standard est le plus souvent chirurgical (kératectomie superficielle, PKT, kératoplastie lamellaire et KT). Sur le long terme, la GDLD est une pathologie difficile à traiter en raison de sa haute tendance à récidiver (97,1 % de récidive à 4 ans après traitement par KT) [26]. Le port continu de LSH en hydrogel ou silicone-hydrogel peut diminuer les symptômes douloureux et réduire les interventions chirurgicales [27].
En cas de multiples échecs de kératoplastie avec une surface oculaire conservée, les kératoprothèses Boston de type 1 (KB1) peuvent être considérées comme des options raisonnables dans la prise en charge de la GDLD avancée. En pratique, les patients subissant une chirurgie de KB1 sont équipés d'une LSH de diamètre large portée de manière continue et idéalement sur le long terme; un traitement préventif hypotonisant et une antibiothérapie locale sont aussi réalisés. La lentille diminue les forces d'évaporation sur la surface oculaire et crée une chambre humide autour des bords de la kératoprothèse, maintenant l'hydratation et la viabilité du tissu porteur du donneur [25 , 28].
Dystrophie mucineuse sous-épithéliale (SMCD)
Généralités
La SMCD ( subepithelial mucinous corneal dystrophy ) suit un mode de transmission probablement autosomique dominant (locus et gène inconnus), sans qu'un héritage lié à l'X ne puisse être exclu dans l'état des connaissances actuelles. Elle est associée à des opacités et des épaississements sous-épithéliaux bilatéraux, plus denses au centre de la cornée.
Examen clinique
Cliniquement, des érosions récurrentes débutent dans la première décennie de vie, et diminuent pendant la puberté. Une baisse de l'acuité visuelle survient à l'adolescence en lien avec la fibrose cicatricielle sous-épithéliale séquellaire. L'étude histopathologique révèle une bande sous-épithéliale de matériau éosinophile, positif au PAS, au bleu Alcian (fig. 39-17
Fig. 39-17
SMCD (subepithelial mucinous corneal dystrophy).
a. Photo à la lampe à fente révélant une opacité sous épithéliale diffuse et un haze au centre. b. Coupe en microscopie optique objectivant une bande positive à la coloration au bleu Alcian sous l'épithélium. La couche de Bowman apparaît très fine.
Source : Photograph courtesy of Robert Feder, MD.
) et sensible à la hyaluronidase en avant de la couche de Bowman.
La microscopie électronique objective un dépôt sous-épithélial de matériel fibrillaire fin compatible avec le glycosaminoglycane. L'analyse immunohistochimique met en évidence que le matériau accumulé contient une combinaison de chondroïtine 4-sulfate et de dermatane sulfate [29]. Cette dystrophie appartient à la catégorie 4, car jusqu'à présent, cette entité n'a été décrite que chez une seule famille dans une première et dernière publication de 1993 [1]. Jusqu'à l'heure actuelle, il n'y a pas de nouveau cas atteint de cette dystrophie.
Points forts
  • L'EBMD est la plus fréquente des dystrophies cornéennes antérieures. Sa prévalence varie entre 2 % et 6 % de la population générale.
  • Le principal problème des dystrophies épithéliales réside dans les ulcérations épithéliales récurrentes entraînant des douleurs, un épiphora et une rougeur de l'œil. Les dystrophies épithéliales récidivent presque toujours.
  • Toute opacité cornéenne, en cas de suspicion de dystrophie cornéenne, doit être examinée lors de l'examen à la lampe à fente avec lumière directe et fente large, puis avec une lumière directe avec fente très fine et, enfin, avec dilatation pharmacologique et rétro-illumination.
  • Il est obligatoire d'obtenir les antécédents familiaux et d'examiner les parents ainsi que les autres membres de la famille avant de conclure à une dystrophie sporadique. L'analyse génétique moléculaire doit faire partie à part entière de la prise en charge des dystrophies cornéennes.
  • Le traitement de l'EMBD est d'abord médical et conservateur avec des larmes artificielles sans conservateur et une pommade vitamine A au coucher; en cas de récidives fréquentes, un traitement physique par PKT peut s'envisager.
  • Il faut garder à l'esprit que le problème source à l'origine des dystrophies épithéliales réside dans les cellules souches limbiques. Ainsi, des progrès restent à réaliser dans le champ des greffes de cellules souches limbiques allogéniques.
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