Revue de la presse d’avril 2026

Auteurs : Paul Bastelica, Alexandre Matet, Antoine Rousseau.
Coordination : Marc Labetoulle

Revues sélectionnées :     
Ophthalmology, JAMA Ophthalmology, IOVS, Progress in Retinal and Eye Research, Current Opinion in Ophthalmology, Survey of Ophthalmology, Journal of Cataract and Refractive Surgery, American Journal of Ophthalmology, British Journal of Ophthalmology, Retina, Cornea, Nature, Lancet, NEJM, Science.



Traitement topique de l’uvéite antérieure non infectieuse : les premiers résultats encourageants d’une nouvelle molécule anti-inflammatoire non apparentée aux corticoïdes : le dazdotuftide

Les uvéites antérieures représentent 75 à 80 % des uvéites non infectieuses. Leur évolution chronique ou récidivante peut rendre leur prise en charge particulièrement délicate. Les corticoïdes topiques constituent le traitement de référence, mais leur utilisation prolongée peut se compliquer d’effets indésirables bien connus : cataracte et, surtout, élévation de la pression intra-oculaire (PIO), voire glaucome cortico-induit. Ce dernier est une des étiologies du glaucome uvéitique (GU), dont la prévalence atteint 26,6 % dans la population uvéitique et multiplie par trois le risque de malvoyance et de cécité dans ce contexte. Le dazdotuftide (TRS01) est un conjugué immunomodulateur original, composé de tuftsin (un tétrapeptide endogène) et de phosphorylcholine, ciblant les macrophages qui jouent un rôle central dans l’inflammation uvéitique. Le dazdotuftide module ces derniers en les faisant passer de l'état M1 (pro-inflammatoire) vers un état M2 sécrétant de l'IL-10, donc anti-inflammatoire. Le dazdotuftide se distingue des corticoïdes par l’absence d’activation des récepteurs aux glucocorticoïdes, et donc aucun risque d’HTO cortico-induite. 

Dans le numéro d’avril de l’American Journal of Ophthalmology, Chu et al. rapportent les résultats de l’essai TRS4Vision, comparant dazdotuftide et corticoïdes topiques pour la prise en charge des uvéites antérieures non infectieuses (UANI). Il s’agissait d’un essai de phase 3, randomisé, en double insu, multicentrique, conduit dans 30 centres aux États-Unis, en France et en Allemagne. Les patients adultes (≤ 75 ans) et pédiatriques présentant une UANI active (avec un Tyndall 2 à 3+), avec ou sans GU, étaient randomisés selon un ratio 2:1 pour recevoir un collyre au dazdotuftide à 1 % (TRS01) ou bien de prednisolone à 1 % (4 fois par jour pendant 28 jours). Sur les 142 patients randomisés, 136 ont été inclus dans l’ensemble d’analyse principal (FAS), dont 87 dans le groupe TRS01 et 49 dans le groupe prednisolone, avec un âge moyen de 43 ans, 10 % de patients pédiatriques et 19 % de patients porteurs d’un GU à l’inclusion. Le critère de jugement principal était la disparition du Tyndall (chambre antérieure totalement calme à l’examen clinique) à J28.
Sur le plan de l’efficacité anti-inflammatoire, TRS01 était inférieur à la prednisolone sur le critère principal : 48 % vs 68 % de patients avaient une CA calme à J28 (p = 0,031). La proportion de patients présentant une amélioration cliniquement significative (Tyndall ≤ 1+ à J28) était de 64 % vs 89 % (p = 0,005). En revanche, TRS01 était non-inférieur à la prednisolone sur deux critères secondaires: la réduction du flare (variation moyenne de -0,8 dans les deux groupes ; p = 0,63) et la diminution de la douleur oculaire (-1,3 vs -1,2 ; p = 0,52). Le délai médian pour obtenir une amélioration cliniquement significative était de 9 jours sous TRS01 contre 7 jours sous prednisolone.
C’est sur le plan du profil de sécurité tensionnelle que le dazdotuftide fait la différence. Dans l’ensemble de la population, une élévation de la PIO ≥ 5 mmHg a été observée chez 10,7 % des patients sous TRS01 contre 25,5 % sous prednisolone (p = 0,04). Dans le sous-groupe ayant atteint une CA calme à J28 (donc celui où l’effet de l’inflammation ne peut plus expliquer les variations de PIO), aucun patient sous TRS01 n’a présenté une élévation ≥ 10 mmHg, contre 15,6 % dans le groupe prednisolone (p = 0,02). En retenant le seuil de 16 mmHg préconisé par l’Uveitic Glaucoma Interest Group pour prévenir la progression vers le GU, le passage d’une PIO < 16 mmHg à une PIO ≥ 16 mmHg ne concernait que 7,4 % des patients sous TRS01 contre 31,8 % sous prednisolone (p = 0,03). La tolérance générale était également favorable : le taux d’effets indésirables oculaires était inférieur sous TRS01 (20 %) que sous prednisolone (30,6 %). 

Certes, TRS01 ne rivalise pas avec les corticoïdes quand il s'agit de résorber complètement l'inflammation : c'est une limite réelle. Mais les deux traitements se tiennent sur la douleur et le flare, et près de deux tiers des patients sous TRS01 ont atteint une évolution jugée satisfaisante en matière d’inflammation (Tyndall ≤ 1+). Il convient également de noter que l’analyse de la PIO était post-hoc et ne constituait pas un critère principal, ce qui en limite la portée. Enfin, une durée d’observation de 28 jours est courte pour une maladie chronique : l’efficacité et la sécurité au long cours devront être évaluées dans des études plus longues.
En pratique, le dazdotuftide TRS01 pourrait constituer une alternative thérapeutique aux corticoïdes dans deux situations : les patients présentant une UANI associée à un GU établi, pour qui une élévation tensionnelle est particulièrement délétère, et les patients cortico-répondeurs en matière de PIO. Il pourrait également trouver sa place en combinaison avec les corticoïdes à posologie réduite pour potentialiser l’efficacité anti-inflammatoire en limitant le risque tensionnel.  

Ces résultats constituent une avancée conceptuelle importante en démontrant qu’il est possible de contrôler une uvéite avec un traitement topique sans (ou avec moins de) corticoïdes et donc de réduire le risque tensionnel. 

Chu DS, Tsui E, Rifkin LM, Palestine AG, Rich C, Thorne JE, Haim-Langford D, Milman Z, Fulcher E, Neumann R, De Smet MD; TRS4Vision Study Group. Dazdotuftide: novel treatment for noninfectious uveitis with superior intraocular pressure safety profile: a randomized clinical Trial. Am J Ophthalmol 2026;284:78–87.

Reviewer : Antoine ROUSSEAU, thématique : uvéite 



Bimatoprost 0,01 %/timolol 0,1 % en gel sans conservateur : efficacité égale mais tolérance améliorée par rapport à la combinaison fixe conventionnelle (solution liquide de bimatoprost 0,03 %/ timolol 0,5 %) dans le glaucome à angle ouvert et l’hypertonie oculaire

La combinaison fixe bimatoprost 0,03 % / timolol 0,5 % a largement prouvé son efficacité sur le plan tensionnel,1 mais ses deux principes actifs sont source d’effets indésirables : hyperhémie conjonctivale et atteinte périorbitaire plus fréquentes avec le bimatoprost qu’avec les autres dérivés des prostaglandines2, effets notamment cardiovasculaires et pulmonaires des beta-bloquants pour le timolol. 
L’étude publiée par Cordeiro et al. dans le British Journal of Ophthalmology du mois d’avril repose sur l’utilisation une formulation en gel pour prolonger le temps de contact cornéen (plus de 40 minutes contre moins de 20 minutes pour une solution), ce qui permettrait d’obtenir une pénétration oculaire équivalente avec des concentrations en principes actifs nettement inférieures : divisées par trois pour le bimatoprost (0,01 % vs 0,03 %) et par cinq pour le timolol (0,1 % vs 0,5 %). 
Il s’agit d’un essai de phase 3, international (83 centres en Europe, Inde, Russie, Tunisie et Ukraine), randomisé 1:1, en simple aveugle (examinateurs masqués). Les patients adultes présentant un glaucome à angle ouvert ou une hypertonie oculaire, insuffisamment contrôlés sous monothérapie (prostaglandine ou bêta-bloquant), étaient randomisés après 4 semaines de wash-out pour recevoir soit le gel bimatoprost 0,01 %/timolol 0,1 % (BTFC gel), soit la combinaison fixe bimatoprost 0,03 %/timolol 0,5 %, à raison d’une une fois par jour pendant 12 semaines. Les deux formulations étaient sans conservateur. Au total, 554 patients âgés de 62 ans en moyenne, ont été randomisés (280 dans le groupe gel, 274 dans le groupe collyres), majoritairement atteints de glaucome primitif à angle ouvert (70 %). Le critère de jugement principal était la variation de PIO à la semaine 12 à 08h00, avec une marge de non-infériorité fixée à +1,5 mmHg.

La réduction de PIO à S12 à 08h00 était de -10,96 mmHg dans le groupe gel et de −11,14 mmHg dans le groupe collyre, soit une différence ajustée de -0,04 mmHg (IC 95 % : -0,51 à +0,43 mmHg), bien en deçà du seuil habituel de non-infériorité (1,5 mmHg). Cette non-infériorité était également démontrée à tous les autres temps de mesure et sur l’œil controlatéral. Sur le plan de la tolérance, l’hyperhémie conjonctivale liée au traitement était moins fréquente dans le groupe gel (9,4 % vs 13,1 %), de même que le score de coloration cornéenne. Surtout, aucun patient du groupe gel n’a arrêté l’étude pour effet indésirable (EI) lié au traitement, contre 8 patients (2,9 %) dans le groupe collyres (la nature de ces EI n’était pas précisé dans l’article). La tolérance globale était jugée très satisfaisante ou satisfaisante par l’investigateur et le patient dans plus de 95 % des cas dans le groupe gel, différence significative à S6, mais plus à S12. 

Ces résultats sont cohérents avec les données pharmacocinétiques précliniques, qui avaient montré que le gel de bimatoprost 0,01 % sans conservateur permet d’atteindre des concentrations dans l’humeur aqueuse comparables à celles du collyre au bimatoprost à 0,03 %. On retrouve dans cette étude les limites habituelles de ce type d’essai : i) une durée de 12 semaines de suivi, trop courte pour le glaucome, ii) l’absence de double masquage (impossible en raison de la différence de présentation galénique), qui introduit un biais potentiel. On peut également regretter qu’aucune donnée systémique n’étayent l’intérêt (cardiovasculaire ou respiratoire) de la diminution de concentration du timolol. 
Cette étude et ces résultats semblent toutefois s’inscrire dans une dynamique logique en l’absence de nouveaux principes actifs : celle de réduire au minimum les agents toxiques pour la surface oculaire du patient glaucomateux, tout en préservant l’efficacité pressionnelle. 

1) Xing Y, et al.. The efficacy of the fixed combination of latanoprost and timolol versus other fixed combinations for primary open-angle glaucoma and ocular hypertension: A systematic review and meta-analysis. PLoS One. 2020 Feb 27;15(2):e0229682.
2) Kucukevcilioglu M, et al. Prostaglandin associated periorbitopathy in patients using bimatoprost, latanoprost and travoprost. Clin Exp Ophthalmol. 2014 Mar;42(2):126-31.

Cordeiro MF, Oddone F, Mermeklieva EA, Rokicki DMD, Nisslé S, Gościniewicz P, Stalmans I. Low-concentration bimatoprost 0.01% and timolol 0.1% eye gel versus bimatoprost 0.03% and timolol 0.5% eye drops in open-angle glaucoma or ocular hypertension: a phase III randomised study. Br J Ophthalmol 2026 ;110 :403–409.

Reviewer : Antoine ROUSSEAU, thématique : glaucome


Faut-il faire un bilan cardiovasculaire devant des lésions rétiniennes de « Paracentral Acute Middle Maculopathy » (PAMM) ?

La PAMM (paracentral acute middle maculopathy), ou maculopathie paracentrale intermédiaire aiguë, est une entité décrite en OCT pour la première fois en 2013 qui consiste en une Hyperreflexivité rétinienne interne, due à une ischémie des plexus intermédiaires et profonds bien visible en angio-OCT.1 Elle peut être symptomatique ou découverte fortuitement, et est associée à de nombreuses pathologies cardiovasculaires comme les occlusions vasculaires rétiniennes, l’HTA, le diabète, la fibrillation auriculaire, etc.2,3 Néanmoins, aucune étude n’avait évalué l’intérêt de réaliser un bilan cardiovasculaire complet devant un tableau de PAMM isolée symptomatique. 
Dans cette étude rétrospective, l’équipe du Sheba Medical Center à Tel Aviv tente d’y répondre, en analysant les dossiers de 36 patients diagnostiqués d’une PAMM isolée, devant des symptômes visuels, et ayant passé au moins partiellement un bilan protocolaire comprenant une imagerie cérébrale (IRM ou scanner), une imagerie carotidienne (écho-Doppler ou angio-scanner), échographie cardiaque, et Holter cardiaque si indiqué. 34 des 36 patients ont été hospitalisés pour effectuer ce bilan, 29 immédiatement et 5 de façon différée. L’âge moyen était de 62 ans [25-90 ans]. 61% présentaient une HTA déjà connue, 19% un diabète et 19% avaient déjà présenté un évènement cardiovasculaire. 36% étaient sous anticoagulants ou antiagrégants. Une pathologie pro-embolique a été découverte chez 4 patients (déficit en protéine S, hyperhomocysteinemie). 2 patientes présentaient une grossesse pathologique lors du diagnostic de PAMM (anémie sur grossesse gémellaire, syndrome des antiphospholipides). Une maladie de Behçet a été découverte chez un patient lors du bilan après le diagnostic de PAMM. 
L’acuité visuelle corrigée de l’œil symptomatique était de 10/10 chez 13 patients (mais les auteurs ne précisent pas quels étaient leurs symptômes visuels), comprise entre 9/10 et 5/10 chez 28 patients, et inférieure à 4/10 chez 8 patients. Un embole artériolaire était visible au fond d’œil chez 6 patients (16%). Un trouble circulatoire rétinien était découvert fortuitement à l’œil controlatéral chez 4 patients (3 OBACR et 1 séquelle de PAMM). 
Le bilan d’imagerie cérébrale effectué chez 29 patients a identifié des anomalies cérébrales ischémiques chez 16 d’entre eux, non connues chez 7 patients (soit 44% des anomalies cérébrales détectées). Ces anomalies étaient récentes chez 3 patients et anciennes chez 13 d’entre eux.  
L’imagerie carotidienne réalisée chez 33 patients a identifié des altérations chez 8 d’entre eux (24%), dont 6 sténoses cliniquement significatives – mais dont les auteurs ne précisent pas à quel degré de sténose cela correspond.  L’échographie cardiaque a révélé une valvulopathie ou une altération morphologique chez 6 patients parmi 26 explorés (23%). L’holter n’a pas détecté de nouveau cas d’arythmie non connu au préalable. 
Concernant les interventions consécutives à ce bilan, 2 patients ont dû subir un geste pendant leur hospitalisation : une cathétérisation carotidienne et une chirurgie aortique. Le traitement antithrombotique a été instauré ou renforcé chez 16 patients (44%). La patiente enceinte et anémique lors du diagnostic de PAMM et le patient présentant un Behçet ont reçu un traitement adapté. 

Au total, la « rentabilité » du bilan étiologique devant cette découverte de PAMM augmentait significativement avec l’âge : aucune anomalie détectée chez les <40 ans, 7 bilans anormaux sur 13 (56%) parmi les 40-64 ans et 14 sur 16 parmi les >65 ans (88%) (P=0,008).  Ces résultats auraient été encore plus parlants si les auteurs les avaient comparés avec les bilans cardiovasculaires d’un groupe contrôle d’âge similaire mais sans PAMM.

On peut regretter l’absence de données précises sur les symptômes visuels, particulièrement chez les patients qui avaient 10/10 mais ont consulté aux urgences ophtalmologiques pour un trouble de la vision. Et il aurait été instructif de connaître le résultat du bilan chez les cas qui présentaient également des anomalies micro vasculaires controlatérales. 
 
Comme les auteurs le suggèrent, une étude prospective basée sur un protocole standardisé sera nécessaire pour consolider ces résultats et affiner les critères devant faire réaliser un bilan, et lequel. Néanmoins, on peut déjà souligner trois messages-clés de cette étude :
-    L’importance de la réalisation d’un OCT devant tout symptôme visuel,
-    La sensibilisation aux ophtalmologistes à la reconnaissance des images subtiles mais typiques de la PAMM en OCT.
-    Enfin, l’importance de ce bilan étiologique large devant une PAMM symptomatique, à tout âge mais particulièrement chez les patients de 55 ans et plus, même s’ils sont déjà sous traitement antithrombotique. 

1.    Sarraf D, Rahimy E, Fawzi AA, et al. Paracentral acute middle maculopathy: a new variant of acute macular neuro- retinopathy associated with retinal capillary ischemia. JAMA Ophthalmol. 2013;131(10):1275—1287. 
2.    Scharf J, Freund KB, Sadda S, Sarraf D. Paracentral acute middle maculopathy and the organization of the retinal capillary plexuses. Prog Retin Eye Res. 2021;81:100884. 
3.    Bakhoum MF, Chandra A, Wickham L, et al. Paracentral acute middle maculopathy and risk of cardiovascular disease: a longitudinal study. Am J Ophthalmol. 2024;256:56—65. 
Hostovsky A, Peled I, Katz G, Leshno A, Fogel Levin M. High Yield of Systemic Workup in Patients with Acute Isolated Paracentral Acute Middle Maculopathy. Ophthalmology. 2026 Apr;133(4):499-505. 

Reviewer : Alexandre MATET, thématique : rétine, vasculaire



Quelle place pour l’OCT de segment antérieur dans la prise en charge de la fermeture de l’angle irido-cornéen ? 

La prévention du glaucome primitif par fermeture de l'angle (GPFA) est guidée par la classification de Foster, qui distingue 3 stades selon le résultat de l’examen clinique et notamment de la gonioscopie : 
-    La suspicion de fermeture de l'angle (primary angle closure suspect ou PACS), définie par la non-visibilité du trabéculum sur trois quadrants, sans synéchies antérieures périphériques (SAP) ni hypertonie oculaire, ni neuropathie optique glaucomateuse ; 
-    La fermeture avérée de l'angle irido-cornéen (AIC), caractérisée par l'association d'un PACS avec des SAP et/ou une HTO ; 
-    Et le GPFA à proprement parler, défini par l'existence d'une neuropathie optique glaucomateuse sur ce terrain. 

Si l'iridotomie périphérique (IP) est recommandée aux stades de fermeture avérée de l’AIC et de GPFA en l’absence de SAP étendues, les essais cliniques ZAP et ANA-LIS ont montré que le risque de progression spontanée d'un PACS non traité vers une fermeture avérée de l’AIC est inférieur à 1 % à 5-6 ans, décourageant le traitement systématique de tous les PACS en l’absence de facteurs de risque de crise aigüe de fermeture de l’angle ou de symptômes de fermeture intermittente de l’AIC.1,2 Le défi clinique actuel est donc de distinguer parmi les PACS, ceux qui méritent un traitement de la fermeture de l’AIC de ceux pour lesquels une surveillance simple reste suffisante.

Bien que la gonioscopie constitue l'examen de référence pour l'analyse de l'AIC, l'OCT de segment antérieur (OCT-SA) s'est largement démocratisé et équipe aujourd'hui de nombreux cabinets d'ophtalmologie. Pour autant, sa place dans l'exploration de l'AIC reste encore mal définie et la question de sa réelle valeur ajoutée dans cette indication demeure ouverte. S'il est aujourd'hui bien établi que les mesures biométriques quantitatives obtenues en OCT-SA (telles que la distance d'ouverture angulaire ou la courbure irienne) sont associées au risque de conversion, leur acquisition reste fastidieuse et tributaire de logiciels d'analyse spécialisés, freinant leur intégration en pratique clinique de routine. Dans ce contexte, la présence d’un contact irido-trabéculaire (CIT) en OCT-SA, défini comme l'apposition directe de l'iris contre le trabéculum, pourrait constituer un marqueur qualitatif plus accessible et reproductible, mais dont la valeur prédictive n'a jamais été clairement établie.

L'article de Hong et al. publié par JAMA Ophthalmology repose sur une analyse rétrospective des yeux PACS non traités issus de l'essai clinique prospectif ZAP, conduite en Chine de 2008 à 2018. Au total, 825 yeux non traités de 825 participants ont été analysés. L’ensemble de ces patients avaient été explorés en OCT-SA à l’inclusion. Parmi ces patients, 34 yeux avaient évolué à 6 ans vers une fermeture avérée de l’AIC et ont été comparés à 791 yeux n’ayant pas évolué. Le CIT était évalué dans les secteurs nasal, temporal, supérieur, et inférieur, sur des images d'OCT-SA réalisées dans l’obscurité. La présence d'un CIT tous secteurs confondus, sans distinction topographique, n'était pas associée à la progression (HR 1,85 ; p = 0,40). En revanche, la présence d’un CIT dans le secteur nasal était le facteur le plus fortement associé à une évolution, avec un risque relatif (RR) multiplié par 4,68 (Intervalle de confiance (IC) 95 % = 1,80-12,17 ; p = 0,002). Cette association restait robuste après ajustement multivarié sur les principaux facteurs de confusion, notamment la profondeur de chambre antérieure, avec des RR compris entre 3,76 et 3,92 selon les modèles (p < 0,01 dans tous les cas). En revanche, aucune association significative avec la progression n'était retrouvée pour les secteurs temporal (RR 1,70 ; p = 0,14), supérieur (RR 1,49 ; p = 0,59) ou inférieur (RR 0,63 ; p = 0,37).

Cette étude démontre donc que la présence d’un CIT en OCT-SA dans le secteur nasal multiplie par près de 5 le risque d’évolution d'une PACS vers une fermeture avérée de l’AIC. Sur le plan clinique, l'évaluation qualitative de la présence d’un CIT sur les images d'OCT-SA représente une alternative pratique et accessible pour identifier les yeux PACS à risque nécessitant une IP. L'étude présente néanmoins plusieurs limites importantes : la cohorte est exclusivement composée de patients chinois et le faible nombre d'yeux ayant évolué limite la puissance statistique des analyses réalisées. La mise en évidence d'un CIT dans le secteur nasal en OCT-SA pourrait donc constituer un élément déterminant dans la décision de proposer une IP chez un patient atteint de PACS.

1-    He M, Jiang Y, Huang S, et al. Laser peripheral iridotomy for the prevention of angle closure: a single-centre, randomised controlled trial. Lancet. 2019;393(10181):1609–1618.
2-    Baskaran M, Kumar RS, Friedman DS, et al. The Singapore Asymptomatic Narrow Angles Laser Iridotomy Study: 5-year results of a randomized controlled trial. Ophthalmology. 2022;129(2):147–158.

Hong KL, Xu BY, Wang W, Cho A, Foster PJ, Jiang Y, Porporato N, Aung T, Friedman DS, He M. Iris Trabecular Contact on OCT in Angle Closure Progression. JAMA Ophthalmol. 2026 Mar 1;144(3):247-254.

Reviewer : Paul BASTELICA, thématiques : glaucome, imagerie.


Chirurgie du strabisme : des complications graves mieux quantifiées grâce au plus grand registre ophtalmologique américain.

La chirurgie du strabisme est associée à un faible risque de complications sévères. La plupart des données disponibles sur le sujet provenaient jusque-là d'études de cohortes, et reposaient sur des déclarations volontaires des questionnaires, avec les nombreuses limites méthodologiques inhérentes à ce genre de recueil. Dans ce contexte, l’étude réalisée par Siatkowski et al. publiée dans Ophthalmology apporte une réelle contribution, en fournissant, à partir d’une population de très grande envergure, des taux d'incidence fiables des complications les plus sévères de cette chirurgie.

Cette étude repose sur une analyse rétrospective des données du registre IRIS (Intelligent Research in Sight), un entrepôt de données centralisé utilisé par environ 70 % des ophtalmologistes américains. L'étude couvre une période de 9 ans, de janvier 2013 à décembre 2021, et inclut 89 339 patients opérés sur 134 635 yeux. Les complications majeures retenues dans cette étude étaient les abcès de cornée, les cellulites orbitaires, les endophtalmies infectieuses, et les reprises chirurgicales pour rétraction musculaire et/ou lâchage de suture. Pour être comptabilisée, chaque complication devait survenir dans les 60 jours suivant le geste chirurgical. Au total, au moins une complication majeure est survenue chez 103 patients, soit 0,115 % de la cohorte. Les abcès de cornée et les cellulites orbitaires représentaient chacun 0,03 % des cas, les reprises chirurgicales 0,04 %, et les endophtalmies infectieuses 0,01 %. La complexité chirurgicale était un facteur de risque indépendant : le taux de complication passait de 0,07 % pour une chirurgie isolée des muscles horizontaux, à 0,14 % pour une chirurgie combinée sur les muscles horizontaux et verticaux. Le sexe féminin et l'âge supérieur à 65 ans étaient des facteurs de risque indépendants spécifiquement pour l'endophtalmie. Sur le plan temporel, 50 % des cas d'endophtalmie et 53,8 % des cellulites orbitaires se manifestaient dans les 5 premiers jours postopératoires, alors que les autres complications survenaient majoritairement après la première semaine postopératoire. 

Cette étude constitue à ce jour la plus grande série publiée sur les complications majeures de la chirurgie du strabisme, confirmant leur caractère exceptionnel (1/1000 toutes complications graves confondues). L'étude présente néanmoins plusieurs limites : sa nature rétrospective expose inévitablement à des données manquantes, et l'impossibilité d'accéder aux dossiers individuels des patients restreint considérablement l'exploration de facteurs de risque additionnels ou de comorbidités oculaires qui auraient pu enrichir l'analyse. Ces données offrent cependant une base robuste pour affiner l’information préopératoire des patients. 

Siatkowski RM, Morse CL, Gold RS, Li C, Peng X, Lum F. Major Complications following Strabismus Surgery: Nine-year Data from the IRIS® Registry. Ophthalmology. 2026 Apr;133(4):495-498.

Reviewer : Paul BASTELICA, thématique : strabisme.